Les marches trompeuse du palais
Le palais s’éveillait avant le soleil.
Pour y accéder, il fallait gravir d’innombrables marches, taillées dans une pierre pâle que le temps avait polie. Elles semblaient ne jamais finir, s’élevant vers le ciel comme une promesse silencieuse. À chaque pas, le monde d’en bas s’effaçait un peu plus.
À l’entrée, le silence n’existait pas encore.
Les voix se mêlaient, les pas résonnaient sur la pierre claire, et l’air vibrait d’un mélange d’encens, de poussière et de parfums coûteux. Gardes, émissaires, dames de compagnie, concubines, servantes, messagers — tous passaient, tous se croisaient, tous faisaient semblant de ne pas se voir.
C’était le seul endroit du palais où les hiérarchies semblaient se dissoudre.
Mais ce n’était qu’une illusion.
Au-delà des arches sculptées, le palais se fragmentait en mondes distincts, chacun avec ses règles, ses odeurs, ses couleurs — et ses femmes.
Zahra connaissait ces mondes mieux que quiconque.
Elle y circulait depuis des années, invisible, attentive, docile en apparence.
Il existait six cercles de femmes au palais.
À l’entrée, sous l’autorité de Dame Fanna —
les Invisibles, que l’on ne regardait jamais vraiment.
Aux jardins, auprès de Dame Inaya —
les Fleurs de Grâce, silencieuses et admirées.
Dans les allées, guidées par Dame Jannat —
les Épines rouges, favorites de l’empereur.
À l’apothicairie, sous l’œil de Dame Idriss —
les Veilleuses vertes, gardiennes des remèdes… et des poisons.
Aux pavillons d’or, auprès de Dame Aïcha —
les Bijoux du Palais, que l’on appelait aussi les Dorées.
Et au sanctuaire, dans l’ombre de Dame Aziza —
les Spirituelles, vouées au silence et aux prières.
Zahra connaissait leurs noms.
Le palais ignorait le sien.
Car Zahra n’était pas vraiment Zahra.
—
Entre les orangers et l’odeur douce-amère de muscade, elle avançait sans hâte. Elle portait le linge blanc des Veilleuses vertes — simple, presque austère — déjà marqué par les ombres des plantes médicinales. Ses gestes étaient calmes, précis. Son visage aussi.
Son visage… portait une douceur trompeuse.
À peine doré par le soleil, encadré d’un voile vert émeraude, il semblait se fondre dans la foule. Ses traits étaient fins, presque effacés. Mais ses yeux — sombres, profonds — captaient tout.
Ils voyaient ce que les autres ignoraient.
Et personne ne les regardait assez longtemps pour s’en rendre compte.
C’était exactement ce qu’elle voulait.
Car Zahra n’était pas simplement une servante.
Ce nom… n’était qu’un masque.
Dans un autre temps, dans un autre monde, on la nommait autrement.
Un nom que personne ici ne devait prononcer.
Un nom qu’elle-même gardait enfoui.
Al-Sharina.
Un souffle interdit.
Une ombre parmi les ombres.
Elle appartenait au Clan des Ombres du Désert — une famille avant d’être une arme. Un peuple discret, caché entre sable et montagne, qui ne levait la main que contre ses ennemis.
Ils ne tuaient pas pour le pouvoir.
Ils tuaient pour protéger.
Pour survivre.
Jusqu’au jour où ils n’eurent plus rien à défendre.
Le vizir avait tout pris.
Le feu.
Le sang.
Les cris.
Puis le silence.
Zahra avait survécu.
Et dans ce silence, elle avait fait une promesse.
Une promesse qu’elle portait en elle comme une lame invisible.
Elle se vengerait.