Chapter1 Fichu anniversaire !
Je m’appelle Nyxzara. On m'a souvent dit que naître à Halloween était malchanceux, mais je ne croyais pas aux malédictions… jusqu’à ce soir.
Mon meilleur ami, Jeriko, est venu célébrer mes 22 ans. Il a l’allure d’un surfeur perdu loin de l’océan. Ses cheveux blonds cendrés ébouriffés encadrent des yeux brun foncé d’une intensité presque malicieuse.
Il possède juste ce qu’il faut de muscles pour attirer l’attention sans chercher à impressionner. Ce qui frappe le plus chez lui, c’est cette sérénité assurée, propre à ceux qui ont déjà traversé des épreuves difficiles et qui savent qu’ils en triompheront à nouveau.
On s’est rencontrés au foyer : moi après la disparition de ma mère. Lui après que ses parents ont appris son homosexualité. Ils l’ont exclu de leur famille et rejeté.
À mon avis, ce sont des cons, ces deux-là.
Depuis, nous avons scellé un pacte silencieux : plus jamais seuls. Nous avons notre rituel d’anniversaire : tarte flambée et marathon Harry Potter avec les vieux DVD qu’il m’a offerts le jour où il a quitté le foyer. C’est notre manière de défier le destin.
Pendant que j’enfourne les flammekueches, Jeriko entre dans la cuisine. Il ouvre le frigo, attrape deux boissons et les coince sous son bras avant de rejoindre le salon. Quelques secondes plus tard, j’entends la télévision s’allumer. Comme d’habitude, il agit comme s’il était chez lui.
Je lui demande :
— Alors, comment ça se passe au travail ?
— Ça va, mais ce n’est pas extraordinaire… enfin, presque. Et toi, l’université ?
Il apparaît dans l’encadrement de la porte. Son attention se pose sur moi un instant de trop, et je sens une étrange vibration me parcourir… ce n’est pas du froid. C’est autre chose.
— Je ne suis pas certaine de pouvoir continuer, j’avoue. J’ai du mal à joindre les deux bouts.
Il croise les bras, adossé au mur.
— Tu peux compter sur moi pour t’aider si tu en as besoin.
Sa voix est calme, mais son regard brûle d’une intensité inhabituelle. Il semble vouloir lire à travers mes émotions.
— Je sais. Comme toi, tu peux te fier à moi. Mais pour l’instant… concentrons-nous sur mon anniversaire, d’accord ?
Il hoche la tête et sourit, mais quelque chose le tracasse. Je le sens.
Nous nous installons dans le salon, assiettes sur les genoux. Le film démarre. Tout est simple. Connu. Rassurant. Nous pourrions presque doubler les acteurs sans hésiter.
Au milieu du film, le téléphone de Jeriko sonne. Il jette un coup d’œil à l’écran. Son expression change subtilement.
— Désolé.
Il décroche et s’éloigne de quelques pas. Ses épaules se redressent, son regard devient dur. Il parle brièvement avec son interlocuteur, puis met fin à l’appel.
— Je suis navré, Nyx. Extrême urgence. Je dois y aller.
— Oui, vas-y. On se voit demain.
Il reste un instant immobile, comme s’il humait l’air, inquiet.
— Ça va aller ?
— Bien sûr.
Il me fixe encore quelques secondes, puis disparaît derrière la porte.
Le silence tombe. Lourd. Trop lourd.
Je sens un vide me serrer le cœur.
Après le film, je reste seule sur le canapé, une part de gâteau à la main. Je zappe distraitement jusqu’à tomber sur une chaîne d’informations.
Des images d’un bois défilent sur l’écran.
Le journaliste se met à parler :
— Plusieurs corps mutilés ont été retrouvés dans la Forêt-Noire. Les autorités françaises et allemandes collaborent pour identifier les victimes.
Les images défilent : rubans de sécurité, silhouettes sous des draps blancs, forêt sombre noyée dans la brume.
Une douleur sourde naît derrière mon sternum. Une chaleur étrange, presque brûlante, pulse sous ma peau, comme si quelque chose frappait de l’intérieur.
Je secoue la tête.
Absurde.
Et pourtant… je reconnais cette violence, comme si une part de moi la comprenait.
Puis je l’aperçois.
Jeriko, vêtu de son uniforme de police, à l’arrière-plan derrière un cordon de sécurité. Il regarde dans les profondeurs de la forêt, comme s’il avait remarqué quelque chose dans le noir d’encre de la nuit.
Mon souffle se bloque.
Je comprends maintenant pourquoi il a dû partir si vite.
Je coupe la télévision. L’air devient trop dense, trop étroit.
Je me réfugie dans la salle de bain. Sous la douche brûlante, je ferme les yeux.
Des flashs me reviennent en mémoire : mon dernier anniversaire avec ma mère, son sourire fatigué, ses mains froides contre mes joues. Et cette phrase qu’elle répétait parfois :
« Certaines choses vivent dans l’obscurité, Nyx. Et certaines ombres nous suivent. »
Je frissonne.
Est-ce un vrai souvenir ou une reconstruction de mon esprit ?
Demain, cela fera six ans qu’elle a disparu. Toutes ces années sans réponse ni vérité. La police a effectué des recherches pendant un moment, puis a tout arrêté.
Je me laisse glisser contre le carrelage, les genoux contre la poitrine.
Au moment où je rouvre les paupières, l’eau s’est refroidie.
Devant le miroir, je m’observe.
Un mètre cinquante-huit. Quelques rondeurs. Cheveux châtains. Mes yeux bleus aux nuances grises.
Je ressemble à ma mère.
À quelques détails près, je suis le portrait craché de son visage. Les différences viennent sans doute de mon père, cet inconnu dont elle refusait de parler. Sauf pour me dire qu’il m’a laissé son sourire… et la même façon d’attirer les gens.
Parfois, je sens les regards qui s’accrochent à moi. Une chaleur diffuse, une vibration sourde. Je déteste ça.
Au foyer, une fois que Jeriko était parti, cette particularité m’a valu quelques problèmes.
Les garçons étaient parfois trop entreprenants.
C’est pourquoi, dès que j’ai pu, j’ai appris le krav maga.
Dans ma chambre, le cadeau de Jeriko m’attend sur le lit.
Je me mets à sourire en découvrant la carte, puis éclate de rire devant le string léopard pailleté.
Typique.
Mais quand je trouve les places pour Rammstein, je pousse un cri de joie et saute presque sur le matelas comme une enfant.
Il me connaît par cœur.
Je lui envoie un message :
« Je t’adore. Merci mille fois. J’espère que tout va bien pour toi. »
Il est presque minuit. Mon anniversaire s’achève, celui de la disparition de ma mère va commencer.
Je fixe le plafond dans l’obscurité.
Je n’ai toujours aucune explication sur sa disparition.
La police n’a rien trouvé… je chercherai moi-même. Je ne sais pas par où commencer ni ce que je vais découvrir, mais je dois essayer.
C’est mon vœu d’anniversaire.
J’ai l’impression qu’une présence étrange est là. L’air vibre et une chaleur émane de mon sternum, puis tout se calme à nouveau.
Le sommeil m’emporte.
Dans mes rêves, la forêt respire…
Et quelque chose, dans les ténèbres, semble m’attendre.