La Reddition

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Summary

Seize heures. Sur une place ordinaire de juin, entre l'odeur de friture et le vol des pigeons, un homme s'assoit à la terrasse d'un café. Dans sa main, une glace qui fond. Dans sa poche, un message envoyé aux médias : le criminel le plus recherché au monde se rend.

Genre
Drama
Author
Gasprim
Status
Complete
Chapters
1
Rating
n/a
Age Rating
13+

La Reddition

À seize heures, un message sera reçu par les grands médias :

« Place X, reddition. Aucune arme, pas de résistance. »

C'en est fini.

Je leur ai proposé de l'or, un monde nouveau — ils n'en ont pas voulu. Enfin, ce sont leurs mots. Un pays, et plusieurs gouvernements, sont tombés. En un an.

Il fait chaud. Ma glace fond sur ma main. Cela colle.

Regardez-les : ils marchent en petits groupes, craignant tout — moi, surtout. Faut le dire, cette barbe qui me gratte me permet de me cacher. Ils ne veulent pas l'avouer, mais j'ai raison : on ne fait jamais attention aux autres.

Il est seize heures moins cinq, et déjà on remplit les places.

Un restaurant laisse s'échapper une infâme odeur de friture. On mange plus tôt depuis un an. On reste plus tard aussi.

Un tintement de pièce. C'est amusant. À chaque fois, c'est la même chose : on cherche la provenance, puis on lève les yeux au ciel.

Une belle journée. Aucun nuage. La douceur d'une fin de juin.


La place est large, plate. Quelques arbres et buissons dessinent un coin, au fond. Un couple de jeunes gens rigole.

La place est ceinte de petits restaurants et cafés. Plus loin, des gardes, des tours de grands groupes.

J'observe des pigeons. L'un s'approche. J'écrase pour lui un morceau de pain rassis.

Soudain : des notifications. Partout. Derrière moi, la même vidéo tourne en boucle. Le son des télévisions augmente.

Je regarde ma montre.

Seize heures.


Une affreuse odeur de sang.

Décidément, ce corps ne s'arrêterait jamais.

Je me retiens de respirer quelques instants, comme une punition.

Les chaises tombent. Des assiettes se fracassent.

— « Toi, t'es qui ? »

— « Non, je le connais. »

— « Oui, moi aussi. Il prend les mêmes nouilles que moi, à côté. »

J'entends ces mots — ou d'autres semblables.

Un grondement. Pire qu'un tremblement de terre.

Les oiseaux quittent la place, se réfugient sur les lignes électriques, d'autres dans les arbres.

La meute, désormais, interroge les badauds.

Le couple d'amoureux est effrayé. Ils n'ont pas entendu la nouvelle : le criminel le plus recherché du monde se rend.

Étrangement, ils ont préféré l'amour. Leur nid.

Le pauvre garçon doit montrer son dos.

Mes cicatrices dorsales prouvent mon identité, apparemment.


Un groupe à l'odeur de fauve s'approche de moi. Ils sont à une dizaine de mètres.

Avant leurs paroles, j'étais l'accusé par défaut.

— « Putain, c'est lui ! »

— « Enfoiré ! »

— « Vous en mettez, du temps », dis-je calmement.

Les médias arrivent avant eux.

« Direct : arrestation du fugitif. »

« La fin de la haine. »

La clameur devient insupportable.

Les journalistes se ruent sur moi.

Pour un monstre, je suis populaire.

La peur disparaît vite quand l'ambition prend la place.


J'en ai vu, des choses. Des horreurs telles que les mots deviennent inutiles.

Et pourtant, alors que je pensais les sentiments loin de moi, un frisson me parcourt.

Leurs yeux...

Leurs regards sont terrifiants. Des globes prêts à éclater. Les sourcils tendus, comme s'ils voulaient rejoindre les cheveux.

L'odeur de sang s'amplifie.

C'est l'heure de la sortie des écoles.

Des enfants arrivent. Personne ne fait attention à eux.

Ils regardent le spectacle, ébahis, apeurés. Certains montent sur les épaules de leurs camarades.

Une brise légère traverse la place. Un instant, elle allège cet air devenu lourd.


Ils s'avancent.

Avec frénésie.

Je me lève.

Le calme revient — brièvement — puis les murmures reprennent.

Devant ce spectacle, j'éclate de rire.

Ce n'est pas mon genre, vous savez.

Le frisson revient. Il se propage, par vibrations, comme le vent dans les feuilles d'un arbre.


