Entre Deux Silences by Hanae_ecriture at Inkitt
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Entre Deux Silences

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Summary

Onze ans. Pas un mot, pas une explication – juste une lettre et le silence qui a tout avalé. Yeon Jiwon est neurologue. Park Seohan compose des musiques que le monde entier reconnaît. Ils ont chacun construit une vie sur les décombres de ce qu'ils ont perdu. Jusqu'au jour où un accident oblige Jiwon à se retirer dans une clinique au bord de la mer du Sud – exactement là où Seohan est venu composer, exactement là où ils ne devaient plus jamais se croiser. Il y a encore quelque chose entre eux. Quelque chose qui n'a jamais vraiment eu la chance de mourir. Mais Jiwon porte un secret. Un secret qui a tout déclenché. Et quand la vérité remontera – parce qu'elle remontera toujours – rien ne se passera comme prévu. « Certains silences ne protègent pas. Ils attendent. »

Status
Ongoing
Chapters
17
Rating
n/a
Age Rating
13+

Prologue

PDV : Jiwon

Séoul ∙ Il y a onze ans ∙ 12 novembre


C’est la nuit la plus froide de l’année et je le sais parce que j’entends le vent contre la vitre sans me lever pour vérifier. Je connais déjà ce que je verrais depuis cette fenêtre – les immeubles en face qui n’éteignent jamais tout à faire, la rue en bas où il ne passe plus personne à cette heure-ci, le petit convenience store du coin avec son enseigne verte qui clignote depuis des semaines sans que personne ne songe à la réparer. Je connais aussi ce que je ne veux pas voir ce soir : l’appartement derrière moi, les deux tasses sur l’égouttoir, les partitions empilées dans le coin que j’ai fini par appeler le coin de Seohan, comme si lui attribuer un espace dans ma façon de penser cet appartement était quelque chose d’anodin.

Ce n’était pas anodin. Je le sais maintenant. Je le savais probablement déjà ce soir-là. Je m’assieds à la table de la cuisine. Je pose une feuille blanche devant moi. Je pose le stylo à côté. Je regarde les deux ensemble – la feuille, le stylo – comme si attendre suffisait pour que les mots viennent d’eux-mêmes. Ils ne viennent pas d’eux-mêmes.


J’ai passé plus d’une heure à ne pas écrire. Ce n’est pas que je ne sais pas quoi dire – le problème est exactement inverse. Je sais trop précisément ce que je dois écrire, et chaque formulation que je tente dans ma tête me fait le même effet qu’une incision dans du tissu sain. Précis. Irréparable. Nécessaire pour ce qu’on cherche à atteindre.

Je suis en troisième année de médecine. J’ai disséqué des cerveaux humains dans des bacs en inox. J’ai appris à nommer les structures qui font qu’on aime, qu’on décide, qu’on se souvient. Toute cette nomenclature et je suis assise dans ma cuisine à trois heures du matin à ne pas arriver à écrire trois paragraphes qui vont briser quelqu’un. Qui vont briser Seohan. Je prends le stylo. J’écris.


La lettre a trois paragraphes. Je les relis deux fois, stylo posé, comme je relis mes notes de cours pour vérifier qu’aucun terme me manque. Le premier paragraphe dit que je pars. Le deuxième dit pourquoi – du moins la version du pourquoi que j’ai décidé de lui donner, celle qui est à la fois vraie et fausse d’une façon si précise que je ne suis pas sûre moi-même de savoir où se situe la frontière. Le troisième paragraphe est le plus court. Il fit que je suis désolée. Il dit que je l’aime. Il dit que c’est justement pour ça.

Ce que la lettre ne dit pas, je l’enterre dans le deuxième paragraphe – discrètement, presque proprement – comme on enterre quelque chose qu’on ne peut pas jeter, parce que ça ne nous appartient pas tout à fait, parce que ça reste, malgré tout, à quelqu’un d’autre.

Je lui dis que j’ai compris. Que je n’étais pas celle qu’il lui fallait. Que j’ai besoin de partir – pas seulement pour partir, non – mais pour devenir la personne que je veux être. Que notre amour était réel, mais pas assez solide pour ce que j’ai devant moi.

Toutes ces choses sont des mensonges. Ou plutôt : aucune n’est entièrement un mensonge. Elles sont vraies d’une façon qui ne dit pas la chose vraie. Et c’est ça, au fond, le plus difficile à porter – pas d’avoir menti, non, mais d’avoir dit une version du vrai, une version assez proche, assez crédible, pour qu’elle ressemble à la vérité… suffisamment, en tout cas, pour qu’il n’ait peut-être pas eu envie de chercher plus loin.


