Les cendres de Dragg

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Summary

À Dragg, certaines pluies ne devraient jamais être regardées. Le soir où Helen brave les règles et sort sous la pluie noire, elle découvre un inconnu blessé - et fait une erreur qui va tout changer. Car Silas n'est pas un garçon ordinaire. Et ceux qui le traquent ne sont pas faits pour être défiés. Très vite, les murmures deviennent des menaces, les secrets de la ville se fissurent, et quelque chose, sous la pierre... commence à se réveiller. À Dragg, le danger n'est pas toujours là où on le croit. Et certaines rencontres ne sont pas censées survivre à la nuit.

Genre
Fantasy
Author
ElieWATTS
Status
Complete
Chapters
11
Rating
5.0 1 review
Age Rating
13+

Chapitre 1 — Le garçon sous la pluie noire

La pluie tombait d’une façon étrange ce soir-là.

Pas comme une pluie d’orage, franche et brutale. Pas comme une pluie d’automne non plus, légère, lasse, presque douce. Celle-ci paraissait plus lourde, plus dense, comme si le ciel se défaisait lentement sur les toits de Dragg. Elle laissait sur les pavés une brillance noire, presque huileuse, que les habitants évitaient même de regarder.

À travers la vitre embuée de sa chambre, Helen observait la ruelle arrière. Les lanternes du quartier vacillaient dans le vent, dessinant des halos malades sur les murs de pierre. Plus loin, la cloche du sanctuaire sonna la neuvième heure.

Elle aurait dû fermer les volets.

Tout le monde le faisait les soirs de pluie noire.

Mais Helen détestait obéir à des règles qu’on lui imposait sans explication.

Elle traça un sillon dans la buée du bout de l’index. La place du marché, visible au loin entre deux toits, était déserte. Une silhouette passa dans l’angle de la rue, puis disparut. Sans doute un retardataire. Sans doute rien.

Derrière elle, la porte s’ouvrit sans qu’on frappe.

— Tu n’as toujours pas fermé ? demanda sa tante Mara.

Helen se tourna à moitié.

Mara se tenait sur le seuil, une bougie à la main. Sa lumière creusait les ombres de son visage et accentuait les rides fines au coin de sa bouche. Depuis la mort des parents d’Helen, elle avait appris à parler peu et à surveiller beaucoup.

— Je regardais juste, répondit Helen.

— On ne regarde pas la pluie noire.

— Voilà. C’est exactement ce que je reproche à cette ville.

— Et qu’est-ce que tu reproches à cette ville, cette fois ?

— Les phrases qui n’expliquent rien.

Mara entra dans la chambre, posa la bougie sur la commode et ferma sèchement les volets. Le bois claqua. La chambre fut plongée dans une pénombre rousse.

— Les règles existent pour une raison, dit-elle.

— Oui. Et cette raison a sûrement décidé de mourir sans jamais rien raconter.

Le regard de Mara se durcit, puis vacilla. Pendant une seconde, Helen y aperçut quelque chose de plus fragile que de la colère.

De la peur.

— Écoute-moi bien, dit sa tante plus bas. Cette nuit, tu ne sors pas. Demain, tu vas au pensionnat, tu reviens, et tu évites les remparts, les anciennes ruelles et la lisière du bois. Sans détour.

— Tu dramatises.

— Certaines choses remuent quand il pleut ainsi.

Le ton était si grave qu’Helen ne répondit pas tout de suite.

Mara récupéra la bougie.

— Pour une fois, obéis-moi.

Puis elle sortit.

Le silence retomba. Dans la maison, les poutres craquaient doucement sous le vent. L’horloge du rez-de-chaussée battait les secondes avec une régularité presque irritante.

Certaines choses remuent.

À Dragg, tout ressemblait à cela : des demi-vérités, des prières murmurées, des portes verrouillées avant la nuit, des mots avalés dès qu’un enfant approchait. On prétendait que la ville avait été bâtie sur un ancien sanctuaire. D’autres parlaient d’un tombeau. Les plus vieux se contentaient de faire le signe des trois branches torses quand on mentionnait les pluies noires.

Helen n’avait jamais su s’il s’agissait de superstition ou de mémoire.

Un bruit sec éclata dehors.

Puis un autre, plus proche. Comme si quelque chose avait heurté le mur.

Helen se figea, puis rouvrit les volets.

La ruelle arrière n’était plus qu’un couloir trempé entre deux murs. Elle distingua d’abord seulement l’eau, les ombres, les rigoles noires. Puis quelque chose bougea au pied de la gouttière. Quelqu’un.

Un garçon était affaissé contre la pierre.

Elle n’hésita pas. Elle attrapa sa cape, enfila ses bottes sans les lacer correctement, dévala l’escalier, saisit la lanterne près de l’entrée et sortit sous la pluie.

Le froid la mordit aussitôt.

La pluie noire lui fouetta le visage et la gorge, laissant une sensation épaisse sur la peau. Elle contourna la maison en serrant la lanterne contre elle, puis s’arrêta net.

Le garçon était bien là.