— « Pourquoi vous vous rendez ? La mort ne vous plaît plus, enfoiré ? », crie un journaliste.

Pas un.

Personne n'est mort par ma faute.

L'État qui est tombé enfermait sa propre population. Un dragon rouge, assis sur ce qu'il croyait être un trésor : le silence.

En réalité, comme une cocotte-minute, la vapeur s'est échappée.

On n'accuse pas celui qui court dans la maison pour dire qu'il existe d'autres moyens de vivre — celui qui laisse la pression s'échapper.

Alors, qui veut endosser le costume de la faucheuse ?


— « Certains ont de l'écume à la bouche. D'autres ont les yeux rouges — des vaisseaux ont éclaté. Avouez-le », dis-je en riant.

« Toi ! Toi, là ! »

Je saisis un quarantenaire.

« Qu'est-ce que tu veux ? Hein ? Ma mort ? C'est ça ? »


Je n'ai pas le temps de finir.

La marche reprend.

Ils ne veulent pas écouter.


Alors qu'ils s'apprêtent à m'attaquer, d'autres interviennent.

Certains se réclament de mes partisans.

Les pires.

Ils n'ont rien compris à mon message.

D'autres refusent la lapidation, l'exécution.

Ils mentent.

Ils ne me veulent que pour eux.

Oui — ceux-là sont malins.

Ils connaissent ma philosophie : parfum léger, vêtements distingués, gens de goût.

Le peuple — les individus — abandonnent toujours le commun au profit du particulier.

Je l'ai dit.

Et même par rouerie, ils confirment mon propos.


Poussière. Terre. Peau.

Il n'y a plus que ces odeurs.

Quelle touffeur.

C'est presque amusant, ce tripartisme : la meute assoiffée de sang, ceux qui ne voient que moi et les autres.

Ces derniers — majoritaires — aiment se battre.


La guerre est là.

Vous avez vu les images, de toute façon.

Certains se font écraser.

Les enfants s'en souviendront, monsieur.

Puis le son se coupe.

Le vent, lui, continue de souffler.


Sans organisation, ce conglomérat devient un peuple.

— « Allez chez Bouteur, vous le choperez ! »

Une femme — ancienne militaire, sans doute — devient leur chef.

Une dizaine de personnes s'approchent pour m'attraper.

Chacun veut sa part.

Une telle négation de l'humanité...

C'en est inimaginable.


Et je me demandais quand les autorités viendraient.


— « Allez-y, tuez-moi. Les enfants, regardez vos parents m'assassiner. »

C'est bien leur objectif.


On m'installe sur un banc en granit.

Comme sur une guillotine.

Tête en avant.

Le sang se fait de plus en plus présent. On vient de me briser le nez.

Dommage collatéral, j'imagine.

Un mouton prêt à être tué — s'il se blesse, cela ne change rien.

Mieux : il ne peut plus fuir.


D'autres subissent le même sort.

Cinq en tout.

Des opposants ont fui.

Ils auraient subi la même chose.

Ils attendent le retour de Bouteur.

Le boucher.


Ils reviennent.

Deux machettes. De larges couteaux.

La militaire pose son pied sur ma tête.

— « Bien fait, enfoiré », murmure-t-elle.


Derrière elle :

— « Attendez... s'il vous plaît. Ma sœur n'est pas avec eux. »


À son signal, une femme attachée est exécutée.

Vous m'entendez ?

Exécutée.


Son seul tort : avoir respecté le contrat social.

Les bourreaux s'y reprennent à plusieurs fois.

Même morte, ils continuent.

Trois personnes, t-shirt en guise de cagoule, lèvent leurs armes comme des mineurs avant chaque coup.

Du sang me gicle dessus.

L'odeur m'envahit entièrement.


Des enfants, après avoir entendu la foule applaudir...

Se mettent à rire.

Ils n'ont pas le temps d'en condamner un deuxième.

Déjà, la foule se fend en deux vagues.

Un homme approche.


Avant même de le voir, je force sur mes liens.

Ils cèdent.

D'où ces marques, là — à mes poignets.

On ne fait pas attention à moi.

Les bourreaux, eux, prennent peur.

Ils fuient.

Abandonnent leurs armes.


C'est un militaire.

Charismatique.

Proche de la place — une base militaire.

Je l'avais choisie pour cela.


— « Colonel Poulard, veuillez circuler... »

Puis, dans un souffle :

— « C'est quoi ce bordel ? »


Il me prend pour le bourreau.

Alors que je suis la preuve vivante de leur folie.


Mes poings sont encore rouges.