Je fais ma valise avec cette même méthodologie, presque rigide, presque rassurante, que j’utilise pour préparer mes révisions. Par ordre de priorité, par catégorie, sans geste superflu. Ce qui est à moi va dans la valise. Ce qui n’est pas vraiment à moi, je le laisse.

Le pull bordeaux – celui qu’il m’avait prêté, un soir de pluie en octobre, il y a deux ans… oui, celui-là. Je m’en souviens avec une précision presque agaçante. J’étais sur le chemin du RU, transie, vraiment, pas juste un peu frigorifiée pour la forme – non, je claquais des dents, ça s’entendait presque. Et lui, il a dû le voir tout de suite. Ou l’entendre, peut-être. Bref.

Il n’a rien dit. Pas un mot. Il a simplement ouvert son sac, comme si c’était évident, comme si ça allait de soi, à chercher quelques secondes – pas longtemps – puis il me l’a tendu. Le pull. Comme ça. Sans me demander mon avis sans vérifier si je voulais vraiment, sans même hésiter. Un geste simple, presque trop simple pour qu’on y pense encore après coup… et pourtant.

Je ne lui ai jamais rendu. Parce qu’il ne me l’a jamais réclamé. Jamais. Pas une allusion, pas un regarde appuyé, rien. Et moi, au début, j’y pensais – vaguement, de temps en temps – puis de moins en moins. Jusqu’à ce que ça devienne… flou. Comme si la question ne se posait plus vraiment. Comme si, à force de silence, à force de jours qui passent sans qu’on en parle, ce pull avait glissé, doucement, presque à mon insu, de son monde au mien.

Et j’ai fini par croire – ou faire semblant d’y croire, ce qui revient peut-être au même – qu’il était devenu le mien. Je le laisse sur le dossier de la chaise.

Le livre de Hwang Sok-yong qu’il avait commencé à me traduire à voix haute, page par page, les soirs où je rentrais trop fatiguée pour lire en coréen. On était à la soixante-dix-septième page. Je le laisse sur la table basse, ouvert à la soixante-dix-septième page, comme si ça avait une importance.

Le carnet de partitions vierge qu’il m’avait offert pour que je recommence à jouer. Couverture noire, papier ivoire, les portées tracées si fin qu’on dirait qu’elles suggèrent les notes plutôt que de les imposer. Il me l’avait donné en disant : tu n’as pas à savoir ce que tu vas écrire dedans avant de l’ouvrir. J’ai le carnet depuis huit mois. Je n’y ai jamais rien écrit. Je le laisse aussi.


À trois heures vingt, j’ai ma valise, mon manteau et la lettre que je pose sous sa tasse – sous sa tasse à lui, la bleue avec l’anse cassée recollée au scotch parce qu’il n’avait jamais pris la peine d’en acheter une nouvelle. Il rentrera demain matin depuis Daejeon. Il a une audition pour un projet de composition – un projet important, le genre de projet pour lequel il a travaillé depuis deux ans. Il rentre demain matin, il trouvera la tasse et dessous la lettre et il lira la lettre. Il comprendra quelque chose de faux qui ressemble suffisamment à quelque chose de vrai pour tenir.

C’est ce que je veux. C’est ce que je suis venue vouloir au fil de la nuit, par l’effet de cette mécanique particulière qu’on les décisions impossibles de se transformer en seule décision possible dès lors qu’on les a suffisamment regardées en face.

Je mets mes chaussures dans le couloir. J’ai le réflexe stupide de faire attention au bruit alors que je suis seule depuis hier soir et que personne n’a été réveillé. Je fais attention au bruit quand même – par habitude, par respect pour quelque chose que je suis en train de quitter et qui mérite au moins ça.

La porte se ferme derrière moi avec ce petit clic net qu’ont les portes d’appartement coréen. J’ai les mains froides. La cage d’escalier sent le bois ciré et la lessive du voisin du troisième.

Je ne me retourne pas. Ce n’est pas la force. Je n’ai pas la force ce soir. C’est juste que je sais que si je me retourne, je vais regarder la porte et penser à la tasse bleue avec l’anse recollée au scotch et au carnet de partitions à la soixante-dix-septième page, et alors il n’y aura plus rien qui ressemblera à une décision. Il n’y aura plus que quelqu’un dans un couloir qui ne sait plus commencer avancer.

Je descends les escaliers. Dehors, le vent est exactement aussi froid que je le savais depuis la vitre. Il n’y a personne dans la rue. Le convenience store clignote. Je prends le métro de nuit.


Ce que je n’ai pas encore compris, cette nuit-là, c’est que les décisions prises seules dans le noir ne protègent personne. Elles font juste du bruit en silence pendant des années.

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