| Chapitre 1
Je ne les choisis pas au hasard.
C’est la première règle. La seule qui compte vraiment. Parce que sans ça, je serais comme eux.
La nuit est déjà tombée quand je gare la voiture à quelques mètres de l’immeuble. Les lumières des appartements s’allument une à une, comme si chacun rentrait dans sa vie, dans son quotidien rassurant. Moi aussi, en apparence. Infirmière de nuit, mère attentive, voisine discrète. Personne ne remarque jamais les gens comme moi. C’est ce qui me permet de faire ce que je fais.
Je reste quelques secondes immobile, les mains posées sur le volant, à observer l’entrée. Troisième étage, fenêtre de droite. Il est là. Il y est toujours à cette heure-ci. J’ai vérifié. Plusieurs fois. Les habitudes sont les choses les plus faciles à briser.
Dans le rétroviseur, mon regard accroche brièvement le siège arrière. Vide. C’est mieux comme ça. Lina dort déjà, chez la voisine. Elle pense que je travaille. C’est vrai, d’une certaine manière.
Je coupe le moteur. Le silence revient aussitôt, lourd, presque épais. Je le laisse s’installer en moi. Il m’aide à réfléchir. À me souvenir.
Je me souviens des dossiers. Des témoignages. Des mots qu’on ne devrait jamais lire, encore moins ignorer. Je me souviens du verdict. Ou plutôt de son absence. Faute de preuves. Toujours les mêmes mots. Toujours les mêmes hommes qui ressortent libres, le regard tranquille.
Ma mâchoire se serre sans que je m’en rende compte. Je sors de la voiture.
Chaque geste est précis, répété, maîtrisé. Rien n’est laissé au hasard. Ni les horaires, ni les trajets, ni les regards que j’évite. J’avance sans me presser, comme si j’avais toute ma place ici. Comme si j’étais attendue.
C’est souvent le cas.
L’entrée de l’immeuble est mal éclairée. Une ampoule grésille au plafond. Personne ne fait attention à ces détails, sauf ceux qui en ont besoin. Je pousse la porte sans bruit et monte les escaliers. Pas d’ascenseur. Encore mieux.
Arrivée devant la porte, je marque une pause. Je pourrais encore partir. C’est ce que les gens normaux feraient. Ils hésiteraient, douteraient.
Moi, je vérifie. Un coup d’œil au couloir, vide, une respiration lente.
Puis je frappe. Il ouvre presque immédiatement. Comme s’il attendait quelqu’un. Comme s’il ne s’attendait à rien.
Nos regards se croisent une fraction de seconde. La surprise dans le sien. Le calme dans le mien.Après ça, tout va très vite.
Quand j’ouvre les yeux, je suis chez moi.
La transition est toujours étrange, comme si deux vies se superposaient sans jamais vraiment se mélanger. La cuisine est éclairée, propre, silencieuse. Une tasse traîne dans l’évier. Un dessin d’enfant est posé sur la table, un soleil maladroit entouré de traits colorés.
“Maman + Lina”, écrit en lettres irrégulières.
Je m’en approche, mes doigts effleurant le papier. C’est pour elle. Tout est pour elle.
Un bruit, étouffé, presque imperceptible, traverse la maison.
Je relève légèrement la tête. Il est réveillé.
Pendant quelques secondes, je ne bouge pas. Je laisse le silence revenir, comme si rien n’avait existé. Comme si je pouvais encore choisir d’ignorer.
Mais je ne suis pas quelqu’un qui ignore. Je me détourne de la table et avance dans le couloir.
Chaque pas résonne doucement sur le sol. Régulier, contrôlé.
Devant la porte fermée, je m’arrête. De l’autre côté, il y a lui. Sa vérité, sa version. Et la mienne.
Ma main se pose sur la poignée. Je ne les choisis pas au hasard.
Je ne me trompe jamais.