À peine plus âgé qu’elle. Grand, les vêtements sombres déchirés à l’épaule et au flanc, les cheveux noirs collés à son front. Une flaque s’étendait sous lui.

Du sang.

— Hé.

Pas de réponse.

Helen posa la lanterne au sol et s’agenouilla. La lumière vacillante révéla un visage trop pâle pour être celui d’un garçon en bonne santé. Ses traits étaient fins, presque nobles, mais l’épuisement les rendait durs. Au moment où elle posa la main sur son épaule, ses yeux s’ouvrirent.

Elle recula brusquement.

Ses iris étaient d’un bleu si pâle qu’ils semblaient argentés.

Le garçon referma aussitôt sa main sur son poignet. Sa poigne était glacée.

— Ne dis rien, souffla-t-il.

Sa voix était basse, rauque, usée.

— Tu es blessé, répondit Helen.

— Je sais.

— Tu saignes.

— J’avais remarqué.

Malgré la situation, elle fronça les sourcils.

— Tu es toujours aussi reconnaissant avec les gens qui t’empêchent de mourir ?

Une ombre de sourire passa sur ses lèvres, puis s’effaça quand il leva les yeux au bout de la ruelle. Tout son corps se tendit.

— Éteins la lanterne, dit-il.

— Quoi ?

— Maintenant.

Des pas résonnèrent sur les pavés mouillés.

Trois silhouettes apparurent à l’entrée du passage. Longs manteaux sombres. Démarche calme. Patience de prédateurs.

Le garçon resserra sa main sur le poignet d’Helen.

— Si tu veux vivre, éteins-la.

Elle souffla la flamme.

L’obscurité les engloutit.

Pendant plusieurs secondes, Helen n’entendit plus que la pluie, sa propre respiration et celle du garçon, courte, difficile, trop proche. Au bout du passage, l’une des silhouettes inclina la tête comme si elle regardait exactement dans leur direction.

Puis une voix d’homme, polie jusqu’à l’effroi :

— Nous savons que vous êtes là.

Helen sentit son ventre se nouer.

Le garçon ne bougea pas. Pourtant quelque chose émanait de lui. Une tension si dense qu’elle paraissait presque matérielle.

La voix reprit :

— Nous ne voulons que ce qui nous appartient.

Le garçon eut un rire silencieux, amer.

— Menteur, murmura-t-il.

Un étrange grondement secoua les toits. Pas le tonnerre. Autre chose. Les trois silhouettes hésitèrent, reculèrent de quelques pas, puis se retirèrent sans un mot.

La ruelle retrouva son vide, mais pas sa paix.

Helen ralluma la lanterne en tremblant.

— Qui c’était ?

— Personne que tu veuilles connaître.

— Très pratique comme réponse.

Il la fixa à travers la pluie.

— Pourquoi tu m’aides ?

Elle ouvrit la bouche, prête à répondre par agacement, par devoir, par logique. Mais la vérité était plus trouble.

Parce qu’il avait le même air qu’elle parfois.

Celui des gens qui portent quelque chose que les autres sentent sans le comprendre.

— Je ne sais pas, dit-elle.

— Mauvaise réponse.

— La prochaine fois je te laisserai agoniser sous une gouttière, ça ira mieux ?

Cette fois, il sourit vraiment. À peine. Mais suffisamment pour lui donner soudain l’air plus vivant. Et cela troubla Helen plus qu’elle ne l’aurait voulu.

Il tenta de se redresser, vacilla.

Elle passa son bras autour de sa taille pour le soutenir.

Il était si froid qu’elle retint un frisson.

Leurs visages se retrouvèrent très proches. Elle distingua la coupure à sa lèvre, les gouttes suspendues à ses cils, l’odeur de pluie, de métal et de bois humide qui lui collait à la peau.

Son regard glissa une fraction de seconde vers sa bouche avant de remonter. Le geste fut si discret qu’elle aurait pu croire l’avoir imaginé. Pourtant son souffle se bloqua.

— Tu trembles, murmura-t-il.

— Toi aussi.

— Non.

Il avait raison. Ce n’était pas lui.

Furieuse contre elle-même, Helen raffermit sa prise.

— Il y a une remise derrière la cour. Tu y restes jusqu’à ce que je trouve mieux.

— C’est une mauvaise idée.

— J’en ai souvent.

— Je vois ça.

Ils gagnèrent la remise tant bien que mal. À l’intérieur, la poussière, l’odeur de bois pourri et les vieux outils formaient un chaos familier. Helen posa la lanterne à l’abri des fentes du mur, tira une couverture usée d’une malle et l’aida à s’adosser.

Au moment où il bascula contre la planche, son col glissa légèrement. Helen aperçut alors, à la base de sa gorge, une marque noire très fine, comme un cercle traversé de trois branches tordues. Pas une cicatrice ordinaire.

Une marque vive.

Elle tendit les doigts sans réfléchir.

Au même instant, quelqu’un frappa contre la porte de la remise.

Une fois.

Puis deux.

Une voix d’homme, calme, courtoise, terrifiante :

— Ouvrez. Nous cherchons quelqu’un.