Il y a eu un temps…
Il y a eu un temps. Je ne m'en souviens plus.
Je suis mort.
Désormais, dans ce monde — si semblable au nôtre, et pourtant — il n'y a que des bulles. Elles murmurent, inlassables, leurs histoires à elles. Leur vécu. Celui des voix dans l'esprit. Il n'y a rien d'autre.
Je ne ressens même plus mon corps. Je l'ai détruit tant de fois. Brûlé. Déchiré. Rien n'y fait.
On ne tue pas la mort.
Depuis quelque temps, je me sens observé. Dès le départ, en fait.
Et puis, ce jour-là, tout a basculé.
Une forme s'est approchée. Gracile. Une touffe d'or au sommet du crâne.
— Je ne reste pas, a-t-elle dit. Ça fait longtemps que tu es ici. Il aurait fallu trouver une paix. Une acceptation. Quelque chose pour partir.
Elle soupira. Son agacement était palpable.
— Cela m'ennuie de surveiller des petits comme toi.
Elle a fait le tour de ce monde. Celui des hommes, pour un égaré.
Elle s'est penchée sur mes pâtés de boue séchée, a feuilleté mes livres éparpillés. Ils ne pourrissent pas, ici. Rien ne varie.
Un « Hum ? » méprisant, puis elle est partie. À chaque pas, son corps devenait plus transparent, jusqu'à s'effacer tout à fait.
Je me souviens.
Peu après mon arrivée, des murmures. Différents de ceux des bulles. Plus rauques. Plus suivis. Comme du miel coulant entre les roches.
« Quelqu'un passera te voir, un jour. »
Ça fait combien de temps que je suis ici ? Des siècles ? Des heures ? Des millénaires ?
Les continents, je les ai tous parcourus. Les livres, je les ai tous lus.
Les jours et les nuits se suivent, identiques. Je ne comprends pas ce qu'on attend de moi.
Seul.
On dit que la solitude développe l'être. Non. Elle le dissout.
Car même dans la solitude, il y a les autres. Leur simple idée.
Mais elle... elle me rappelle ce qu'a été l'être humain. La vie. La sensation.
Elle n'est plus là.
Alors je redécouvre le froid.
J'avance près d'une bulle, tiède. C'est celle de la mère.
Je m'y attarde. J'ai envie de dormir, de rêvasser, de m'échapper. Impossible. J'ai envie de boire. Impossible.
Rien à faire. Comment agir lorsqu'il n'y a que le néant ?
La bulle se plaint de ses deux petites filles. Sa couleur est encore vive : la femme est vivante, quelque part.
Je m'imagine la scène.
Pourtant, je ne sais plus ce qu'est un être humain.
Je ne vois qu'elle. Cette fille blonde.
Elle est partout. Elle me hante. Gangrène chaque souvenir disloqué.
Les jours ont passé.
Dans chaque livre, le mot me la rappelait.
Chaque vie que j'imaginais, c'était elle.
Un dauphin dans l'existence : lisse, rapide, insaisissable.
Mais il n'y avait rien. Plus d'avenir. Un dauphin borné.
Alors, je l'ai reconstruite.
En statue.
Comme une chanson qui reste en tête, en la voyant elle me laisserait du repos.
Surtout, la perte était impossible. Pas elle. Pas encore.
Je marchais en Europe. Des cartes traînaient partout. Cela devait être l'Autriche. Qu'importe ?
Toujours à tournoyer autour de la statue, comme un oiseau. Chaque pâté de maison redevenait une escale.
Un matin, elle est revenue.
— Toujours pas, a-t-elle dit. Tant pis pour toi.
Elle a examiné mes livres, mes cicatrices qui se refermaient aussitôt ouvertes.
J'étais un idiot sans savoir pourquoi.
Elle s'est avancée vers le faubourg. Elle a vu la statue.
Pour la première fois, c'est moi qui ai parlé. Elle qui a écouté.
Ma voix nous surprit tous les deux.
— Je suis désolé. C'est simplement que je ne pensais qu'à vous. Je ne sais pas qui vous êtes. Ce que vous représentez. Si vous êtes au-dessus de moi, en dessous...
Ça n'avait plus de sens.
— Je ne pouvais penser à rien d'autre.
Elle m'a regardé. Éberluée. Pantelante. Sans voix.
