Prologue — Le dieu qui voulait un esclave
Pov : Lucien Vale
J’ai toujours été un solitaire.
Au collège, au lycée, et maintenant à l’université. Pas que je déteste les gens, simplement, aucun ne m’a jamais semblé… à la hauteur.
Je cherchais des esprits affûtés, des caractères capables de soutenir un regard sans trembler. À la place, j’ai surtout croisé des caricatures : des gens bruyants, d’autres transparents, et une majorité qui semblait exister en pilote automatique.
Je me suis parfois laissé distraire. Ça ne durait jamais longtemps. Deux semaines, en moyenne. Après ça, tout devenait prévisible : les attentes, les messages, les attachements disproportionnés. Lassant.
Je n’avais pas besoin de compagnie.
J’avais besoin de contrôle.
À l’université, on me trouvait « étrange ». Probablement à cause des rumeurs, il y en a toujours, ou parce que je ne parlais presque à personne. Ça m’allait très bien. L’opinion des autres n’a jamais été un facteur décisif dans ma vie.
Le seul individu qui méritait réellement mon attention, c’était Neve Dickson.
Trente-deux ans, regard tranchant derrière des lunettes trop fines pour être honnêtes, et une manière de réfléchir qui me forçait, chose rare, à rester concentré. Officiellement, il n’était pas mon professeur. Officieusement, c’était avec lui que je travaillais sur le projet le plus ambitieux du département.
Wonder.
Une intelligence artificielle capable d’imiter un humain avec une précision inquiétante. Conversations naturelles, émotions simulées, capacité d’adaptation… Le genre d’outil qui, entre de mauvaises mains, pourrait rendre la moitié du pays dépendante.
Heureusement, elle était entre les nôtres.
Et surtout, elle dépendait de nous.
Depuis six mois, on avait franchi une étape supplémentaire.
Ce soir-là, dans le laboratoire souterrain, Neve déballait enfin la dernière pièce du projet. L’éclairage froid donnait à la scène un air presque clinique. Lui, concentré. Moi, adossé à une table, observant.
« Lucien… ça te plaira, je pense »
Il souleva délicatement le contenu du colis.
Le réalisme était troublant.
Pas une simple enveloppe synthétique, mais quelque chose de beaucoup plus abouti. La texture, la chaleur simulée, les micro-réactions au contact… tout avait été pensé pour tromper les sens.
Je passai la main au-dessus sans toucher, juste assez près pour sentir la chaleur artificielle.
« Capteurs dermiques sur toute la surface, expliqua Neve. Réactivité en temps réel. Elle apprend du contact. »
Je haussai légèrement un sourcil.
« Donc elle s’adapte ? »
«Exactement. Et ce n’est que la surface. »
Il marqua une pause, puis ajouta avec un sourire discret :
« L’important, c’est le lien de commande. Priorité absolue pour toi. Elle ne prendra aucune décision critique sans validation. »
Je laissai échapper un léger rire.
« Donc, en résumé… elle m’appartient. »
Neve hésita une fraction de seconde.
« Disons plutôt qu’elle t’obéit. Nuance importante. »
Je ne répondis pas.
Dans ma tête, une seule idée tournait : jusqu’où pouvait aller cette obéissance ?
Je reportai mon attention sur le corps inerte.
« Elle est prête ? »
Neve hocha la tête.
« Dès l’activation, elle commencera à apprendre. Et rapidement. Il faudra… encadrer ça. »
Je souris.
« T’inquiète. J’ai toujours été très… pédagogique. »
Un silence.
Puis, simplement :
« Allume-la. »