Chapitre 1 : Stella
Stella
Ce matin, je me suis réveillée dans un lit qui n’est pas le mien, à côté de quelqu’un que je ne reconnais pas. Un mal de crâne du lendemain — et la ferme conviction que j’aurais dû m’arrêter au troisième verre la nuit dernière.
Je me redresse lentement. Le drap glisse le long de ma peau, et je sens tout de suite que je ne porte presque rien. Génial. Je tourne la tête. Il dort encore. Je plisse les yeux, essaie de distinguer ses traits à travers la lumière trop forte qui filtre par les rideaux.
J’enfile en vitesse un t-shirt qui traîne sur la chaise. Il est bien trop grand pour moi — sûrement le sien. En me levant, j’aperçois enfin son visage, sans pour autant le reconnaître. Il y a quelque chose de familier, mais impossible de remettre un nom dessus.
Je sors de la chambre sur la pointe des pieds. Le parquet grince un peu, mon cœur tambourine dans ma poitrine.
La cuisine est silencieuse, presque apaisante. Je pousse un long soupir, ouvre le frigo et attrape un verre d’eau. L’eau froide me réveille un peu.
Puis, j’entends des pas dans le couloir.
Mon cœur s’arrête net.
Et quand il apparaît dans l’encadrement de la porte — torse nu, les cheveux en bataille, encore à moitié endormi — tout me revient. Des flashs. Des morceaux d’images. Des sensations. Ses mains. Sa voix. Mon prénom murmuré dans le noir.
Je lâche presque le verre.
— Non…
Il me regarde, un sourire hésitant au coin des lèvres, comme s’il essayait de deviner jusqu’où je me souviens de la veille. Et là, le déclic.
J’ai couché avec le meilleur ami de mon frère. Noah. Super. Vraiment, c’était la dernière chose que j’aurais espérée.
— Salut, bien dormi ? me demande-t-il, si j’étais juste une conquête de passage.
— Super… si on oublie le mal de crâne et la honte qui me colle à la peau, répondis-je avec un sourire forcé.
— C'est mon t-shirt que tu porte ? Il te va bien je trouve. Bon, moi, je vais aller prendre une douche. Fais comme chez toi.
Il commence à se diriger vers la salle de bain, toujours torse nu, quand ma voix sort toute seule : — Attends. Il se retourne, me fixe avec un regard interrogateur.
— Surtout, dis rien à Michael, s’il te plaît. S’il apprend ce qui s’est passé cette nuit, il va nous tuer tous les deux.
Il esquisse un sourire en coin.
— T’inquiète, dès aujourd’hui c’est notre petit secret, princesse, me répond-il avec un clin d’œil avant de disparaître dans la salle de bain.
Et moi, je reste là, plantée au milieu de la cuisine, le cœur battant à tout rompre, en me demandant dans quel genre de merde je viens de me foutre.
Je reste quelques secondes immobile, le verre d’eau encore à la main. Mon cerveau tourne à mille à l’heure. Noah. Le meilleur ami de mon frère. Comment j’ai pu être aussi stupide ? Comment il a fait pour me ramener dans son lit ?
Je pose le verre sur le plan de travail, m’appuie contre le comptoir et ferme les yeux. Des images reviennent, floues, désordonnées.
Des rires. Des verres qu’on trinque. Son regard, plus intense que d’habitude. Et puis… la suite.
Je rouvre les yeux d’un coup. Non. Stop. Je ne veux pas me souvenir de tout. Respire, Stella. Respire.
Je regarde autour de moi, comme si la cuisine pouvait m’offrir une sortie de secours. Mes vêtements sont éparpillés un peu partout, un vrai champ de bataille. Mon portable, lui, a disparu. Super.
Je commence à ramasser mes affaires, priant pour que Noah reste le plus longtemps possible sous la douche.
— Tu pars déjà ? Je sursaute. Sa voix résonne derrière moi. Je me retourne, et il est là. Toujours torse nu. Toujours aussi insupportablement sûr de lui. Une serviette autour de la taille, des gouttes dans les cheveux.