Puis elle s'est assise sur un bloc de marbre, récupéré dans un entrepôt, dans la rue des deux loups.
Elle a longuement contemplé la statue. L'a toisée, plutôt.
Et puis elle est partie, s'avançant vers l'horizon.
Le monde a replongé dans son silence habituel.
Après coup, l'absurdité de la scène était complète.
Dans l'éternité, je pouvais penser à moi. Refusée.
Et pourtant, face à elle, je ne pensais qu'à cette existence.
Je cherchais mes mots. N'importe quoi. N'importe quoi pour qu'elle arrête de me dévisager, pour qu'elle cesse ces allers-retours entre la statue et moi.
C'était l'idiotie la plus totale.
C'était moi, cette idiotie.
L'éternité avait dû me rendre ce que j'étais au fond : un chancelant.
Alors, j'ai dit :
— Désolé, madame.
Son identité m'était inconnue. Sa vraie identité m'était inconnue.
C'est pour ça qu'elle avait les yeux bleus, je suppose. J'imaginais. Je ne sais pas.
En parlant, j'ai croisé son regard.
Ses yeux.
Des temples profonds. Ceux du lapin azuli.
Ils m'ont cédé.
Je l'ai fixée, puis détourné les miens.
Encore une fois, j'avais échoué.
Soudain, elle a lâché, comme une jeune fille :
— Pourquoi ?
Je me suis écroulé. De toute façon, les blessures n'existent pas ici. Ou alors, pas longtemps.
Vous comprenez, madame ?
Ce n'est pas que vous soyez un ajout à ma vie. Ni une rencontre. Ni un surveillant.
Même si vous me voulez du mal, vous êtes devenue ma vie.
C'est étrange. Je n'ai jamais agi ainsi.
À vrai dire, j'essaie de vous rassurer.
— Ce n'est peut-être pas vous, au fond. Mais le fait qu'il y ait quelqu'un.
Ma voix tremblait.
— Vous savez, avant tout cela, je n'avais jamais... Je n'avais jamais vu ça. Jamais ressenti ça.
Elle s'est levée.
On a discuté.
D'abord réticente, on s'est connus. Elle était là pour me surveiller. Une routine.
— On m'avait ordonné de... On m'avait intimé de surveiller ceux qui n'acceptent pas leur humanité. Si ça a même un sens.
Pour moi, plus aucun mot n'en avait.
Il fallait que je passe à l'étape supérieure.
Mais ça faisait... Je n'ai pas retenu le chiffre.
— Êtes-vous la mort ?
— Non. Une simple préposée. Un valet, tout au plus.
Elle semblait intriguée. Pourquoi cette question ?
Pourtant, je me demandais si elle ne pensait pas que...
Que c'était possible que je sois mort.
Que c'était possible que j'aie existé.
— Vous êtes donc la préposée de la mort.
— Si l'on veut. Qu'un rouage, si tu préfères.
À vrai dire, elle ne devrait pas en dire plus.
— Et en changeant de rôle, que vous arrivera-t-il ?
Toujours à penser à soi, aux autres après.
J'ajoutai :
— Vous êtes dans ce monde, madame. Est-il possible qu'une vivante en fasse partie ?
Elle a regardé ses genoux fendus.
— Non. C'est simplement que... Les rares comme moi, on ne vit jamais. On ne meurt jamais. On est des fantômes.
Un jour, on commet l'erreur. Comme celle-ci. Et on disparaît.
— Et en mourant, viendrez-vous dans ce monde désolé ?
Elle m'a fait de la peine. Je l'avais jugée. Pour mon égoïsme.
— Nous partirons ensemble, madame. Si cela vous convient.
J'ai pris son assurance, car je voyais bien qu'elle le voulait.
— Lorsque j'ai dit disparaître, c'est littéral. On ne meurt pas.
Dans le cas contraire, non, c'est absurde. Cela n'arrive pas.
Pourquoi d'ailleurs rester dans ce vide, monsieur ?
Personne ne lui avait jamais parlé.
Elle ne devait que voir les autres. Les écouter.
— Comment veut-on que j'agisse d'un mode que je ne puis connaître ? De celui des Hommes que j'ai tenus à l'écart.
À vrai dire, c'est secondaire, madame.
Peut-être est-ce trop prétentieux...
J'avançai, sentant son parfum, un concentré de printemps.
