Chapitre 1
J’arrivais enfin à reposer mes yeux après mon service de nuit. Ma tête me lance et j’espère que ça passera avant de rentrer chez moi. Il ne doit pas me rester plus d’une heure et demie avant la fin de mon service. La salle de repos est vide à cette heure, ce qui est plutôt rare dans la matinée. Les collègues qui travaillent de jour se regroupent souvent ici autour d’un café bien chaud avant le début de leur service.
Allongé sur le canapé, un bras sur les yeux pour cacher la lumière des lampadaires éclairant le parking encore plongé dans la nuit.
Je me laisse aller à mes pensées et j’espère avoir ma nouvelle affectation et pouvoir aller travailler plus près de ma famille. Mon père se fait vieux et je préfère être près de lui depuis la mort de ma mère il y a cinq ans.
La porte qui s’ouvre me sort de ma rêverie. C’est Anna, ma collègue depuis plusieurs années. Nous nous connaissons par cœur et c’est une des seules choses qui va me manquer lorsque je ne serai plus ici. Elle est assez grande, a des cheveux noirs et s’habille en adéquation, comme un corbeau, ce qui explique son surnom que j’ai rendu populaire.
— Qu’est-ce qu’il y a, Corbeau ?
— Tu peux pas répondre à ton téléphone ? Ça m’éviterait de te chercher partout.
Je regarde mon téléphone et je vois effectivement deux appels manqués.
— Le commissariat n’est pas si grand. Tu pouvais crier mon prénom depuis l’accueil et je t’aurais entendu. Qu’est-ce qu’il y a ? Tu t’ennuies ?
— Non, imbécile, on doit y aller.
— Où ça encore ? J’espère que ça prendra moins de deux heures.
— Non, je ne pense pas.
Sa façon de me répondre me fait la regarder directement dans les yeux. On y voit une certaine inquiétude. Je me redresse assez vite, ce qui me déclenche à nouveau mon mal de tête.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
Je suis maintenant debout en train de mettre ma veste.
— On a trouvé un corps.
Je suis plus que surpris. Notre zone est connue pour être vraiment calme. Des petits tapages nocturnes ou des ivrognes… alors un corps.
— Un suicide ou un meurtre ?
— On y va pour ça. S’il s’avère que c’est un suicide, l’affaire sera vite classée, mais si ce n’est pas le cas…
— J’ai compris, c’est parti.
Nous descendons et passons la porte qui sépare les parties privées de l’accueil accessible à tous. Le froid est bien présent aujourd’hui et le vent n’aide en rien. Nous courons presque vers ma voiture et démarrons en direction de la scène de crime.
C’est proche d’un lycée, ce qui m’inquiète encore un peu plus. Une mort est tragique, mais elle l’est d’autant plus si la victime est jeune. Anna, lisant sur mon visage comme dans un livre ouvert, répond à ma question.
— Ce n’est pas une lycéenne mais une adulte.
Heureusement, si je puis dire.
Comme je l’ai dit, la zone est très tranquille, alors quand quatre voitures de police et une ambulance stationnent au même endroit, cela attire forcément beaucoup de curieux. Nous avons du mal à nous frayer un chemin à travers la foule.
Après avoir garé la voiture non loin de la scène, un policier nous emmène jusqu’à la victime. C’est effectivement une femme que j’estime au début de la trentaine, habillée très peu chaudement compte tenu de la température extérieure. Elle est blonde et est recouverte de feuilles et d’autres débris qui ont été amenés ici par le vent.
Je m’équipe de gants et m’approche avec précaution d’elle. Je commence juste mon inspection visuelle et suis rejoint très peu de temps après par le médecin légiste, le docteur Barret, qui approche de la soixantaine. Il a ce look qu’on associe au vieux médecin avec sa grande veste marron si épaisse qu’elle l’empêche presque de marcher correctement. Je vois Anna parler à des policiers et quelques civils.
— Docteur Barret. Dur de venir travailler ici par cette température.
— Ah mon petit, ça tu peux le dire. Fort heureusement je suis assez couvert, mais ma vieille carcasse ne va pas tenir longtemps.
Il m’a toujours appelé comme ça et même si au début je trouvais ça dégradant, j’ai fini par m’y habituer et même par apprécier. Il me rappelle mon père que je ne voyais plus trop souvent.
Il met lui aussi sa paire de gants et commence à examiner la victime.
