Chapitre 1 — L’année des premiers frissons
Je vivais sur une île perdue dans l’immensité de l’océan Indien.
Là où le soleil ne se contente pas d’éclairer les journées, mais réchauffe aussi les cœurs, toute l’année durant.
Il est peut-être vrai, après tout, que la misère y est moins dure au soleil.
Mon village se trouvait non loin de la capitale.
On se connaissait tous.
La solidarité entre voisins n’était pas un mot, mais un mode de vie.
Il arrivait qu’on aille frapper à la porte d’à côté pour demander un peu de sel, une poignée de sucre…
Car souvent, il nous manquait bien des choses.
Mais jamais la joie de vivre.
Ni la liberté.
Tous les enfants du quartier avaient pour rituel de se retrouver pour jouer ensemble.
Marelle, corde à sauter, cache-cache…
Les jeux se succédaient, les rires résonnaient jusqu’à la nuit tombée.
On vivait une liberté simple, brute, pure.
Un quartier modeste, oui, mais vibrant.
Un quartier où les éclats de rire masquaient parfois les manques matériels.
Je me souviens…
J’avais alors treize ans, presque quatorze.
J’étais une fille que l’on aurait pu qualifier d’introvertie… du moins en apparence.
Et pourtant, ce n’était pas si simple.
Car souvent, je faisais des choses qui échappaient aux étiquettes.
À l’école, j’étais presque toujours première de la classe.
Chaque fin d’année, mon nom résonnait lors des remises de prix, et je montais sur scène pour recevoir mon cadeau sous les applaudissements.
Mais ce n’était pas tout.
Je participais aussi aux spectacles de fin d’année, à des chorégraphies endiablées où l’on secouait nos hanches sur des rythmes venus d’ailleurs, de nos terres, de nos racines.
C’était joyeux.
Vibrant.
Bruyant.
Alors, étais-je vraiment introvertie ?
Peut-être que non, diront certains.
Et pourtant… j’aimais rester seule.
Je parlais peu.
Il y avait en moi une forme de silence, pas triste, mais profond.
Un espace où je me réfugiais souvent, loin du tumulte.
Tout le monde me connaissait à l’école.
J’avais quelques amies, éparpillées ici et là, comme des lucioles dans mon quotidien.
Il faut dire qu’on m’y avait inscrit très jeune, dès la classe de CE1. Les classes allaient du CE1 jusqu’en terminal.
Alors, forcément, au fil des années, j’étais devenue une figure familière.
Et moi aussi, je connaissais du monde.
Par habitude.
Par le temps.
Cette année-là fut une année charnière : l’entrée au collège. Même si je restais dans la même école, avec les mêmes repères je sentais que ça allait être différent des autres années.
Je me croyais déjà grande, presque adulte… ou du moins, je m’efforçais de l’être.
Mais en vérité, je ne savais rien du monde.
Et surtout pas de ce sentiment étrange et brûlant qu’on appelle l’amour.
Il faut dire que chez nous, l’amour était un sujet que l’on effleurait à peine.
On n’en parlait pas à table, ni avec nos parents.
C’était tabou.
Presque sacré.
À la maison, mes parents me parlaient à peine. Et, étrangement, c’était normal. Du moins, je le croyais à l’époque.
Quand ils évoquaient leurs enfants, c’était à la troisième personne, comme si nous n’étions jamais vraiment dans la pièce.
Les grandes décisions ? On ne nous les expliquait pas.
Dans leur imaginaire, les enfants ne pouvaient pas comprendre.
Et prendre des décisions ne devait pas les inclure, même lorsqu’elles les concernaient directement.
Et pourtant…
J’ai eu la chance d’avoir un père présent.
Un homme au sourire facile, à la joie de vivre communicative.
J’ai grandi dans cet étrange équilibre, tissé à la fois de rires éclatants et de silences profonds.
Une atmosphère où l’on pouvait rire ensemble…
tout en se sentant seul.
Le collège, c’était un autre monde que je découvrais.
Même si je restais dans la même école, je sentais que cette année-là allait être différente.
C’était le jour de la rentrée.
Je découvrais de nouveaux visages.
Fini le petit cocon rassurant de la section primaire, où tout le monde connaissait ton prénom et où les couloirs semblaient avoir la taille d’un terrain de jeu.
Les voix avaient changé. Les corps aussi.
Certains avaient déjà des téléphones, d’autres se maquillaient en cachette.
On parlait de choses dont je ne comprenais pas toujours le sens.
Mais je hochais la tête. Pour faire semblant de savoir.
Les profs avaient des voix plus graves, plus fatiguées.
Certains je connaissais depuis la primaire.
Ils ne connaissaient pas encore nos noms, et parfois, ils ne les apprenaient jamais vraiment.
On était une promotion. Une classe. Une case.
Les premiers jours, je ne connaissais presque personnes. À part quelques visages familiers,
Je me demandais où étaient passés mes anciens camarades. Donc, naturellement je restais dans mon coin.