Il se met à mon niveau.

Une claque.

Je ris.

Une autre.


Une femme vient d'être tuée pour s'être interposée.

Personne ne réagit.

Pire : certains partent.

D'autres restent, à regarder.


Le colonel reconnaît la femme.

Une amie de son fils, je crois.

Son visage change.

Un taureau.


Je ne vois plus que son arme.

Je ne bouge pas.

Mon corps tient — par défaut.

Ma tête penche.

Pas par posture.

Par gravité.


Un léger clapotement de bracelet.

Un chien, traîné de force, nous regarde.


On me tire.

On me traîne.

On m'oblige à regarder le cadavre.


Là, il n'y a plus qu'un corps.

La vie a disparu.

Chez elle.

Chez moi aussi — selon eux.


Mais moi, je savais.

Depuis le début.

En choisissant cet endroit.

En prenant cette décision.

Je savais que cela finirait ainsi :

la folie, se croyant saine.


Mais ce banc...

Ce sang qui glisse...

Non.


— « Pas lui ! »

Une voix.

Au loin.


Une fille.

Elle s'approche.

— « Il n'a rien fait. »


Elle hésite.

Puis ajuste :

— « Cette femme... il ne l'a pas tuée. Regardez. Il était attaché. Comme eux. Exactement comme ceux que vous libérez. »


— « Fermez-la ! », répond le colonel.


Mais le doute s'installe.

Léger.

Suffisant.


On m'éloigne.

On m'arrache à la foule.


En passant devant elle, je murmure :

— « Merci. »

Elle est terrifiée.


Le rapport à l'autorité a changé.

Depuis quelques mois.


Des pierres volent.

Mais le fusil...

Le fusil garde un pouvoir.


Certains ne voient que le sol.

Mes traces de sang les guident.


Moment étrange.

Difficile à dire.

L'air est presque solide.

Comme des milliers de petites lances qui me frappent.


Certains apportent de la nourriture.

S'assoient.

Me regardent.

Longtemps.


D'autres veulent s'approcher.

— « Juste un petit coup, monsieur... »

Parfois, on leur accorde.


Au fond...

Je ris.

Leurs mains sentent le sucre.

Le pop-corn.


Puis —

Une porte.

Un bruit sec.


Derrière moi :

un fourgon noir.

Ouvert.


Mes mains restent libres.

Étrangement.


Des cris.

Je regarde l'heure.

Seize heures trente-deux.

Dans le véhicule, nous sommes six.

L'endroit est sale. Usé.

Au sol, des restes. Des canettes. Des couchettes entre les parois.

Un homme pousse les déchets du pied et me force à m'asseoir.

Eux restent à moitié debout, le dos voûté.


Le moteur démarre.

La discussion — ou plutôt l'accusation — aussi.


— « Un an », dit le colonel.

Il regarde ses collègues.

— « C'est long, tu sais ? »

Ses traits sont crispés. Il sourit.

— « Allez... entre nous. Pourquoi maintenant ? »


— « Technique du good cop, bad cop, j'imagine », grommelé-je.

« Qui fera l'autre ? »


Il me demande de répéter.

Je m'exécute.

Il cherche une réponse.


C'est long.

Avec le temps, les gens vous ennuient.

Toujours les mêmes réactions.


Les yeux au sol.

Puis, soudain — un spasme.

Il croit avoir trouvé.


Je parle avant lui :

— « L'ennui. »

Un temps.

— « Et puis... j'avais envie d'une glace. »

Je hausse légèrement les épaules.

— « Donc bon. »


Qu'ils soient nerveux ou non, ils rient.

L'ambiance se détend.

Presque agréable.


Idiots.


Après avoir fait trembler le monde...

Me voilà presque amadoué par une conversation banale.

Vous me concéderez cette absence de modestie.


Ils retirent leurs masques.


Je souris.

Un beau sourire.

Travaillé.


Puis, brusquement, mon visage change.

Plus net.

Plus dur.


— « Comment va Lucie ? »


Silence.


— « Qui ? », répondent-ils en chœur.


— « Lucie Poulard. »

Je fixe le colonel.

— « Elle était malade. Mais, à en juger par vous... elle s'en est sortie. »


Deux réactions.

Ceux qui savent :

figés.

Ceux qui ignorent :

perdus.


On resserre mes liens.

Étrangement.


— « Regardez-vous », dis-je calmement.

— « Après m'être introduit à l'ONU, en pleine séance, sous les yeux du monde entier... »

Je marque une pause.