— Je… j’ai des choses à faire, dis-je en évitant soigneusement de le regarder.
— Ah ouais ? Comme oublier que tu m’as sauté dessus hier soir ? Je me fige.
— Quoi ?! C’est toi qui—
— Je plaisante, princesse. Relax. Il sourit, ce sourire qui lui donne toujours l’air de savoir exactement ce qu’il fait.
Et le pire, c’est que ça marche. Mon ventre se tord malgré moi.
— Arrête de m’appeler comme ça, soufflai-je.
— Comme quoi ?
— “Princesse.”
— Dommage, ça te va bien. Je t'es toujours appelé comme ça pourtant, et c'est que maintenant que ça te dérange, bizarre.
— Arrête de mentir, jamais tu ne m'as appelé comme ça.
— Peut-être et alors je peux commencé maintenant si tu veux princesse.
Il s’avance lentement vers moi, et je sens mon cœur s’emballer encore plus fort. Je recule d’un pas, jusqu’à ce que le plan de travail bloque ma fuite. Son regard glisse sur moi, sans aucune gêne. Ses yeux dans les miens.
— Tu devrais aller à ton entraînement avant que ta coach te tue, dit-il finalement, la voix plus douce. — Attend ! Il est quelle heure ? Répondis-je précipitamment.
— 9 heure, tu commences bien à 10 non ?
— C'est flippant que tu connaisse plus mes horaires que mon frère, rétorquai-je.
Je ramasse mon sac, récupère mon téléphone qui était sous mes habits et enfile mes chaussures à la va-vite, sans même vérifier si elles sont à la bonne place. Avant de sortir, il lâche, presque amusé :
— Et pour info… t’embrasses encore mieux que se que j'aurais imaginé.
Je me tourne, bouche bée.
— Tu te souviens de ça ?!
— Chaque détail. Je lève les yeux au ciel, pour cacher le feu qui monte à mes joues.
— Oublie tout, Noah. Vraiment.
— Trop tard, tu n'avais qu'à pas me chauffer, répond-il avec un sourire en coin.
Et je claque la porte derrière moi avant qu’il ait le temps d’ajouter quoi que ce soit. Dans la rue, l’air frais me gifle le visage. Un mal de crâne, un secret, et une erreur monumentale à enterrer. Bienvenue dans ma vie. J’appelle ma meilleure amie, Kathy, pour lui demander de venir me récupérer.
Elle arrive dix minutes plus tard dans sa petite Fiat 500 jaune, celle qu’elle a depuis six mois et qu’elle chérit plus que sa propre famille. Rien que la voir dedans me fait toujours rire.
— Kat, j’ai vraiment besoin d’aide. J’ai fait la pire chose de ma vie, j’ai—
— Stella, tu ne pourras jamais faire pire que la fois où tu as trop bu et que tu as vomi sur ton frère à ta soirée de tes dix-huit ans, me coupe-t-elle.
— Kat, j’ai couché avec—
— Mais t’étais chez qui cette nuit ?
— Kat, si tu me laissais parler, je pourrais te le dire ! soufflai-je, un peu agacée.
— Désolée, vas-y, je t’écoute.
— Meuf, j’ai couché avec Noah cette nuit. C’est devant chez lui que tu m’as récupérée.
— Attends… quoi Noah, le meilleur ami de ton frère?! Et c’était comment ? me demande-t-elle, évidemment sans aucune discrétion.
— Je m’en souviens à peine. J’ai que des morceaux d’images, et c’est bien ça le problème. Elle reste silencieuse quelques secondes avant de lâcher un petit “wow” presque admiratif. Je roule des yeux. Typique de Kathy.
—La chance moi je tombe toujours sur des connards.
-Ca c'est sûr...
Une fois arrivée à la patinoire, je fonce vers les douches pour en prendre une rapide. L’eau glacée me réveille un peu plus. Je m’attache les cheveux, récupère mes affaires dans mon casier et enfile mes patins.
