Chapter 1
INSTINCT • chapitre 1 : Été Brûlant
La chaleur n'est plus une météo, c'est un poids. Ce matin-là, dans sa chambre, Lilyana se réveille avec la sensation d'étouffer. Dehors, la ville est figée sous un soleil de plomb, et ce silence anormal — pas un oiseau, pas un moteur — rend le bourdonnement du climatiseur presque agressif. Elle jette un œil à son réveil holographique : 08h35. D'un geste machinal, elle tapote son bracelet connecté pour relever ses messages. Rien. Elle insiste, le visage strié par une ride d'inquiétude naissante. L'écran reste noir. Ce n'est pas une panne, c'est un vide.
En arrivant en classe, l'atmosphère est poisseuse. Le cliquetis régulier d'un ventilateur au plafond semble compter les secondes d'une horloge invisible.
« Le soleil écrase tout aujourd'hui... » murmure Lola, la voix éteinte, affalée sur son bureau.
Lilyana ne répond pas tout de suite. Elle observe les reflets brûlants sur le goudron de la cour par la fenêtre. « C’est pas juste le soleil, Lola. C’est... tout. Cet été ne ressemble à rien d'autre. »
Le professeur entre. L'absence de son habituel "Bonjour" claque comme une gifle. Il jette sa tablette sur le bureau dans un fracas métallique. Il est pâle, ses mains tremblent légèrement.
« Le réseau est tombé. Partout, » annonce-t-il sans regarder ses élèves. « On va faire cours à l'ancienne. Ouvrez vos cahiers. »
Un murmure d'incrédulité parcourt les rangs. Lilyana sent son cœur s'emballer. Elle se penche vers Lola : « Mon bracelet ne capte rien depuis ce matin. C'est pas normal. »
Lola fixe ses mains, ses doigts tressaillent. « Mon Humanobot est mort aussi. Il ne s'allume plus. J'ai l'impression que le monde s'est éteint. »
« Ou que c'est la fin du monde, » lâche Lilyana avec un sourire amer qui ne monte pas jusqu'à ses yeux.
À la pause, la cour est un cimetière de téléphones inutiles. Les élèves se tiennent debout, les bras ballants, ne sachant plus quoi faire de leur corps sans leurs écrans. Sasha explose, sa colère masquant mal une panique viscérale, tandis que Yoane et Kassy restent en retrait.
Kassy finit par briser le silence, la voix étranglée : « Ma mère... elle travaille chez Genetrix. Elle n'était pas rentrée depuis une semaine. Hier soir, elle est apparue. Elle ne m'a pas serrée dans ses bras. Elle tremblait, elle cherchait juste une clé USB en marmonnant qu'elle devait repartir. Elle avait peur de moi. »
Sasha ricane, un son sec et cruel. « Elle s'est juste barrée, Kassy. Faut grandir. »
Lilyana se lève d'un bond, l'ombre de la colère masquant la fatigue sur son visage. « Ferme-la, Sasha. Maintenant. »
Lola appuie, le regard noir : « Garde ta frustration pour toi, on n'a pas besoin de ça. »
Plus tard, alors que Lilyana tente d'expliquer les bases de la biotech à une classe de CM2 en visite, le monde bascule. Michael, un petit garçon sourd parmi les visiteurs, est le premier à sentir la vibration.
Soudain, le silence est déchiré. Tous les téléphones de la salle hurlent simultanément. Un message rouge sang inonde les écrans restants : RESTEZ À L'ABRI. ÉLOIGNEZ-VOUS DES FENÊTRES.
Dehors, une sirène lugubre monte en puissance, bientôt couverte par le vrombissement titanesque d'avions de chasse déchirant le ciel à basse altitude. Les vitres vibrent jusque dans les os des élèves. Michael, ne comprenant pas le chaos sonore mais voyant les visages se déformer de terreur, commence à suffoquer.
Lilyana oublie le bruit. Elle se met à sa hauteur, lui prend les mains pour ancrer son regard dans le sien. Ses mains dessinent des signes fluides, apaisants : « Respire. Regarde-moi. Tu es en sécurité ici. » Le petit garçon se calme, ses épaules retombant contre elle. Le chaos s'intensifie. M. Delga, le directeur, tente de verrouiller les accès depuis la cour. Les élèves, collés aux vitres de l'étage, voient la scène comme un film muet d'une horreur absolue.
Sept silhouettes désarticulées, à la vitesse inhumaine, ont pénétré dans l'enceinte. Le directeur court, il y est presque, il va atteindre la porte... et puis, le drame. Un pied qui accroche, une chute brutale. Les cris des élèves à travers les vitres ne le sauvent pas. Une de ces "choses" fond sur lui.
Le spectacle est insoutenable. Lola se détourne, la main sur la bouche. Les plus jeunes hurlent. Lilyana, elle, ne détourne pas le regard. Une larme solitaire trace un chemin sur sa joue poussiéreuse, mais ses yeux sont devenus froids.
« Ce ne sont plus des humains, » murmure-t-elle pour elle-même.
Des heures de bombardements lointains plus tard, Lilyana ramasse une barre de fer. Le froid du métal la rassure. Elle regarde Lola. « On y va ? »
Lola hoche la tête, puis Michael s'approche. Il signe doucement : « Tu reviens ? »
Lilyana pose une main sur son épaule. « Promis. »
Les couloirs du collège sont devenus un labyrinthe de béton froid. Leurs pas résonnent, un bruit traître dans ce silence de mort. Elles fouillent les étages, frappent à des portes qui restent désespérément closes, jusqu'au deuxième.
Sasha surgit d'une salle, manquant de les faire défaillir. « Bordel ! J’ai cru que j’allais crever de trouille ! » Sa légèreté habituelle sonne faux.
Kassy et d'autres survivants sont là, regroupés autour de Nolan, un surveillant. La survie s'organise, mais le moral est en lambeaux.
Alors qu'ils redescendent vers la salle de M. Delga, le groupe se fige devant une vitre.
De l'autre côté, le directeur est là. Debout. Il ne demande pas qu'on lui ouvre. Il frappe simplement son front contre le verre. Bong. Bong. Bong. Un rythme régulier, mécanique. Ses yeux sont d'un blanc laiteux, vides de toute âme.
Ils restent là, pétrifiés, au milieu du hall immense. Dehors, le monde brûle. À l'intérieur, ils ne sont déjà plus les mêmes.
NOIR.