Chapitre 1
Préface
Il y a des histoires d’amour qui arrivent comme un accident de voiture.
Celles-là font beaucoup de bruit, laissent des débris partout, et tout le monde comprend tout de suite qu’il s’est passé quelque chose.
Et puis il y en a d’autres.
Des histoires qui commencent de travers. Avec un détail absurde. Une heure fausse. Une voix qu’on écoute plus longtemps que prévu. Une habitude qui s’installe sans demander la permission. Un rendez-vous qui n’en est pas un. Une chanson qu’on reconnaît avant même qu’elle ne commence.
Ce ne sont pas les plus sages. Ce ne sont pas les plus propres non plus. Mais ce sont souvent les plus tenaces.
Cette histoire se passe en 1986, dans une ville côtière où le vent s’infiltre partout, où les gens savent beaucoup de choses sur leurs voisins, et où personne n’a jamais tout à fait appris à dire les choses au bon moment.
On y croise une radio locale, une horloge capricieuse, des rues mouillées de sel, des souvenirs mal rangés, et des femmes qui ont déjà vécu assez longtemps pour savoir qu’une vie peut être stable sans être vraie.
Il n’est pas question ici de jeunesse éclatante, de grandes déclarations sur un quai de gare, ni d’innocence sentimentale emballée dans une chanson triste.
Il est question d’autre chose.
De ce qui reste quand on a cessé d’attendre le grand bouleversement. De ce qui revient malgré soi. De ce qui se dérègle au moment précis où l’on croyait tenir.
Certaines femmes tombent amoureuses à vingt ans. D’autres ont la mauvaise idée d’attendre d’avoir appris à survivre sans personne.
C’est souvent moins pratique. C’est parfois plus beau. Et presque toujours plus dangereux.
Chapitre 1_ La voix dans la nuit
La nuit, dans cette ville, avait une manière bien à elle de s’installer.
Elle n’arrivait pas en douceur. Elle ne descendait pas non plus comme dans les films, avec des halos dorés et des regrets photogéniques. Elle se glissait partout d’un seul bloc, poussée par le vent du large, et s’accrochait aux vitrines, aux volets, aux façades humides, aux enseignes mal éteintes, avec la patience rancunière des choses qui savent qu’elles reviendront demain.
À vingt-deux heures, les rues du centre n’étaient jamais tout à fait vides. Elles étaient simplement rendues à leurs espèces secondaires.
Les chiens nerveux.
Les fumeurs sans balcon.
Les hommes qui rentraient tard en faisant semblant de rentrer tôt.
Les femmes qui fumaient à leur fenêtre en regardant la mer comme si elle leur devait quelque chose.
Les serveurs trop fatigués pour sourire.
Les insomniaques qui avaient déjà allumé la radio avant même d’admettre qu’ils n’allaient pas dormir.
Au deuxième étage d’un immeuble sans charme de l’avenue du Port, derrière une vitre que le sel avait rendue opaque par endroits, une petite lumière rouge s’alluma sur une console usée.
Dans le studio de Radio Côte Vive, Mireille Varnier posa deux doigts sur le bouton du magnétophone, attendit une seconde, puis lança le morceau.
Un synthétiseur grave remplit la pièce. Quelques notes simples. Pas vraiment joyeuses. Pas vraiment tristes. Une mélodie qui avançait comme quelqu’un qui connaîtrait le chemin, mais n’aurait aucune envie d’arriver. Les habitués de l’émission la reconnaissaient sans effort. Ce morceau n’avait rien d’un tube. Il n’avait même, à vrai dire, rien d’une bonne idée commerciale. Mais il était devenu celui de l’émission de nuit, comme une odeur finit par appartenir à une maison.
Mireille s’adossa à son fauteuil en faisant craquer le skaï. Elle ôta son casque une seconde, massa la naissance de son nez, puis le remit. Devant elle, la vitre de séparation reflétait une partie de son visage. Juste assez pour lui renvoyer ce qu’elle savait déjà : une bouche trop ironique, des yeux qui avaient cessé de croire aux coïncidences, et cette allure générale de femme qu’on aurait pu qualifier d’élégante si elle ne semblait pas s’être habillée, comme tout le reste, avec une patience légèrement hostile.
Sur le bord de la console refroidissait un café qu’elle n’avait plus l’intention de finir.