— « Vous pensez vraiment que je ne peux pas me renseigner sur une petite base militaire ? »


Ton professoral.

Eux — élèves.


À tout moment, ils pourraient en finir.

Personne ne le fait.


Tous ont peur.

Peut-être que je contrôle encore quelque chose.


C'est là que vous voyez :

ce monde ne tient pas debout.


Tout est affaire de représentation.


Une jeune militaire finit par me bâillonner.


Un conseil se tient devant moi.

Ils parlent.

Décident.


Je chantonne.

Dans ma bouche.

Un air simple.

Trop simple.


C'est cela qui dérange.


Ça les sort de leur réflexion.

Les fatigue.


Mais ils tiennent.

Ils tentent de m'ignorer.


À l'extérieur, la foule est revenue.

— « À mort ! »

— « La prison, c'est trop simple ! »


Ils veulent ma tête.

La justice après.

S'il reste du temps.


— « Putain... ils vont nous laisser passer », dit le colonel.


Arrêt brutal.


Je reste dans le fourgon.

Avec deux militaires.


Le temps...

Suffisant pour m'échapper neuf fois.

Je l'ai compté.


Mais ce n'est pas le sujet.


Le bruit est infernal.

Déformé par les portières épaisses.


Un coup de feu.


Puis...

Le chaos.


Les événements que vous connaissez.

Le colonel perd son œil droit.


Quant aux morts...

Ma version ne vous suffira pas.

Je le sais.


Mais en voici un aperçu.


Des cris.

Longs.

Ininterrompus.


Des lames contre la tôle.

Frottées.

Encore et encore.


Des ongles.

Comme sur un tableau noir.


Et toujours :

— « À mort ! »


Parfois, plus personnel :

— « Ma femme m'a quitté par ta faute ! »


Vous voyez le genre.

Les militaires restants reçoivent une notification.

Par imprudence, j'en lis une partie.


« Risque élevé d'évasion. Ordre menacé. Risque d'émeutes et de morts. Autorisation de tirer... »


Un pouce cache la suite.


Je fais semblant de manquer d'air.

Panique.


L'un d'eux me débâillonne.

Un instant.


Sur une vieille caisse de vin, je lis — de travers — la fin du message :

« Tuez-le s'il le faut. »


Je sais.

Ce n'est pas votre version.


Mieux :

vous ne pouvez même pas l'envisager.


L'affaire dure.

Longtemps.

Une dizaine d'heures, m'a-t-on dit.


Dans cette horreur...

Mes gardiens trouvent des chips.


À ma surprise, l'un m'en propose.


Le plus jeune rit.


L'autre s'approche.

Mâchoire anguleuse.


Le paquet.

Contre mon visage.


Il me force.

À manger.


Il me prend pour une bête.


Mais je persiste :

je ne vois en lui qu'un homme.


Ses doigts dans ma bouche.


Je referme la mâchoire.


Net.


Lui voulait me faire goûter l'huile.

Je goûte son sang.


C'est étonnamment simple.


Un doigt mordu.

Un corps attiré.

Un souffle coupé.


Il s'effondre.


L'autre me regarde.

Terrifié.


Il hésite.

Son arme à la main.


Ici, les balles ricochent.


Ils ont recruté vite.

Trop vite.


Lui n'a connu les armes qu'au cinéma.


Je me rassois.

Calme.


— « De quoi aurais-je l'air si je renonçais ? »


Ça le stabilise.

Un peu.


Il tremble encore.


S'il me fixe trop, il pense que j'attaque.

S'il détourne le regard, il craint que j'en profite.


Je lui explique.

Simplement.


S'il me traite comme un homme...

Tout ira bien.


Il respire.


— « Pointe ton arme sur moi. Dépêche-toi. »


— « Pourquoi ? »

Sa voix tremble encore.

Mais il essaie de tenir.


— « C'est ton père, n'est-ce pas ? »


— « Oui... »

Un temps.

— « J'aurais voulu être banquier. »


Il est intelligent.


Nous parlons.

Un moment.


Puis ils reviennent.

Trois autres.

Et le colonel.


Un bandeau sur l'œil.


— « Roulez. J'm'en fous. Roulez ! »


Même sans voir...

Il voit.


L'horreur.


Je suis son trophée.


Il a mis son honneur en jeu pour m'avoir.


Nous arrivons à la base.


On m'évacue immédiatement.

Par les airs.


Première fois.

Un hélicoptère.


Dans d'autres conditions...

J'aurais apprécié.


Une équipe m'attend déjà à bord.


En décollant, je vois le colonel.