— Mais je pense pouvoir aider la vie.
Oui, c'est narcissique, madame.
— Vous vivrez. Votre cœur se contentera de battre avec lui. Le monde rayonnerait.
Quoi qu'il arrive : vous connaîtrez le parfum des roses. Vous entendrez les oiseaux chanter. Vous verrez une autre lumière que celle de cet astre ou de ces bulles.
Ce fut la poitrine.
Ce qui me surprit.
Dans ce monde, une blessure, une souffrance — à part celles de la tête — il n'y en a pas.
Pourtant, elle en avait une.
Elle grommela, ces mots entrecoupés de silences :
— Mon cœur... Ou ce que vous appelez ainsi. Ce dont on m'a pourvue. Ce qui alimente ce corps...
Un temps.
— J'ai l'impression que quelque chose le ronge.
J'ai voulu conclure, comme un fil.
Un fil d'or, tel ses cheveux.
— Est-ce là, madame, ce qui vous fait tant de peine ? Votre organe semble-t-il ceint de tous les maux de l'Univers ?
— Oui.
Et à cela, j'ai eu envie.
Pour la première fois, moi aussi.
On a discuté. Raconté nos existences.
C'est malheureux.
Elle ne parlait d'elle qu'à travers les autres.
Cette jeune pousse était morte née et ne parlait que de somptueux chênes.
Cela nous a, je crois, confortés.
Quel pur ingrat.
Elle passait sa vie d'une vision à l'autre. D'un visage apeuré à un autre. Rien d'autre.
Alors on a parlé.
On a ri.
Ça a duré... je ne sais pas. Quelques jours, peut-être.
J'ai vu la lune passer plusieurs fois.
On ne pouvait pas compter le temps. La température était toujours la même.
Et mes yeux ne fixaient qu'elle.
Ce n'était que deux âmes discutant.
Après des silences à penser l'avenir — ce qu'elle ne comprenait même pas — elle a dit :
— C'est impossible de partir, tu sais.
— Bientôt, on m'effacera. On me tuera. Et nous serons loin l'un de l'autre.
— Je penserai à toi par une autre statue. Et toi, tu penseras à moi par celle-là.
Ce ne serait qu'un acte profane.
Non pas une idole. L'amour n'est qu'une idole de vous, madame. Il vous injure.
Puis, plus bas, elle marmotta :
— Avec tous ces mots que tu m'as dits... je sais que tu rejoindras ce qu'il y a après.
— Qu'y a-t-il après ?
— Quoi qu'il y ait...
Un temps.
— Si on me promet des montagnes d'or, madame, je les refuserai. Si on me promet le bonheur éternel...
Sa voix s'est brisée.
— Il faudra que tu y sois.
Elle était résignée. Fatiguée.
Ses yeux pendaient. Pendaient.
Et puis :
— Je peux bien te le dire maintenant. Je ne suis plus à eux.
Un souffle.
— Quand on est mort, il faut apprendre à accepter son humanité. Même pour moi, après tant de passages...
Ses doigts se sont crispés.
— C'est un concept vague. Peut-être parce que je n'ai jamais été humaine.
Elle a regardé au loin, vers les bulles.
— Et c'est ainsi. Tu rejoindras Dieu. Tous les esprits des hommes. L'accumulation de toutes ces bulles que tu vois...
Un geste large.
— Les plus éclairées. Celles encore vivantes. Celles qui s'évanouissent. Les plus anciennes.
Cela se confirmait.
Sa voix s'est faite plus sourde.
— Tout cela ne forme qu'un. Tous les esprits informent...
Un dernier regard.
— Ce que vous appelez Dieu.
— Peuvent-ils croire que le sang, la parole ou même la mortalité ferait de moi un Homme ?
Elle redevint attentive.
Au même instant, je sentis comme un couloir d'air chaud qui m'aspirait.
Une lumière cinglante cacha son doux visage.
De la fumée émanait d'elle.
— Il est temps, dit-elle, pour nous deux.
Plus que de la vapeur, c'étaient des sanglots qui sortaient d'elle.
— Jamais ! hurlais-je si fort que je ressentis mon corps enfin.
Contre l'aspiration, j'avançai.
Sur le sol, le tailleur de pierre utilisé.
Je la transperçai avant qu'elle ne disparaisse.
Tout s'arrêta.
