Chapitre 1 —
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Moscou, décembre 2013
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La salle sentait le champagne froid et les ambitions chaudes.
Je m'en souviens encore — cette odeur précise, mélange de parfums trop chers et de bougies qui brûlaient depuis trop longtemps. Le Grand Bal des Clans n'avait lieu qu'une fois par an, et chaque famille de la Bratva s'y montrait comme on se montre dans un tribunal : avec soin, avec calcul, avec le sourire exact qu'il fallait avoir.
J'avais seize ans.
Ma robe était bordeaux — ma mère avait insisté, le bordeaux t'habille, Irina, le noir c'est pour les femmes qui ont quelque chose à cacher — et mes cheveux étaient relevés en un chignon que j'avais défait deux fois avant de céder. Je n'étais pas à l'aise. Je ne l'avais jamais été dans ces soirées où chaque regard pesait, où chaque sourire était une transaction. Mon père me l'avait dit en attachant le collier autour de mon cou dans la voiture : ce soir tu souris, tu te tiens droite, et tu ne dis rien qui ne soit pas nécessaire.
J'avais hoché la tête.
J'avais déjà su, à seize ans, que nécessaire voulait dire inoffensif.
La salle du Metropol était immense — dorée, chargée, écrasante. Des lustres en cristal jetaient une lumière blanche sur des centaines de visages que je reconnaissais à moitié. Les hommes en costume sombre, les femmes en robes longues, les enfants de la Bratva qu'on amenait là comme on amène des héritiers à leur première cour : pour qu'ils regardent, qu'ils apprennent, qu'ils comprennent dans quel monde ils vivaient.
Je tenais ma coupe de jus de fruits — pas de champagne, mon père avait été clair là-dessus aussi — et j'observais.
C'est Cane qui m'avait repérée en premier.
— Irina. Il avait traversé la foule avec ce sourire qu'il avait déjà à l'époque, large, sincère, légèrement moqueur. Cane Petrov. Quatorze ans de connivence, de bagarres inventées et de fous rires dans les couloirs des réunions que nos pères tenaient. Mon meilleur ennemi. Mon meilleur ami. — *Tu as l'air d'une statue. Détends-toi.*
— Je suis détendue.
— Tu tiens ta coupe comme si quelqu'un allait te la voler.
J'avais desserré les doigts. Juste un peu.
— Mieux, avait-il dit avec satisfaction, comme s'il avait accompli quelque chose d'important. Il avait regardé autour de nous, les yeux glissant sur la foule avec cette façon qu'il avait de tout noter sans en avoir l'air. — Les Morozov sont là.
J'avais suivi son regard.
Le clan Morozov occupait le côté est de la salle comme une armée occupe un territoire. Nikolaï Morozov — le père, le pakhan — trônait au centre d'un cercle d'hommes avec l'air de quelqu'un qui n'a jamais douté de sa place dans une pièce. Grand, large, le visage taillé dans du granit. Les gens venaient à lui, pas l'inverse.
Et à sa droite, légèrement en retrait, il y avait son fils.
Alexei Morozov avait dix-neuf ans cette nuit-là. Grand déjà — trop grand pour son âge, avec quelque chose dans la posture qui n'appartenait pas à un garçon de dix-neuf ans. Il se tenait droit sans effort, les mains dans le dos, le regard posé sur la salle comme s'il l'évaluait. Pas avec arrogance. Avec une attention froide, méthodique, qui était presque pire.
Il portait un costume noir. Pas de cravate. Le seul dans la salle.
— Il me fait froid dans le dos, avais-je dit à Cane.
— Tout le monde dit ça de lui.
— C'est censé me rassurer ?
Cane avait souri. — Pas vraiment, non.
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La soirée avait avancé lentement, comme ces soirées-là avançaient toujours — par étapes, par cercles, par conversations qu'on ne choisissait pas vraiment. Mon père m'avait présentée à trois alliances différentes en deux heures. J'avais souri. Je m'étais tenue droite. J'avais dit les choses nécessaires et inoffensives.
C'est vers vingt-deux heures que je m'étais retrouvée seule.
Cane avait été happé par son père. Le mien discutait avec Nikolaï Morozov dans un coin de la salle, leurs voix trop basses pour porter. Je m'étais éloignée — pas loin, juste assez pour respirer — vers la rangée de fenêtres qui donnaient sur la rue enneigée en dessous. Moscou en décembre. Les lumières de la ville reflétées dans la neige fraîche. C'était la seule chose belle et simple de cette soirée.
J'avais posé le front une seconde contre le verre froid.
— Tu vas laisser une trace.
La voix venait de derrière moi.
Je m'étais retournée.
Alexei Morozov se tenait à deux mètres. De près, il était différent — plus jeune d'une façon et plus vieux d'une autre, comme si deux âges coexistaient dans le même visage. Les yeux clairs. Gris ou bleus, je n'avais pas su décider. Il me regardait avec cette même attention froide que j'avais remarquée de loin, mais là c'était dirigé vers moi, et c'était plus difficile à soutenir.
J'avais redressé la tête.