Derrière la vitre, le technicien de garde leva deux doigts sans conviction. Il s’appelait Daniel, mâchait toujours trop vite, et considérait que la radio de nuit était un service public pour gens cassés. Il n’avait probablement pas tort. Mireille lui répondit d’un vague geste, le genre qu’on adresse aux collègues supportables sans leur promettre une conversation.
Le morceau se poursuivait.
Dans un appartement à trois rues de là, une vieille femme arrêta de repriser une chaussette pour monter légèrement le volume de son poste.
Dans un bar encore ouvert près du front de mer, le patron essuya un verre en silence.
Dans une cabine au bout du boulevard, un homme hésita avant de glisser une pièce dans le téléphone.
Et dans une maison aux volets bleus, un réveil à aiguilles s’arrêta net sur 22 h 11 sans que personne, pour l’instant, ne s’en aperçoive.
Mireille baissa doucement le curseur du morceau.
Deux secondes de silence suivirent.
C’était sa manie. Les patrons de la station n’aimaient pas ça. Les annonceurs n’aimaient pas ça non plus, mais à cette heure-là, les annonceurs dormaient, et les patrons faisaient semblant d’être encore des rebelles tant que les comptes restaient moins mauvais qu’insultants. Mireille gardait donc ses deux secondes de silence comme d’autres gardent un vice discret. Elles lui permettaient de sentir la ville de l’autre côté du poste, suspendue, attentive malgré elle.
Puis sa voix entra dans la nuit.
— Radio Côte Vive, il est vingt-deux heures sept, vous êtes toujours réveillés, ce qui vous classe soit dans la catégorie des travailleurs courageux, soit dans celle des gens qui ont eu de mauvaises idées après le dîner. Dans les deux cas, bienvenue.
Elle parlait sans forcer. C’était l’un de ses talents les plus irritants. Même au bout de trois heures d’antenne, sa voix gardait cette texture basse, enveloppante, un peu râpeuse, qui donnait l’impression qu’elle vous laissait entrer tout en gardant une main sur la porte.
— Le vent souffle encore sur la côte, les quais sentent la marée basse et le gasoil, et selon les informations officielles, tout va bien dans notre charmante ville. Selon les informations officieuses, quelqu’un a encore tenté de garer une Renault beige devant la poissonnerie des Le Guen comme si les panneaux d’interdiction n’étaient qu’un avis décoratif. Nous vivons des temps sérieux.
Daniel eut un rire nasal derrière la vitre.
Mireille jeta un œil à la feuille posée près du micro. Météo. Rappel du bal de la salle municipale samedi. Information locale sur des travaux qui n’avaient jamais lieu à la date annoncée. Une note griffonnée plus bas mentionnait encore les inquiétudes autour de ce qu’on racontait aux informations nationales depuis plusieurs jours. La centrale. Le nuage. Les experts. Les démentis qui avaient l’air de s’excuser d’exister.
Le standard clignota.
Déjà.
Mireille haussa un sourcil. Les soirs où l’actualité inquiétait les gens, ils appelaient plus tôt. Comme si la peur se couchait rarement avant minuit.
Elle appuya sur le bouton.
— Et nous avons Henri. Bonsoir, Henri. Vous vouliez me parler de l’actualité, ce qui, venant de cette ville, peut désigner aussi bien la situation internationale qu’un goéland en état de récidive.
Un souffle passa sur la ligne, puis une voix d’homme, prudente, légèrement rocailleuse, prit sa place.
— Bonsoir, Mireille.
— Bonsoir, Henri. Vous avez survécu à votre belle-sœur ou vous appelez d’un bunker ?
— Ça dépend si ma belle-sœur écoute.
— Alors nous dirons bunker.
Un petit rire sortit de la ligne. Mireille sourit malgré elle. C’était le contrat tacite de la nuit : on allégeait d’abord, on s’autorisait ensuite.
— Je vous appelle à cause de ce qu’ils racontent à la télé, dit Henri. Sur la centrale. Sur le nuage. Sur les risques. Parce qu’on nous dit que tout est sous contrôle, mais on a surtout l’impression que tout le monde improvise.
Mireille tourna doucement son stylo entre ses doigts.
— “Improviser” est un très joli verbe pour l’époque, Henri.
— Non, mais sérieusement. Ma femme ne veut plus que les enfants jouent dehors demain s’il pleut. Mon voisin dit qu’on nous cache quelque chose. Le pharmacien dit qu’il ne faut pas écouter les rumeurs. Et moi, j’aimerais juste savoir si on vit dans un pays ou dans une pièce de théâtre montée par des comptables.