— Qu'est-ce que j'irais faire au Paradis ? C'est elle, mon monde !
La vue me revint. Elle était là.
Sa blessure se referma — et non ses lèvres.
Personne ne comprit.
Elle restait là.
Les murmures des bulles se faisaient plus bruyants.
De ses doigts fins, la dame pointa au-dessus de mon épaule.
Moi.
Une bulle avait ma forme.
— T'y retournes, pouffa cet ersatz.
— Qui êtes-vous ?
— Toi.
Je m'écroulai.
Aucune logique.
— Ça n'a aucun putain de sens !
J'arrachai mes cheveux, ma peau. Tout se referma aussitôt.
Un appel d'air, froid cette fois-ci, se fit sentir.
— Chez les vivants, idiot. T'y repars.
— Et elle ?
— Elle est morte. Et on ne quitte pas ce monde, même s'il est idiosyncratique. Allez, va-t'en.
Puis chaque blessure faite revenait au centuple.
Jusqu'à ce que j'en fasse un malaise.
Anormal.
Lorsque je rouvris les yeux :
— Où suis-je ? Cette masure... non !
La corde de pendaison était à mon cou, comme un boulet de bagnard.
De ses ongles, je griffai ma peau. Du sang.
De retour.
Un rêve ?
Non. Non, non, non.
Je déguerpis vers la cuisine. Tombai. Me relevai.
D'un coup sec, de couteau, tout redevint noir.
La même maison.
Non, pas encore !
La même chose alors. Une cassure.
Le couteau se brisa.
Dehors, je courus.
— Où êtes-vous ? Mais oui, le centre-ville.
Elles étaient là. Les bulles.
J'entendis une voix. Un homme. Qui m'appelait.
Peu importe.
Je dévalai, me ruant vers là où l'on m'arracha à mon idylle.
La voix devint plus forte.
Jamais je ne me retournai.
En plusieurs centaines de kilomètres.
Il fallait que je me rende en Autriche.
Si ce monde est idiosyncratique et qu'elle demeure dans le mien, la dame doit toujours s'y trouver.
Tout. Chaque pierre, je la connaissais.
— Sors de là ! crus-je entendre.
Après des milliers de lunes dans le ciel, il me manquait toujours mon étoile.
J'arrivai audit village.
Il était encerclé de statues.
— Là, dis-je. Une flaque.
Mais oui. Oui.
C'était moi qu'elles représentaient.
Sur mon épaule, un poids. Moi.
— Dégage, dis-je. Tu n'es rien.
Au tournant de la venelle Sainte-Marie, je vis des plaines d'or : ses cheveux.
Elle lisait.
— Madame, criai-je de joie.
Elle resta figée, éberluée, avant de jeter son livre et de s'avancer.
— C'est toi, hurla-t-elle en retour !
Avant que nous nous enlacions, je sentis un froid dans ma nuque.
Puis des douleurs insoutenables.
Le noir complet.
La masure. Encore.
Encore pareil.
Les réponses seraient les mêmes.
La mort, Dieu, que sais-je — jamais ne m'empêcheront de revoir ses yeux bleus.
Deux. Trois. Quatre. Innombrables.
Toujours pareil.
Souvent, je ne parvenais jamais à quitter le pays avant de revenir dans cette maison.
Une fois, mes doigts effleurèrent à peine les siens.
M'encourageant.
Cela devint trop lent de courir dans la cuisine.
— La chaise !
D'un coup, elle se brisa.
Un pied devint une véritable lance.
Et j'en finis.
Dans le monde des morts, ma bulle m'attendait :
— Mille trois cent dix-sept, pfff.
Elle m'attrapa. M'écrasa, comme une roche volcanique, la tête.
Le truc, c'est qu'à chaque fois on doit se concentrer sur toi. Tu bloques tout.
Alors elle est devenue humaine. Et toi, tu repars.
Puisse cela te faire changer, enfoiré.
Sur le sol, toujours pris au piège, je glissai.
Rien.
Alors ma tête était comme désarticulée. Je me voyais dans les yeux.
— Si ce n'est qu'une ruse pour la tuer, pour nous séparer...
Je détruirais tout.
Plus aucune âme ne vivra. Ceux à l'origine de tout cela ne se gaveront plus d'Homme.
Je ne vis rien.
Pas une once de sa réaction.
Car très vite, je m'évanouis.