Chapitre 1 - Le goût du matin
Certains matins ont le goût de quelque chose
qu'on n'arrive pas à nommer.
Pas amer, pas doux. Juste... lourd
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Le réveil sonna à six heures quarante-cinq.
Noa ne dormait déjà plus depuis six heures vingt. Elle fixait le plafond de sa chambre, ce même plafond avec sa petite tache d'humidité en forme de nuage qu'elle connaissait par cœur, et elle attendait. Elle attendait que la journée commence parce qu'elle n'avait pas le choix, parce que l'immobilité ne changeait rien, parce que sa mère avait quitté l'appartement à cinq heures du matin pour aller travailler et que ça, ça suffisait à culpabiliser n'importe qui assez longtemps pour se lever.
Elle coupa l'alarme avant qu'elle sonne vraiment. Pas pour être courageuse. Juste pour ne pas entendre ce bruit.
Elle resta encore deux minutes allongée, les yeux ouverts, à regarder le nuage sur le plafond. Deux minutes. Elle se l'était accordé. Pas plus.
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La penderie était ouverte depuis la veille. Noa s'y planta devant, les bras croisés sur sa poitrine, les pieds nus sur le parquet froid. Elle chercha. Longtemps. Pas parce qu'elle n'avait rien à mettre — elle avait des vêtements — mais parce que le problème n'était pas les vêtements.
Le problème, c'était le miroir au fond de la penderie.
Elle finit par attraper la robe. Celle que sa mère lui avait offerte pour son anniversaire, bleu pâle avec de petites fleurs brodées sur l'encolure. Une jolie robe, vraiment. Elle l'avait regardée pendant trente secondes dans le miroir, la tête légèrement penchée sur le côté, comme si changer d'angle allait changer ce qu'elle voyait.
Ça ne changea rien.
Elle n'arrivait pas à expliquer ce que ça faisait, exactement. Pas une douleur. Plutôt une sorte d'inconfort sourd, comme mettre des chaussures qui ne sont pas à sa taille. Elle avait les épaules trop rentrées, le regard trop fuyant, quelque chose qui ne collait pas entre ce que la robe promettait et ce qu'elle voyait dans le reflet.
Elle retira la robe avec soin, la replia, la posa sur le lit.
Puis elle attrapa son jean délavé, son sweat gris trop grand — celui avec le capuchon qu'elle pouvait remonter jusqu'aux oreilles quand le monde devenait trop bruyant — et elle s'habilla en moins d'une minute. Elle se sentit immédiatement mieux. Ou en tout cas, elle se sentit moins exposée. C'était presque pareil.
Elle prit son sac, vérifia machinalement son carnet noir au fond — toujours là, toujours là — attrapa le sandwich que sa mère avait préparé avant de partir, une brique de jus d'orange, et ferma la porte derrière elle.
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Le lycée Sainte-Marie se dressait à vingt minutes à pied. Noa faisait toujours le trajet seule, les écouteurs dans les oreilles même quand il n'y avait pas de musique — juste pour décourager les conversations. Elle marchait vite, les mains dans les poches de son sweat, la tête légèrement baissée contre le vent frais du matin.
Elle était en Première S. Sciences. Sa mère en était fière — elle le disait souvent, trop souvent peut-être, avec cette façon qu'elle avait de serrer le bras de Noa en disant « tu vas t'en sortir, ma puce, t'es intelligente, toi ». Noa ne savait jamais si c'était une promesse ou une prière.
Elle poussa le portail à sept heures cinquante-cinq. Le rassemblement du matin avait déjà commencé dans la cour. Les élèves se regroupaient par classe devant les panneaux, les voix s'entremêlaient, des rires fusaient quelque part sur la gauche. Noa traversa la cour sans regarder personne en face, trouva sa classe — 1ère S2 — et se plaça tout au bout de la rangée, légèrement en retrait, là où l'espace entre elle et le groupe le plus proche était suffisamment grand pour être confortable.
Personne ne la salua. Elle non plus.