Mireille baissa un peu les yeux. Il y avait, dans la radio de nuit, cette minute précise où la plaisanterie commençait à céder, où la voix d’un inconnu devenait soudain trop humaine pour être traitée comme un simple élément de programme.
— Je crois, dit-elle, qu’on vit dans un pays où les gens veulent être rassurés avant d’être informés. Et que ça donne rarement de bons résultats.
— Voilà.
— Cela dit, Henri, je doute qu’un petit poste de radio local vous livre ce soir la vérité scientifique du siècle.
— Non. Mais ici, au moins, quand on ment, ça sonne moins officiel.
Mireille eut un bref sourire. Dehors, une voiture passa dans la rue, projetant un reflet humide sur le plafond du studio.
— Et à part la situation nucléaire mondiale, reprit-elle, comment va notre belle cité maritime ?
Henri eut une hésitation. Mireille la sentit venir avant même qu’il parle. C’était toujours comme ça. Les appels commençaient par l’actualité et finissaient par autre chose. Une inquiétude plus petite, plus locale, souvent plus réelle.
— Eh bien… il y a encore l’horloge du casino.
— L’horloge du casino.
— Elle a sonné onze coups à neuf heures passées. Pas neuf, pas dix. Onze. Ma femme a cru que c’était la radio qui se trompait.
— C’est flatteur. Mais non, ce soir, c’est le casino qui mène la danse.
— Ce n’est pas normal, cette histoire. Ça fait plusieurs jours. Et à chaque fois, c’est une heure impossible.
— Impossible, Henri, est un mot ambitieux pour une horloge municipale. Disons qu’elle a pris des libertés.
— Vous plaisantez, mais il y a quelque chose de pas net.
Mireille repoussa une mèche de cheveux que la laque avait presque cimentée derrière son oreille.
— Henri, dans cette ville, il y a toujours quelque chose de pas net. C’est même une des rares traditions qu’on entretient encore correctement.
Daniel leva les yeux au ciel, mais il souriait.
Henri, lui, n’avait pas fini.
— Non, mais écoutez. Même les chiens du port se mettent à hurler juste après. Et tout le monde dit autre chose. Certains parlent d’humidité. D’autres d’un court-circuit. Et Dumas, le type de la supérette, dit qu’on a touché au mécanisme.
— Dumas pense aussi que les impôts sont une invention maritime destinée à humilier les honnêtes gens, dit Mireille. Je ne suis pas sûre d’en faire une source.
— Peut-être. Mais l’horloge déconne.
— Ça, Henri, est déjà plus crédible.
Elle nota d’un mot sec sur son carnet : casino. Puis elle regarda par la vitre. Daniel pointa l’index vers le haut, en silence. Deux minutes avant la pub locale. Deux minutes avant un spot grinçant pour une concession automobile et une réclame pour un supermarché qui promettait chaque semaine de sauver les familles françaises grâce au prix exceptionnel des petits pois en conserve.
Mireille reprit.
— Je vous pose la question comme à tous les gens qui appellent pour parler d’un détail local devenu affaire morale. Vous êtes inquiet pour l’horloge, Henri, ou vous êtes inquiet parce qu’ici, même les choses censées mesurer le temps ont l’air de ne plus savoir quoi faire de lui ?
Le silence, au bout du fil, dura assez longtemps pour devenir intéressant.
Puis Henri souffla :
— Les deux, je pense.
Mireille ne répondit pas tout de suite.
Elle regarda les petites diodes vertes danser sur la console, comme si la machine elle-même hésitait sur le ton à adopter.
— Alors je vous propose ceci, dit-elle enfin. Demain, j’irai voir de plus près ce que raconte notre grande dame du casino. Et si elle a décidé de vivre à sa guise, nous lui laisserons une chance de s’expliquer à l’antenne.
Henri rit pour de bon, cette fois.
— Ça, j’écouterai.
— Comme tout le monde, Henri. C’est une ville très occupée de ce qui ne la regarde pas.
— Bonne nuit, Mireille.
— Essayez. Bonne nuit.
Elle coupa la ligne au moment où Daniel leva trois doigts. Trente secondes. Elle enchaîna avec une annonce météo dite sur le ton de quelqu’un qui ne croyait pas que le vent écouterait, puis lança les publicités.
Micro éteint, elle s’affaissa légèrement contre son siège.
Daniel passa la porte du studio avec sa tasse.
— Tu vas vraiment au casino demain ?
