DIEU CONNAIT MON NOM

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Summary

Ce roman retrace le parcours d’Elie Ndayishimiye, un homme né au Burundi qui traverse continents, cultures et croyances pour construire une vie stable, tout en portant en lui les traces invisibles d’une enfance marquée par le silence et la douleur. Elie grandit dans le quartier populaire de Kamenge, à Bujumbura, au sein d’une famille nombreuse où la vie quotidienne est organisée autour de traditions sociales et religieuses très strictes. La mort prématurée de sa mère bouleverse profondément son enfance et laisse un vide que personne ne parvient réellement à combler. Son père, homme respecté et travailleur, exprime son amour à travers le devoir et la responsabilité, mais les émotions ne sont jamais évoquées ouvertement. Dans cet environnement, les enfants apprennent très tôt à se taire et à s’adapter. Au milieu d’une maison remplie d’enfants, Elie développe un tempérament discret et observateur. Il cherche à éviter les conflits et à se comporter de manière irréprochable afin de ne pas attirer l’attention. Pourtant, derrière cette apparente tranquillité se cache une réalité bien plus sombre. Encore enfant, Elie devient victime d’abus commis par des personnes qui devraient représenter la sécurité et la protection. Ces expériences se déroulent dans le silence, sans que personne autour de lui ne semble en percevoir les signes. Incapable de comprendre pleinement ce qui lui arrive

Status
Excerpt
Chapters
1
Rating
n/a
Age Rating
18+

Chapter 1

Chapitre 1 — La maison vivante

Avant que le silence n’entre dans sa vie, la maison respirait.

Lorsque Elie repensait à ces années-là, ce ne sont pas des événements précis ni des dates exactes qui lui revenaient à l’esprit. Les souvenirs d’enfance s’organisent rarement comme une chronologie ordonnée. Ils restent plutôt sous forme de sensations : des odeurs familières, des voix qui traversent la cour, la lumière chaude du soir qui descend lentement sur les murs de la maison. Et surtout demeure cette sensation simple d’appartenir à un lieu où l’on se sent en sécurité.

La maison de son enfance se trouvait dans un quartier toujours vivant. Les journées commençaient tôt et semblaient s’étirer sans précipitation jusqu’à la nuit. Dès l’aube, le quartier annonçait sa présence par ses bruits.

On entendait les balais qui raclaient la terre battue devant les maisons. Les voisins s’appelaient à haute voix pour se saluer. Les femmes revenaient du marché en parlant et en riant entre elles. De vieilles radios diffusaient des chants religieux ou des informations brouillées par des interférences.

Le Burundi de l’enfance d’Elie avait une odeur particulière.

L’odeur du charbon allumé à l’aube.

Celle du manioc qui cuisait lentement dans les marmites.

La poussière rouge chauffée par le soleil de l’après-midi.

Parfois une pluie soudaine arrivait et les chemins se transformaient en une boue épaisse. Alors le quartier changeait de rythme, mais il ne cessait jamais vraiment de vivre.

Au milieu de tout cela se trouvait sa mère.

Elle ne dirigeait pas la maison avec autorité. Elle la faisait simplement exister. Elie la voyait passer de la cuisine à la cour avec naturel, toujours occupée par quelque chose, toujours attentive à ces petits détails qui permettent à une journée de fonctionner.

Lorsqu’il pense à elle aujourd’hui, la première image qui lui vient à l’esprit est celle de ses mains.

Les mains qui préparaient la nourriture.

Les mains qui arrangeaient les vêtements.

Les mains qui appelaient les enfants lorsque le soir commençait à tomber.

Un souvenir revient souvent.

Elie devait avoir six ou sept ans. Ce jour-là, il était resté dehors à jouer plus longtemps que d’habitude avec les autres enfants du quartier. Il courait dans la poussière rouge en inventant des jeux qui ne finissaient jamais vraiment.

Puis il entendit la voix de sa mère.

« Elie… viens manger. »

Sa voix n’était ni dure ni impatiente. Elle avait cette calme naturel qui ne laisse pas place à la désobéissance.

Elie courut vers la maison.

Elle était assise près du foyer et surveillait une marmite qui bouillait lentement. La lumière du feu éclairait son visage. Lorsqu’elle vit ses pieds couverts de poussière, elle soupira avec douceur.

« Regarde-toi. »

Elle prit un petit seau d’eau et le fit asseoir devant elle.

Elie se souvenait encore de ses mains qui lavaient ses pieds avec patience, comme si ce geste appartenait à l’ordre naturel des choses.

À ce moment-là, il ne pouvait pas comprendre combien ce moment était précieux.

Avec elle, le monde semblait facile à comprendre. Elle devinait quand il avait peur sans qu’il ait besoin de dire quoi que ce soit. Elle remarquait ses silences, ses hésitations, ses regards perdus.

Parfois elle passait simplement près de lui et posait une main sur sa tête.

C’était un geste bref.

Mais il suffisait à apaiser des inquiétudes qu’il ne savait pas encore expliquer.

À cet âge-là, Elie ne pensait pas à l’amour. Il le recevait simplement.

Le soir était le moment de la maison. Tous s’asseyaient près les uns des autres pour manger tandis que les conversations des adultes se mêlaient aux rires des enfants. La fatigue de la journée se transformait en une chaleur partagée.

Même les coupures d’électricité faisaient partie de la vie. Lorsque la lumière s’éteignait, quelqu’un allumait une lampe ou une bougie. Les ombres se déplaçaient sur les murs et les adultes continuaient à parler comme si rien n’avait changé.

Elie écoutait.

Il ne connaissait pas encore la peur durable.

Il ne savait pas ce qu’était la honte.

Il était simplement un enfant.

Il jouait dehors jusqu’à ce que sa mère l’appelle. Il revenait couvert de poussière, parfois grondé, mais toujours protégé.

Le monde avait des frontières claires.

La maison était un refuge.

Et sa mère en était le cœur.

Beaucoup plus tard, Elie comprendrait une chose qu’il lui était impossible de voir à l’époque : ces années furent les seules où il vécut sans avoir besoin de se contrôler.

Avant d’apprendre à corriger ses gestes.

Avant d’apprendre à cacher ses émotions.

Avant que son corps ne devienne pour lui un lieu de questions et de confusion.

À cette époque, personne ne parlait encore de différence.

Personne ne l’observait avec inquiétude. Il n’avait rien à défendre et rien à expliquer.

Il appartenait simplement à une famille.

En regardant en arrière, Elie comprend que cet équilibre était fragile, même s’il semblait alors naturel et destiné à durer. La maison était remplie de voix familières, de gestes protecteurs et de cette confiance invisible que les enfants considèrent comme évidente.

L’enfant qu’il était croyait que tout resterait ainsi.

Il ne pouvait pas savoir qu’une seule absence suffit à transformer toute l’architecture d’une vie.

Car il existe des moments qui divisent une existence en deux parties.

L’avant.

Et tout ce qui vient après.