— Pardon ?
— Sur le verre, avait-il dit. — Tu vas laisser une trace de front. C'est vulgaire.
Le mot avait atterri comme une gifle avant la gifle.
Vulgaire.
J'avais regardé la fenêtre, puis lui. Ma mâchoire s'était serrée. — Je ne vois pas en quoi ça te concerne.
— Ça ne me concerne pas, avait-il répondu simplement, comme s'il énonçait un fait géographique. — Mais ça concerne ton père. Les filles Volkov ne s'appuient pas contre les fenêtres comme des enfants.
Les filles Volkov.
Pas tu. Pas mon prénom. Une catégorie. Une chose à corriger.
J'avais senti la chaleur monter dans ma poitrine — cette chaleur particulière qui précède toujours les mauvaises décisions — et je l'avais regardé droit dans les yeux. — Et les garçons Morozov, ils apprennent à parler aux gens, ou c'est en option ?
Quelque chose avait traversé son visage. Trop vite pour que je l'attrape.
— Les garçons Morozov, avait-il dit en faisant un pas vers moi — pas agressif, juste calculé, comme tout ce qu'il faisait semblait calculé — n'ont pas besoin d'apprendre quoi que ce soit de la part d'une petite fille qui joue à faire partie du monde des adultes.
Le silence autour de nous avait changé de texture.
Je n'avais pas remarqué, sur le moment, que des gens nous regardaient. Que la bulle que j'avais cru privée ne l'était pas. Que nous étions à la lisière de la salle principale et que les conversations autour de nous s'étaient légèrement suspendues, les oreilles tendues sans que les visages bougent.
Ce que j'avais remarqué, c'était le mot.
Petite fille.
Il avait dit ça avec un calme absolu. Pas de cruauté dans la voix — c'était presque pire. Comme si c'était une évidence qu'il énonçait par politesse, pour m'épargner de le découvrir seule.
Quelque chose en moi avait cassé — proprement, nettement, comme du verre.
Ma main s'était levée avant que j'aie décidé quoi que ce soit.
La gifle avait claqué.
Pas légère. Pas hésitante. Ouverte, franche, avec tout le poids de seize ans de leçons de maintien et d'étiquette que j'envoyais promener en une seconde. Sa tête avait pivoté légèrement sur la droite. Mes doigts me brûlaient.
Le silence, après, était d'une qualité différente.
Total. Absolu. Le genre de silence qui se produit quand quelque chose d'impossible vient de se produire et que personne ne sait encore comment réagir.
J'avais regardé ma main. Puis lui.
Alexei Morozov s'était lentement retourné vers moi. La marque de ma paume était visible sur sa joue — rouge, précise. Ses yeux clairs étaient fixés sur moi avec une expression que je n'avais jamais vue sur un visage humain et que je n'ai jamais vraiment su nommer depuis. Pas de la colère. Pas de la honte. Quelque chose de bien plus complexe, de bien plus dangereux — comme si je venais de faire quelque chose qu'il n'avait pas prévu et que mon imprévisibilité elle-même le dérangeait profondément.
Il n'avait pas dit un mot.
Autour de nous, personne ne bougeait.
J'avais senti le regard de mon père depuis l'autre bout de la salle comme une brûlure dans le dos. J'avais senti Cane quelque part sur ma gauche — je l'avais retrouvé plus tard, il avait les yeux écarquillés et un début de sourire qu'il s'efforçait de réprimer. J'avais senti les murmures qui commençaient à bourdonner, doucement, comme une ruche qu'on vient de déranger.
Alexei Morozov avait regardé ma main. Puis mon visage. Une longue seconde.
Puis il avait simplement tourné les talons et s'était éloigné dans la foule, droit, sans presser le pas, sans se retourner. Comme si rien ne s'était passé. Comme si je n'existais déjà plus.
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Mon père m'avait raccompagnée à la voiture vingt minutes plus tard, la mâchoire serrée et le silence lourd. Il n'avait pas crié — il ne criait jamais en public, jamais dans la voiture non plus. Il avait attendu qu'on soit rentrés, dans le bureau, la porte fermée.
— Tu te rends compte de ce que tu as fait ?
— Il m'a insultée. Devant tout le monde.
— Tu as giflé l'héritier Morozov, Irina.
— Je sais ce que j'ai fait.
Il m'avait regardée longtemps. Et puis — et c'était ça le plus étrange — quelque chose dans son visage s'était légèrement déposé. Pas de la fierté. Pas tout à fait. Quelque chose de plus ambigu.
— Va te coucher, avait-il dit.
Je m'en souvenais encore, six ans plus tard, de la façon dont il avait dit ça. Pas de la punition. Juste : va te coucher.
Comme si, quelque part, il comprenait.
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Ce que je ne savais pas, cette nuit-là — ce que je n'aurais pas pu savoir — c'est ce qu'il y avait dans les yeux d'Alexei Morozov quand ma main avait quitté sa joue.
Je ne l'ai appris que beaucoup plus tard.
Trop tard. Ou peut-être exactement au bon moment.
Ça dépend comment on regarde les choses.