— J’ai dit à l’antenne que oui.
— Tu dis plein de choses à l’antenne.
— C’est le principe.
— L’horloge, ça fait cinq jours qu’elle déconne. Avant ça, personne ne s’en souciait. Maintenant, il y a trois retraités, deux commerçants et la moitié des pêcheurs qui y voient un signe.
— Les gens adorent les signes quand ils n’ont pas de solution.
— Et toi ?
— Moi, j’adore quand un objet public développe une personnalité. Ça change des élus.
Il rit, puis repartit déjà vers sa vitre. La publicité du garage local s’écrasait dans les haut-parleurs avec un enthousiasme de vendeur de tapis. Mireille en profita pour ouvrir légèrement la fenêtre entrouverte du studio. L’air humide entra aussitôt, portant avec lui une odeur de mer sombre, de bitume mouillé et de friture fatiguée venue du boulevard.
En contrebas, un couple se disputait près d’un arrêt de bus désert. Plus loin, on distinguait à peine le faisceau du phare, comme un œil las tourné vers le large. La ville semblait tenir debout par habitude plus que par conviction.
Mireille alluma une cigarette, la contempla deux secondes, puis l’éteignit presque aussitôt dans le cendrier en verre. Elle fumait ainsi depuis des années : plus par intention que par besoin, comme si le geste lui suffisait. Certaines dépendances ne réclamaient même plus qu’on les mène jusqu’au bout.
Quand les pubs se terminèrent, elle remit son casque.
La lumière rouge se ralluma.
— Vous êtes toujours sur Radio Côte Vive, dit-elle. Et puisque nous vivons dans une démocratie locale fondée sur la rumeur et le café tiède, je vous rappelle que le standard reste ouvert.
Deux appels en attente clignotaient déjà. Mireille prit le premier.
Une femme voulait protester contre l’état du trottoir devant la pharmacie.
Un homme voulait savoir si le nuage venu de l’Est pouvait atteindre les salades de son jardin.
Une adolescente demanda, d’une voix faussement légère, si l’on pouvait passer un morceau de Jeanne Mas pour quelqu’un qui ne la rappellerait probablement pas.
Mireille passa le morceau. Elle n’était pas cruelle au point de refuser certains rituels.
À vingt-deux heures quarante-sept, la vieille Adèle Roussin appela comme presque tous les mardis.
Adèle n’était pas officiellement folle. Officieusement, elle travaillait à entretenir le doute avec un sérieux admirable.
— Bonsoir, Mireille.
— Bonsoir, Adèle. Vous allez me parler des extraterrestres ou des voisins ?
— Ni l’un ni l’autre. Cette fois, je vous parle de l’heure.
— Vous voyez, Daniel ? Nous sommes devenus une émission spécialisée.
— L’heure, reprit Mireille, est un sujet vaste, Adèle.
— Pas tant que ça. Il y en a une bonne et toutes les autres.
— Je sens déjà que nous allons manquer de philosophie pour suivre.
Adèle ne se laissa pas dévier.
— J’ai ma pendule de cuisine. Une pendule allemande. Solide. Sérieuse. Elle n’a jamais eu de fantaisie. Jamais.
— Je compatis. C’est un grand malheur chez les pendules.
— Et depuis trois jours, elle retarde.
— De combien ?
— Sept minutes exactement.
— C’est très précis.
— Je suis peut-être vieille, mais je ne suis pas approximative.
— Je n’ai jamais insinué le contraire. Et à quoi attribuez-vous ce drame horloger ?
— À l’autre.
— L’autre pendule ?
— Non. L’horloge du casino.
Mireille regarda le plafond une seconde, comme pour vérifier que le ciel n’était pas descendu jusque-là.
— Adèle, vous pensez que l’horloge municipale dérègle votre pendule de cuisine.
— Je ne pense rien. Je constate.
— Sur quoi basez-vous cette constatation scientifiquement redoutable ?
— Depuis qu’elle sonne faux, la mienne recule.
— Et jamais l’inverse ? Votre pendule ne l’a pas influencée, elle ?
Adèle soupira avec la lassitude des gens qui souffrent du mauvais esprit des autres.
— Vous riez, Mireille, mais le temps est une chose nerveuse.
La phrase resta une seconde en l’air. Mireille cessa de sourire. Pas parce qu’elle croyait aux pouvoirs occultes des pendules, mais parce qu’Adèle avait parfois ce talent imprévisible de formuler, entre deux absurdités, une vérité qui arrivait sans prévenir.