Sur la glace, tout paraît plus simple. Je commence par quelques figures tranquilles. Puis un double saut. Je ferme les yeux pour me concentrer, mais les images me reviennent — ses mains sur ma peau, son souffle contre mon cou, ma voix qui murmure son prénom. Et là, bam. Je me retrouve les fesses sur la glace. J’ouvre les yeux et croise le regard de ma coach, Vic, plantée au bord de la piste, les bras croisés. Ses yeux sont écarquillés, comme si je venais de commettre un crime.
— Stella, qu’est-ce qui se passe ? Cette figure est l’une des plus simples !
— Rien, Vic. Je suis juste un peu fatiguée.
— Ah, t’as encore fait la fête cette nuit… ça ne m’étonne pas de toi.
— T’inquiète pas, je gère, soufflai-je en me relevant tant bien que mal. Sauf que non, je ne gère rien du tout. Pas mes pensées, pas mes souvenirs, et surtout pas ce fichu sourire de Noah qui refuse de quitter ma tête.
Je patine encore un moment, essayant de retrouver ma concentration, mais rien n’y fait. Chaque fois que je ferme les yeux, je revois la même scène : ses mains, ses lèvres, ce regard qu’il avait juste avant que… Stop. Je dois arrêter d’y penser.
Je quitte la glace, un peu plus énervée contre moi-même. Vic me lance un dernier regard réprobateur avant de partir vers les vestiaires. J’ai envie de disparaître. Dans le vestiaire, j’attrape mon téléphone posé sur le banc. Deux appels manqués. Tous les deux de Michael. Super. Pile ce qu’il me fallait. Je souffle un bon coup avant de décrocher quand il rappelle.
— Salut sœurette, t’étais passée où ce matin ? Je suis passé à ton appart, t’étais pas là. Sa voix est détendue, trop détendue. Typique de lui. Mais je sens déjà le stress grimper dans ma poitrine.
— J’étais… euh… chez une amie, mentis-je.
— Ah ouais ? Laquelle ?
— Kathy.
— Kathy ? Elle t’a pas encore embarquée dans une de ses soirées foireuses, j’espère ? Je ris nerveusement.
— Non, t’inquiète. On a juste… regardé un film.
— Mmh. Et c’est pour ça que tu réponds pas depuis ce matin ? Je lève les yeux au ciel, seule dans le vestiaire.
— J’ai oublié de recharger mon téléphone, voilà tout. Pas de quoi en faire un drame. Il reste silencieux quelques secondes. Et là, son ton change. Plus sérieux.
— Au fait… Noah m’a envoyé un message ce matin. Il m’a dit que t’étais passée chez lui hier soir. Mon sang se glace. Je manque littéralement de lâcher mon téléphone.
— Quoi ?
— Ouais, il m’a dit que t’étais passée boire un verre avec eux, que t’étais rentrée tard. C’est vrai ? Je déglutis.
— Euh… oui, on s’est croisés, vite fait. Rien de fou.
— Ok, fais gaffe quand même, hein ? Noah, c’est mon pote, mais il a pas que des bonnes idées, surtout quand il boit.
— Oui, oui, je sais, répondis-je vite.
— Bon, je te laisse, je file à l'entraînement. On se voit ce week-end ?
— Ouais, peut-être.
Je raccroche avant qu’il ait le temps d’ajouter autre chose. Je reste là, le téléphone dans la main, le cœur battant à toute allure. Noah a osé lui dire que j’étais passée chez lui. Pas comment ni pourquoi, heureusement, mais quand même. Il a joué avec le feu.
Je m’affale sur le banc, les mains dans les cheveux. Comment j’ai pu me mettre dans un truc pareil ? Je relève la tête vers le miroir accroché au mur. Je me regarde. Yeux fatigués, cernes, cheveux en bataille. Et malgré tout, un minuscule sourire me monte aux lèvres. Parce que même si je déteste l’admettre… Je repense à Noah. Et une partie de moi n’a qu’une envie : le revoir.