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Le groupe avait marché pendant des jours, protégé par la forêt. Du haut de la colline, ils regardaient stupéfaits. En bas, la destruction était réelle...
Les souvenirs traversaient les esprits, de la tristesse mais pas de regret, car ils avaient fait le bon choix : partir loin de cet endroit. Ce qu’ils savaient leur était impossible d’ignorer. Maintenant, il fallait redescendre chercher les rescapés, car Ta’Ma était persuadé d’en trouver. J’avais du mal à me concentrer...
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– Le monde n’est pas du tout comme on l’imagine, lui avais-je dit. La majorité d’entre nous sommes ignorants de qui nous sommes vraiment. C’est pour cette raison que nous ne sommes pas libres. Ne veux-tu pas être libre, hein dis-moi? Je lui prends la main, « viens avec moi, nous devons partir tout de suite! Ou tu préfères continuer cette vie de m...». Ma phrase est interrompue par un “chut”, l’index sur ses lèvres et les yeux remplis d’un mépris que je ne lui connaissais pas.
– «Ça suffit ! Je ne me sens aucunement enfermée», me lance-t-elle.
Elle avait pourtant l’habitude de mes idées, en son sens extravagantes. Elle à qui je me confiais et que j’aimais comme une sœur. Nous nous connaissions depuis notre tendre enfance. Bela et moi avions grandi à Frankfurt, nos pères étaient cousins et nos mères des amies proches. En ce temps-là, nous étions heureuses et jouissions d’une vie agréable dans l’insouciance.
Mais voilà que peu à peu, pour une raison qui m’échappe, le monde me semblait obscur et je ne pouvais m’empêcher de chercher un sens à la mélancolie qui m’habitait, car la vie ressemblait à un cirque, dont les numéros passaient tour à tour dans un cycle interminable. Qui avait organisé cela? Pourquoi étions-nous ici? Quel en était le but?... Autant de questions qui me hantaient.
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J’étais en troisième année d’art, célibataire et m’étais toujours arrangée à n’avoir aucune relation sérieuse parce que les amourettes m’effrayaient, leur volatilité me répugnait. Ce que j’avais de plus précieux, moi, c’était mes tableaux et mes livres.
Bela, elle, n’avait pas peur d’essayer et s’était liée à Connor avec qui elle entretenait une relation prometteuse. Elle était très jolie avec sa peau d’olive, son corps élancé, ses yeux noisette et ses cheveux longs et crépus qui lui donnaient un air majestueux. Grâce à son franc-parler elle réussissait à me recadrer dans mes moments de doute et de douleurs. Elle croyait en la bonté des gens, mais haïssait la duplicité. Pour elle c’était soit une chose soit son contraire; il n’y avait pas de milieu avec elle, ce qui pouvait parfois créer des contentieux entre nous. Cependant en amour, elle se lançait dans chaque nouvelle aventure avec passion. Je l’admirais beaucoup pour ça, moi qui recherchais la complétion parfaite, une illusion, un idéal qui me faisait rêver. Je préférais cela au réel, mais avec Bela c’était différent parce que je l’aimais très fort et espérais pouvoir la retrouver.
Elle avait refusé de me suivre avant la catastrophe qui allait frapper la ville, incrédule face mes avertissements.
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«Qui se porte volontaire pour y aller? Nous avons besoin de dix personnes.» Ta’Ma nous regarde avec attention comme s’il cherchait dans nos yeux quelque chose en particulier. L’atmosphère est grave, nous respirons à peine et le vent, caressant les feuilles des arbres et les visages, passe lentement. On aurait dit que le temps décida à cet instant-précis qu’il n’était plus pressé, curieux lui aussi de voir ce qui allait arriver.
Trois hommes roux, des triplés avancent les premiers et viennent se tenir près de Ta’Ma. Ils sont arrivés dans la tribu dès sa création. Ta’Ma les a pris sous ses ailes et leur a tout appris, discipline, endurance, loyauté et discrétion, bien que leur carrure imposante ne leur permette pas de passer inaperçus. Le premier porte des tresses, le second a le crâne rasé et ne voit que d’un oeil, le troisième quant à lui, a un énorme aigle tatoué sur sa poitrine.
Après eux cinq autres se démarquent lorsque soudain, une petite voix se fait entendre et une adolescente se faufile entre les rangs pour se tenir à côté d’un des trois frères. Celui-ci baisse le regard sur elle, admiratif mais quelque peu soucieux et se fixe dès lors trois objectifs pour cette mission: retrouver les survivants, les ramener saufs et veiller à ce qu’il n’arrive rien à la petite.
«Non Mira, tu es trop jeune, je préfère que tu restes ici, tu y seras plus utile. En plus si tu pars qui prendra soin de ton petit frère?» La voix de Ta’Ma est ferme, il s’approche et pose sa main sur l’épaule de la jeune fille qui retourne dans les rangs sans rechigner puis disparaît dans la maigre foule. À sa place Hideki avance.
Hideki est grand, mince, sa peau aussi pâle que la lune et ses longs cheveux sombres offrent un contraste agréable à l’œil. Son visage est orné d’une barbe de quelques semaines et d’une paire de lunettes cassées qu’il avait rapiécée par la méthode du Kintsugi, disait-il. Il s’agissait d’une technique japonaise de réparation des porcelaines brisées au moyen de laque saupoudrée d’or. Un art d’une beauté telle qu’on la connaissait des civilisations anciennes. Hideki bien que peu bavard, pouvait parler du Kintsugi sans s’arrêter et je l’écoutais volontiers.
– «Admire cette imperfection!», me dit-il un jour en me montrant sa modeste collection de trois bols dont les cicatrices étaient recouvertes d’or. Je lui avais demandé s’il arrivait qu’on cassât des objets neufs exprès pour ensuite les réparer par cette méthode.
– Oui, c’est effectivement ce que j’ai fait avec ces chawan. La perfection m’effraie et la normalité m’ennuie, j’aime les choses cassées... comme toi, Assama, tu es cassée et c’est pour cette raison que je te trouve très belle.
Silencieuse, une chaleur me monta aux joues telle une cascade.
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«Moi aussi je veux y aller Ta’Ma.» Ces mots sortent de ma bouche sans même que je ne m’en rende compte. Il faut que je retrouve Bela, il le faut. Je tiens à peine sur mes jambes tellement ma poitrine est comprimée.
À l’aube du lendemain, l’expédition se met en route pour descendre.