Le temps est une chose nerveuse.
Elle nota la phrase dans un coin de son carnet.
— Je vais vous dire, Adèle, dit-elle, si demain l’horloge du casino recommence à jouer les vedettes, je lui consacrerai plus qu’une chronique. Vous serez peut-être la première experte invitée.
— Je ne me déplace plus la nuit.
— Ce qui est raisonnable.
— Et vous ne devriez pas non plus.
— Pourquoi cela ?
Il y eut un petit silence. Pas un silence dramatique. Quelque chose de plus modeste, de plus dérangeant, comme si la ligne elle-même se demandait si elle devait continuer.
Puis Adèle répondit, sur le ton le plus simple du monde :
— Parce qu’on n’entend pas la même chose, passé une certaine heure.
Mireille ouvrit la bouche pour répliquer, mais Daniel leva la main brusquement derrière la vitre. Plus qu’une minute avant le top horaire local.
Trop tard pour développer la démence poétique d’Adèle.
— Je vais réfléchir à votre théorie acoustique, dit-elle. Et je vous promets au minimum une enquête, au pire une moquerie de qualité. Bonne nuit, Adèle.
— Bonne nuit, Mireille. Et n’oubliez pas : quand une horloge ment, c’est rarement seule.
La ligne se coupa.
Mireille resta immobile une seconde de plus, le doigt sur le bouton.
— Charmante, lâcha Daniel dans l’interphone.
— Je l’ai connue plus alarmiste.
— Tu comptes vraiment aller vérifier ?
— Maintenant, oui.
— Tu cherches les ennuis.
— Pas du tout. Je couvre l’actualité.
Daniel eut le rire fatigué d’un homme qui travaillait avec elle depuis assez longtemps pour ne plus confondre les deux.
Le top horaire approchait.
Au loin, comme si la ville avait voulu devancer la radio, un son grave fendit l’air humide.
Puis un deuxième.
Puis un troisième.
Mireille leva la tête.
Daniel aussi.
Ils se figèrent tous les deux.
Le bruit venait du boulevard du Large. Du côté du casino.
Un quatrième coup résonna. Puis un cinquième.
Le son de l’horloge entrait jusque dans le studio avec cette qualité métallique et solennelle propre aux objets publics convaincus qu’on leur devait encore du respect.
Mireille jeta un œil à la pendule murale du studio.
Vingt-trois heures moins trois.
Le sixième coup tomba.
Puis le septième.
Daniel murmura :
— Elle se fout de notre gueule.
Le huitième sonna à son tour, suivi du neuvième.
Mireille regarda la lumière rouge qui allait s’allumer d’une seconde à l’autre pour le direct, puis la vitre, puis la rue noire derrière la fenêtre entrouverte.
Le dixième coup traversa la ville comme une mauvaise blague racontée trop lentement.
Elle remit son casque au moment précis où le top antenne se déclencha.
La lumière rouge revint.
Sa bouche se rapprocha du micro.
Dehors, le vent poussa une bourrasque contre les vitres.
Et avant même qu’elle parle, Mireille sut deux choses.
La première : demain, toute la ville n’aurait plus que cette histoire à la bouche.
La seconde : elle irait au casino.
Pas par devoir journalistique.
Pas vraiment.
Plutôt à cause de cette sensation très particulière, très ancienne, qu’elle connaissait bien et qu’elle détestait toujours autant : celle d’un détail ridicule qui, sans raison valable, commence à ressembler au début de quelque chose.
Elle inspira.
— Eh bien, dit-elle à l’antenne, tandis que le dernier écho du dixième coup s’effaçait encore dans la nuit, si certains d’entre vous avaient encore besoin d’une preuve que notre ville refuse obstinément le bon sens, l’horloge du casino vient de sonner dix heures à vingt-deux heures cinquante-sept.
Daniel éclata de rire derrière la vitre.
Mireille, elle, n’avait plus envie de rire du tout.
— Je crois, poursuivit-elle en baissant légèrement la voix, que demain, il faudra aller lui demander ce qu’elle raconte.
Dehors, la mer continuait de cogner contre les digues avec l’entêtement des choses qui ne se corrigent jamais.
Et dans un autre quartier de la ville, dans une pièce où l’on réparait d’ordinaire ce que les autres laissaient dériver, une radio diffusait cette voix-là dans la lumière pâle d’une lampe de travail.
Mais, pour l’instant, personne ne disait encore rien.