À l'intérieur...

Il est prêt à tuer celui à côté de moi.

Pour prendre sa place.


Déjà, la foule revient.


Devant la grille.


Ils me voient partir.


Ils hurlent.


Un seul cri.

Fait de milliers d'autres.


La haine est la seule chose qui permet cela.

La seule.


Le pilote parle.

Un message habituel.

Qu'il abrège.


Il est excité.


Bientôt, il reprendra sa vie.


Ce genre d'homme...

voit l'événement comme un obstacle.

Pas comme une étape.


Josh.

Son badge.

Un faux.


Ils ne parlent pas.


Alors je parle.


Vous l'avez vu vous-même :

je suis l'extrême de chacun.


Les gens sont paresseux.

Ils s'arrêtent toujours à une seule idée.


L'air est pur.


Même dans la nature, il est souvent vicié.


Les pales tournent.


Hypnotiques.


La régularité...

toujours.


On l'aime tant qu'on en fait un idéal.

Certains en font un dieu.


Et de nous...

des bulles opaques.

— « Au nord, bien », dis-je.

« J'y reviens, vous savez. »


Bizarrement, ils s'y intéressent.


Personne ne sait encore où j'étais avant de me rendre.


Des enfants.


— « Achetez-la, cette maison. »


— « Mmm ? »


— « Vous hésitez. »

Je le regarde.

— « C'est un bon investissement. Surtout pour un futur père. »


Silence.


— « Prenez du temps pour vous. »

Un léger mouvement de tête.

— « Votre carrière compte. Je le vois. »

Un temps.

— « Mais vos proches aussi. »


Il ne répond pas.


C'est ainsi que je sais.


Les détails.

Toujours les détails.


Il suffit d'observer.

Puis de conclure.


Le lieu suinte.

Une matière noire.

Visqueuse.

Comme du pétrole.


Les sièges griffent la peau.

Même à travers les vêtements.


Le trajet est long.


Je me tais.


Je laisse mon savoir fermenter.

Dans son esprit.


Deux heures avant l'arrivée, je crois...

On me bande les yeux.


On me grime.

Je ne sais comment.


On noircit ma barbe.


À l'arrivée :

un autre véhicule.


Puis des menottes.

Lourdes.


Deux jours.

Peut-être trois.


Deux cycles de sommeil.


Une pièce grise.


Personne.


À des heures irrégulières :

de la nourriture.


Je n'y touche pas.


Les crachats ont cet effet.


Puis deux hommes viennent.


La faim m'aide.


Il ne reste plus qu'un espace.

Sans origine.

Sans contours.


Un vide.


Pas celui de la mort.


Celui d'avant.


Avant la naissance.


Un néant que l'on ressent.

Qui gratte l'intérieur du crâne.


Il ne reste que le cœur.

Pour se repérer.


Et quand on s'y abandonne...

C'est apaisant.


J'avance.

Sans bruit.

Sans but.


D'autres en ont pour moi.


Mes pas résonnent.


Puis une pièce.


Vous.

Et votre collègue.

Inspecteur.


Nous revenons à votre question :

Pourquoi me suis-je rendu ?


Je souris.


Le masque tient mal.


Le monstre n'existe pas.


Ou plutôt :

il en existe tant

qu'il ne sert à rien d'en désigner un.


Je m'appuie contre le dossier.

Détendu.


Oui, j'ai choqué.


Mais je n'ai fait qu'agir

selon votre grande idée :

la liberté.


Je ne suis pas un héros.


Je m'en moque.


Je peux mourir ici.


D'autres reprendront.


Mais j'ai vu ce monde.


Trop lâche

pour assumer

d'être son propre ennemi.


Même moi...

Je dis « monde ».


Mais ce sont des gens.


Toujours les mêmes.


Qui n'assument rien.


Et veulent pourtant contrôler leur destin.


Je marque une pause.


Vous avez compris.


Mais attendez.


Je vous regarde.

Fixement.


J'inspire.


Une odeur de café froid.


La poussière de vos vêtements gâche tout.


Puis je parle.


— « Vous savez tout, maintenant. »


Un temps.


— « Ce que j'ai vu. »


— « Ce que j'ai fait. »


— « Ce que j'ai compris. »


Je penche légèrement la tête.


— « N'allez pas croire que tout était prévu. »


Un sourire.


— « C'est impossible, avec l'Homme. »


Silence.


Puis :


— « Alors, je suis impatient. »


Un léger mouvement vers vous.


— « Qu'allez-vous faire, inspecteur ? »