Ce n'était pas de la méchanceté, de leur côté. Juste de l'indifférence ordinaire. La sorte d'indifférence à laquelle on s'habitue tellement qu'on finit par croire que c'est ce qu'on mérite.
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En classe, avant que le professeur arrive, c'était toujours le même rituel.
Noa s'était assise au fond à gauche, le bureau contre le mur, celui que personne ne voulait parce qu'il était à côté du vieux radiateur qui cognait. Elle sortit son carnet, pas pour écrire — juste pour avoir quelque chose à faire semblant de lire.
À l'avant, Céleste et Mathieu débattaient de quelque chose avec cette énergie particulière des gens qui ne doutent jamais d'être intéressants.
— T'as regardé l'épisode hier soir ?
— Évidemment. La fin m'a tué, je te jure...
— Je savais qu'il allait mourir, je l'avais dit !
— Personne t'a crue, Céleste.
— Et pourtant !
Plus loin, deux filles échangeaient des écouteurs en pouffant de rire devant un téléphone. Un garçon au premier rang dormait la tête sur ses bras. Quelqu'un froissait une feuille de papier dans un coin. La salle avait ce bruit de fond particulier des endroits où tout le monde appartient à quelque chose, à quelqu'un — sauf une.
Noa ne regardait pas. Elle regardait son carnet.
Le professeur d'histoire entra à huit heures pile. M. Ferrière, la cinquantaine fatiguée, cartable en cuir marron, la même veste en tweed qu'il semblait porter depuis dix ans. Il posa ses affaires sur le bureau, jeta un coup d'œil circulaire sur la classe — son regard glissa sur Noa sans s'arrêter, comme toujours — et frappa deux fois dans ses mains.
— Bien. On reprend. La Première Guerre mondiale, les causes profondes. Quelqu'un peut me résumer ce qu'on a vu la semaine dernière ?
Silence.
Noa connaissait la réponse. Elle ne leva pas la main.
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La pause de dix heures dura vingt minutes.Noa prit son sandwich et sa brique de jus d'orange, longea le couloir principal et sortit par la porte latérale qui donnait sur la partie arrière du lycée. C'était un endroit que la plupart des élèves ignoraient : un petit espace goudronné entre le gymnase et le mur d'enceinte, avec un vieux banc en bois peint en vert et deux arbres maigres qui avaient l'air aussi peu à leur place qu'elle.
Elle s'installa sur le banc. Posa son sac. Sortit le sandwich — jambon-beurre, sa mère coupait toujours les croûtes parce qu'elle savait que Noa ne les mangeait pas — et la brique de jus. Elle planta la petite paille orange, prit une longue gorgée.
Citron. Sa mère avait pris du citron aujourd'hui.
Elle ferma les yeux une seconde. Le soleil était encore bas, un peu froid, mais il chauffait légèrement le côté gauche de son visage. C'était supportable, ici. Presque bien. Elle allait manger tranquillement, peut-être écrire deux lignes dans son carnet, et la journée passerait comme toutes les autres —
Un bruit de pas.
Puis des voix. Pas au loin. Proches.
Noa rouvrit les yeux.Elles étaient trois. Inaya en tête, les cheveux tirés en arrière, les mains dans les poches de son blouson. Derrière elle, Cassandra et Lola, l'une avec son téléphone à la main, l'autre en train de mâcher du chewing-gum avec cette lenteur calculée qui ne trompait personne. Elles s'arrêtèrent à deux mètres du banc.
Inaya la regarda. Pas avec de la haine — c'était presque pire. Avec quelque chose d'entre l'amusement et le mépris, ce mélange particulier qu'on réserve aux choses qu'on juge trop peu importantes pour mériter de la vraie colère.
Noa tint son sandwich entre ses doigts et ne bougea pas.Elle savait ce que ça voulait dire, ce regard. Elle le connaissait depuis des mois maintenant. Elle savait exactement ce qui allait suivre.
Mais elle ne bougea pas.
— Fin du chapitre 1 —