Je passais mes journées entre deux groupes d’amies, jamais vraiment au centre.
J’aimais observer.
Je m’asseyais souvent au fond de la cour, près du vieux manguier. Là où l’ombre dessinait des formes sur le sol et où l’on pouvait penser sans être interrompue.
C’est là que je l’ai vu pour la première fois.
Pas vu, non.
Remarqué.
Il était dans la cour, entouré de ses copains.
Il riait. Fort.
Mais ce n’était pas ce rire qui m’a arrêtée.
C’était la manière qu’il avait de se tenir.
Comme s’il était sûr de lui, sans arrogance.
Il avait déjà cette allure de star.
Comme s’il savait déjà qui il était, alors que moi, je ne faisais que commencer à me chercher.
Je ne savais pas encore ce que ça voulait dire.
Ce pincement-là, dans la poitrine.
Cette chaleur étrange dans le ventre.
Ce besoin de le regarder, encore une fois, même de loin.
Ce jour-là, quelque chose avait changé.
Et je ne le savais pas encore.
Ce n’est que quelques jours plus tard que je l’ai revu.
Mais cette fois, pas de loin.
Pas en observatrice.
J’ai eu la surprise de découvrir qu’il était dans ma classe.
Notre classe. Pourtant je ne l’avais pas du tout remarqué.
Et encore plus troublant… il était assis juste derrière moi.
Je me rappelle ce moment avec une précision étrange.
Comme si tout mon corps avait capté l’information avant ma tête.
Il avait pris place avec un autre camarade, un garçon au sourire bruyant, toujours prêt à chuchoter des bêtises pendant les cours.
Je n’osais pas me retourner.
Mais parfois, entre deux phrases du professeur, je l’entendais rire doucement.
Ou corriger un mot mal prononcé.
Il parlait bien. D’une voix calme. Une voix qui faisait taire le reste.
J’étais curieux de connaitre son prénom, savoir de quel quartier il venait…
Dans cette classe, chacun semblait déjà avoir trouvé sa place. Au bout de quelques jours, je commençais à me faire une idée de certaines de mes camarades qui sortaient du lot.
Comme si, dès les premières semaines, des rôles invisibles s’étaient distribués, sans qu’on nous demande notre avis.
Naël, lui, brillait sans effort.
Il avait cette allure qu’on ne s’explique pas. Une prestance naturelle, presque dérangeante tant elle était évidente. C’est bien lui que j’ai remarqué dans la cours.
Beau garçon. Une vraie allure de star.
Toujours bien habillé, bien coiffé, et à l’aise comme s’il était chez lui, peu importe où il se trouvait.
Il parlait avec assurance, comme s’il avait toujours le bon mot, la bonne intonation.
Un vrai tombeur, disaient certaines. Moi, je me contentais de le regarder — en silence.
Nina, elle, c’était tout le contraire de moi.
Espiègle, vive, directe.
Elle n’avait pas froid aux yeux et n’hésitait pas à brancher les garçons, parfois même devant toute la classe.
Elle lançait ses regards comme des flèches, sûres d’atteindre leur cible.
Elle était bonne élève, oui, mais avec une grande gueule qui pouvait heurter. Elle disait les choses sans filtre, et cela plaisait… ou pas.
Elle changeait d’humeur comme elle changeait d’intérêt. Un jour collée à l’un, le lendemain à un autre.
Je l’enviais, un peu.
Pas pour ses conquêtes, mais pour cette aisance qu’elle avait de s’approcher des autres comme si c’était la chose la plus naturelle au monde.
Nisrine, c’était le rayon de soleil de la classe.
Toujours le sourire aux lèvres, toujours partante, même quand elle ne comprenait pas la consigne.
Les professeurs adoraient l’interroger, sans doute parce qu’ils savaient qu’elle répondrait toujours à côté de la plaque.
Mais elle riait, d’un rire vrai, un peu désolé, un peu contagieux et faisait aussi rire toute la classe.
Elle parlait un français parfait, très marqué, presque comme une actrice, et se portait toujours volontaire pour lire à voix haute.
Elle aimait ça. Briller par sa voix, même si elle ne saisissait pas toujours le sens des textes.
Amaya, elle, était un mystère.
Très jolie. Très discrète.
Le genre de beauté qui ne se proclame pas, mais qui se remarque.
Elle plaisait, sans le chercher.
Et cela la rendait encore plus insaisissable.
Et moi, Hana ?
La fille calme au premier rang.
Toujours parmi les premières de la classe. Toujours sérieuse.
Jamais celle ne qu’on remarque pour ses vêtements, ni pour ses blagues.
Jamais la première à parler.
Mais souvent celle qu’on regarde quand on veut une réponse discrète, un mot rassurant, une présence silencieuse.
J’observais.
Les autres. Moi. Je n’avais pas encore compris que c’était aussi une façon d’exister.