L'âme des récifs

All Rights Reserved ©

Summary

À Paris, le monde était fait de béton et de bruits. Mais ici, sur l'île des ancêtres, le sol rouge semblait vibrer sous mes pas, comme s'il me reconnaissait. Et sur la plage sacrée que j'avais vue en rêve, j'allais comprendre enfin pourquoi l'eau m'appelait avec une telle violence.

Genre
Drama
Author
Blue
Status
Ongoing
Chapters
7
Rating
n/a
Age Rating
13+

Chapitre 1: Les murs de l’appartement

Le métro s'arrêta dans un crissement métallique à la station Saint-Michel. Je me faufilai hors de la rame, mon sac à dos pesant une tonne, noyée dans la foule des Parisiens pressés. Ici, au moins, j'étais invisible. Juste une lycéenne de dix-sept ans parmi des milliers d'autres, perdue dans le gris du béton et le bleu des jeans.

Mais dès que je tournai la clé dans la serrure de notre appartement, l'illusion s'évapora.

L'odeur de l'encens m'assaillit dès l'entrée, lourde, sucrée, presque physique. Chez nous, l'air ne circulait jamais vraiment ; il était chargé de prières et de fumée. Mes parents avaient quitté leur île, sur la côte Est de l'Afrique, bien avant ma naissance, mais ils avaient emporté chaque pierre, chaque esprit et chaque règle avec eux dans leurs valises.

— Andy ? C'est toi ? La voix de ma mère résonna depuis la cuisine. N'oublie pas de retirer tes chaussures avant de franchir le seuil du salon. Tu sais ce qu'on dit sur la poussière du dehors… elle apporte le mauvais œil.

Je levai les yeux au ciel, mais j'obéis. Les tabous — les interdits. Il y en avait pour tout. Ne pas pointer du doigt, ne pas siffler après le coucher du soleil, ne pas croiser les jambes devant les aînés. Ma vie était un champ de mines invisible.

— Je sais, maman, murmurai-je en posant mes baskets.

Dans le salon, mon père était assis sur une natte tressée, loin du canapé moderne que nous avions acheté mais qu'il n'utilisait presque jamais. Il murmurait des paroles que je ne comprenais qu'à moitié, les yeux fixés sur une petite coupelle d'eau posée sur l'autel familial. C'était le rituel du soir. Encore un.

— Ta tante a appelé du pays, dit-il sans lever les yeux. Elle dit que les ancêtres s'inquiètent pour toi, Andy. Tu t'éloignes trop des traditions.

Je sentis une pointe d'agacement me piquer la gorge.

— Papa, j'ai un contrôle de maths demain. Les ancêtres ne vont pas m'aider à résoudre des équations.

Le silence qui suivit fut pesant. Dans cette famille, contester une tradition, c'était comme insulter un dieu. Ils vivaient dans le passé, dans une île lointaine que je n'avais vue que sur des photos jaunies, alors que moi, je vivais ici, dans le présent, entre la Tour Eiffel et mes rêves d'indépendance.

J'en avais marre. Marre de me sentir comme une étrangère dans ma propre maison. Marre de ces rituels qui me semblaient vides de sens.

Je m'enfermai dans ma chambre, jetant mon sac sur mon lit. Par la fenêtre, les lumières de Paris scintillaient, promettant une liberté que je n'avais pas encore le droit de toucher. Je ne savais pas encore que ma révolte allait bientôt me pousser à commettre l'irréparable. Je voulais juste briser les chaînes, sans me douter que certaines chaînes sont là pour nous protéger de nous-mêmes.