— On voit clairement les marques de strangulation sur son cou.
— Un meurtre alors ?
— C’est fort possible. Lorsque j’aurai enlevé tous les débris qui la recouvrent, on pourra en savoir plus.
Il continue son inspection et, lorsqu’il finit, se relève péniblement et enlève ses gants qu’il jette dans son sac nonchalamment. Je regarde encore la victime et décide de rejoindre Anna pour interroger les témoins potentiels.
J’arrive au milieu de la conversation entre Anna et un monsieur assez âgé.
— Je suis propriétaire de cette petite supérette juste ici, dit-il en nous montrant du doigt le magasin situé à quelques mètres de nous.
— C’est vous qui avez appelé la police, c’est ça ? demande Anna en parlant assez fort.
— Oui. Lorsque je suis arrivé pour ouvrir mon magasin, j’ai vu d’ici les jambes de quelqu’un dépasser. Je ne pensais pas que c’était un mort, juste une personne évanouie ou ivre.
— Vous ouvrez très tôt le matin ?
— Oui, je suis arrivé vers six heures. J’ai un tas de boulot à faire avant l’ouverture aux clients.
— À quelle heure partez-vous le soir ?
— Je ferme boutique vers dix-neuf heures.
— Avez-vous vu ou entendu quelque chose en partant hier ?
— Non, rien de spécial. Le lycée était encore ouvert mais je savais qu’ils fêtaient quelque chose. Ils venaient de m’acheter quelques boissons.
— Et à votre arrivée ce matin ?
— La seule chose que j’ai vue, c’est malheureusement cette pauvre femme là-bas.
— Merci monsieur, dis-je au propriétaire tout en repartant avec Anna.
— L’établissement ferme à quelle heure le soir ? me demande Anna.
— Je ne sais pas trop mais on n’a qu’à aller demander.
On se dirige, elle et moi, vers le portail du lycée et tombons sur une femme. Elle semble assez choquée de ce qu’elle voit. Elle se mordille les ongles et regarde le sol puis la scène.
— Madame ?
Elle sursaute et a un mouvement de recul. Anna la retient de peu et lui montre directement sa carte de police. Cela semble la rassurer.
— Ou… oui ?
— Nous espérions que vous nous aidiez. Vous pouvez répondre à quelques questions ?
Elle acquiesce de la tête.
— Vous travaillez au lycée ?
— Oui, je suis adjointe du directeur. Je suis arrivée assez tôt car je devais régler des dossiers avant l’arrivée des élèves et c’est en arrivant que j’ai vu la police et tout un attroupement. En m’approchant, j’ai entendu des échos de discussion qui parlaient d’un corps.
Elle recommença à se mordiller les ongles.
— À quelle heure ferme le lycée normalement ? demanda Anna.
— Normalement, à 18 h 30, la dernière personne part.
— Normalement ?
— Oui, parce qu’hier nous sommes partis plus tard. Un collègue prenait sa retraite et nous avons fait un petit repas pour l’occasion.
— À quelle heure êtes-vous partis, du coup ?
— La dernière personne partie était le directeur, mais pas plus tard que vingt-trois heures.
— Comment en êtes-vous sûre si vous étiez partie ?
— Eh bien nous sommes partis ensemble… Je veux dire en même temps.
— Donc vous êtes les deux dernières personnes à avoir quitté l’établissement, c’est ça ? Est-ce que le directeur est là ?
— Oui, c’est exact. Matthew et… je veux dire le directeur et moi avons personnellement fermé le portail. Non, il n’est pas encore arrivé mais je l’ai appelé.
— Il n’y avait rien de suspect ?
— Non, rien du tout. En tout cas cette femme n’était pas là.
— Pas de personne qui vous semblait suspecte ?
— Non. Vous savez, ce quartier est assez calme. À part le lycée, il n’y a que des habitations ici, donc c’est rare de croiser d’autres personnes que les habitants. Moi-même, j’habite à quelques minutes d’ici.
Je la remercie et nous repartons en direction de notre voiture. En redescendant la petite pente de l’entrée du lycée, un homme courait à petits pas vers la femme que nous venions d’interroger.
— Ma main à couper et qu’elle et lui ne font pas que des dossiers administratifs ensemble.
Au moins je n’étais pas le seul à le penser. C’était encore plus visible que la lune.
— C’est d’un cliché.