Sur l’éclat des choses brisées

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Summary

Sous l'éclat des choses brisées « Je ne veux pas que le monde entier me voie, car je ne pense pas qu'ils comprendraient. » Léo est un fantôme. Au lycée, dans la rue, même chez lui, il a l'impression d'être une fréquence radio que personne ne capte. Jusqu'au soir où il grimpe sur le toit de cet immeuble abandonné et qu'il rencontre Iris.

Status
Ongoing
Chapters
10
Rating
n/a
Age Rating
18+

Chapter 1

L'écho des choses brisées

Le bus 42 sentait la pluie humide et le métal froid. Adossé à la vitre, je regardais les gouttes d'eau tracer des sillons irréguliers sur le verre, brouillant les lumières de la ville. Dans mes oreilles, la voix de Johnny Rzeznik s'élevait, rauque et familière.

« And I'd give up eternity to touch you... »

C'était étrange, cette sensation. Le sentiment que le monde entier n'est qu'un immense décor de théâtre où chacun joue un rôle, sauf moi. Les gens autour de moi parlaient de leurs factures, de leurs patrons, de leurs dîners. Ils semblaient solides, ancrés. Moi, j'avais l'impression d'être une simple interférence radio, un signal parasite que personne n'arrivait à capter.

Je suis descendu trois arrêts avant le mien. Mes pieds connaissaient le chemin par cœur. Je ne voulais pas rentrer dans mon appartement silencieux, là où les murs semblent se rapprocher chaque soir un peu plus.

L'immeuble "Le Belvédère" n'avait de beau que son nom. C'était une carcasse de béton abandonnée au milieu d'un quartier qui l'avait oubliée. J'ai poussé la porte de service qui grinçait dans un cri de métal, et j'ai commencé l'ascension. Un étage. Cinq étages. Dix étages. Mes poumons brûlaient, mais c'était une douleur réelle, tangible. C'était la preuve que j'existais encore.

Quand j'ai enfin poussé la trappe du toit, le vent m'a giflé le visage, emportant avec lui l'odeur de la ville. Et là, sur le rebord, j'ai vu une silhouette.

Elle portait un manteau trop grand pour elle et ses cheveux sombres s'emmêlaient dans les bourrasques. Elle ne bougeait pas. Elle regardait l'horizon, là où le ciel orange se mariait avec le noir de l'océan de béton.

— Tu sais, la chute n'est pas si longue d'ici, a-t-elle lancé sans même se retourner.

Ma voix est restée coincée dans ma gorge une seconde.

— Je ne suis pas venu pour sauter, ai-je fini par bafouiller.

Elle a tourné la tête. Ses yeux n'étaient pas brillants de larmes comme je l'avais imaginé. Ils étaient calmes. Terriblement calmes.

— Moi non plus, a-t-elle répondu avec un demi-sourire. Je viens ici parce que d'ici, les gens ressemblent à ce qu'ils sont vraiment : des points lumineux qui s'agitent sans savoir pourquoi. C'est reposant.

Je me suis approché, gardant une distance respectueuse. On aurait dit que si je faisais un geste trop brusque, elle s'évaporerait comme une illusion.

— Tout est fait pour être brisé, pas vrai ? ai-je murmuré, citant inconsciemment la chanson qui tournait encore dans mes écouteurs.

Elle a sursauté imperceptiblement, puis elle a tapoté le rebord en béton à côté d'elle.

— Viens t'asseoir, le fantôme. Tu as l'air de quelqu'un qui a besoin de ne plus être vu pendant un instant.

Je me suis exécuté. Mes jambes pendaient dans le vide, au-dessus du chaos des voitures et des néons. Le silence entre nous n'était pas pesant. C'était un silence de compréhension.

— Je m'appelle Iris, dit-elle en fixant une grue de chantier au loin. Comme la fleur, ou comme la partie de l'œil. Celle qui décide de ce qu'on laisse entrer.

— Léo, répondis-je.

Elle a tourné son visage vers le mien. Pour la première fois de ma vie, j'ai eu l'impression que quelqu'un ne regardait pas seulement mes vêtements ou la couleur de mes yeux. Elle regardait à l'intérieur, là où ça faisait mal, là où c'était vide.

— Tu ne penses pas qu'ils comprendraient, n'est-ce pas ? demanda-t-elle en désignant la ville en bas.

— Non. Ils sont trop occupés à essayer d'être parfaits.

Elle a ri, un son cristallin qui a semblé briser la grisaille de la soirée.

— Alors restons ici. Jusqu'à ce qu'on disparaisse tout à fait. Ou jusqu'à ce qu'on se trouve vraiment.

À cet instant précis, la musique a atteint son apogée dans mon esprit. I just want you to know who I am. Je n'avais plus peur du vide sous mes pieds. J'avais juste peur que le soleil se lève et que ce moment ne devienne qu'un souvenir de plus, une chose brisée parmi tant d'autres.