Demain et les jours suivants

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Summary

Sébastian a tout pour être heureux, il est beau, intelligent, vient d'une bonne famille et s'apprête à passer son bac pour entrer dans une grande école parisienne. Mais c'est sans compter sur la dépression qui le ronge... Lorsqu'Emma vient l'aider à préparer son examen, c'est plus qu'un coup de foudre, c'est sa chance de revenir à la vie !

Genre
Romance
Author
Dorothée
Status
Complete
Chapters
37
Rating
3.0 1 review
Age Rating
18+

Chapitre 1

Première partie

Chapitre 1

J’observe mes mains posées sur la table et je m’interroge : ai-je toujours eu les doigts si longs et fins ? Ma peau est-elle vraiment si pâle où est-ce le manque de luminosité de la pièce et le contraste avec le bois sombre de la table qui les fait paraître fantomatiques?

J’attends. Encore quelques minutes et cette attente devrait cesser, mais je ne suis pas pressé qu’elle prenne fin.

Pourtant, je m’ennuie. Si je me prends d’intérêt pour mes mains, c’est vraiment que je m’ennuie… J’ai la tête vide et, de temps en temps, une question sans intérêt surgit de je ne sais où, comme si mon esprit refusait de se mettre totalement au repos. J’aimerais ça, être au repos. Ne penser à rien. Dormir. Voir un peu plus…

Mais à partir d’aujourd’hui je dois, au contraire, me remplir la tête ! C’est pour cela que je suis assis à la table du salon et que j’attends, un classeur, une trousse et deux livres posés devant moi. Une année entière de cours de littérature – ma matière principale – et pourtant bien peu de volume. Trop peu pour me présenter à l’examen, dans exactement deux semaines.

— Sébastian, m’interpelle ma mère en traversant la pièce, tu as pensé à préparer les devoirs sur table que tu as eu cette année, pour les montrer à ta professeur ?

— Non, je réponds tout en me levant pour me rendre dans ma chambre.

Simultanément, la cloche de la porte d’entrée retentit. Je presse le pas pour aller chercher la liasse de copies qui attendait sur un coin de mon bureau. Je ne pense pas que ces notes en apprennent beaucoup à celle qui me fera cours pendant ces deux semaines. Elles sont le reflet du manque total d’intérêt que j’ai porté à mes études durant cette année, à savoir que je n’ai pas ouvert un bouquin, pas lu un cours et, dans le meilleur des cas, je me suis contenté de faire acte de présence. Physiquement, du moins.

« Décrochage scolaire », voilà ce qui est ressorti de mon bulletin et qui a valu à mes parents plus d’une convocation dans le bureau du principal. Ils ont réussi à obtenir de moi que je me rende au lycée lors du dernier trimestre, mais je n’ai fourni aucun investissement. Ces deux semaines de cours intensifs, à raison de quatre heures par jour, cinq jours sur sept, sont leur dernière tentative pour tirer quelque chose de mon année de terminale L, que j’ai déjà redoublée une fois. J’ai bien compris que, pour mon père, si j’échoue maintenant en obtenant pas mon bac, je me fermerai les portes des grandes écoles qu’il rêve de me voir intégrer, du métier auquel je pourrai prétendre et de la vie qui va avec. Une vie à l’instar de la sienne. Cela avait été mon rêve, à moi aussi, il n’y a encore pas si longtemps… mais aujourd’hui je n’en vois tout simplement plus l’intérêt.

Dans le couloir qui mène à l’entrée du château dans lequel nous résidons, je capte mon reflet dans le miroir et m’arrête une seconde pour l’observer, comme s’il s’agissait là d’un autre que moi. Depuis quand ne me suis-je pas regardé dans une glace ? Pourtant je me rase le matin… pas tous les jours, je dois l’avouer. Mais depuis quand est-ce que je n’ai pas fait attention à mon apparence ? Mes cheveux ont beaucoup poussé, ils touchent presque mes épaules ce qui me donne vaguement l’air d’un épouvantail blond… Je crois que ma mère m’en a vaguement touché un mot une fois… ou dix. Mon visage est pâle, un peu émacié peut-être... Le pull blanc que je porte est trop grand, on dirait qu’il appartient à quelqu’un d’autre.

Comme souvent, le « je devrais peut-être » me vient à l’esprit : je devrais peut-être prendre un peu le soleil... Je devrais peut-être faire attention à mon alimentation... Je devrais peut-être reprendre ma scolarité en mains, ma vie en mains... Mais invariablement cela se conclut par « à quoi bon ? ». Je hausse les épaules face au miroir et passe mon chemin.

Quelques pas de plus et je débouche dans l’entrée où ma mère discute, sans aucun doute à mon propos, avec la jeune femme qui sera ma professeur particulière de littérature. Et là, je suis frappé par la foudre ! Je ne vois pas d’autre métaphore pour décrire ce que je ressens lorsqu’elle se tourne vers moi et me sourit poliment, tout en écoutant le laïus de son interlocutrice. Je suis ébloui et abasourdi, comme si un éclair m’avait aveuglé et que le tonnerre, simultanément, m’avait fait perdre l’audition. Je suis tellement choqué que j’en reste muet et paralysé. Je crois même que j’ai la bouche entrouverte, sans qu’aucun son n’en sorte. J’avais initialement l’intention de dire bonjour mais j’ai même oublié comment je m’appelle. Elle me regarde et visiblement, elle attend quelque chose. Ma mère aussi. Elle s’est tournée vers moi et me regarde avec insistance. « Mais parle, idiot ! ».

— Je vais faire les présentations, alors, intervient Diane Müller. Sébastian, je te présente Emmanuelle Rollinat, qui sera ta professeur de français.

Emmanuelle, le prénom d’un ange ! Avec ses cheveux châtains qui ondulent jusqu’à ses omoplates, son teint légèrement halé par le soleil, ses yeux bleus qui m’évoquent les lagons tropicaux et sa bouche magnifiquement dessinée, elle a vraiment tout de l’apparition divine. Mais ce serait oublier son corps aux proportions tout simplement parfaites, habilement mis en valeur par une sage petite robe rouge agrémentée de motifs floraux. Elle ne dévoile ni trop son décolleté, ni trop ses jambes, elle ne moule pas non plus son corps de manière indécente, mais pourtant l’ensemble est diablement attirant !

Mais pourquoi décrire sa beauté quand ce qui m’attire de manière irrépressible est au-delà du simple aspect ? À cet instant précis, sentiments, sensations et émotions se bousculent en moi et je sais que je serai à jamais marqué par cette rencontre. Comme si les pièces du puzzle me composant s’étaient toutes assemblées pour former un nouveau motif.

— Bonjour, je réussis à articuler malgré la révolution qui me secoue.

— J’espère que vous arriverez à en tirer quelque chose mademoiselle, commente ma mère de manière sarcastique, parce qu’il n’a pas l’air bien réveillé !

Pourtant, réveillé, je le suis ! J’ai même l’impression de me réveiller d’un long, très long sommeil. Comme si le monde s’était remis à tourner, que la vie était revenue en moi. Mais la sensation est brutale.

— Aucun souci, la rassure-t-elle avec un sourire amusé, nous allons commencer en douceur.

— Dans ce cas, je vous laisse travailler. Je dois m’absenter mais je serai de retour à la fin du cours pour faire le point avec vous, comme l’a stipulé votre agence.

— Très bien. À tout à l’heure dans ce cas, lui répond Emmanuelle avant de s’approcher de moi.

J’ai le cerveau qui tourne au ralenti tant il a d’informations à traiter, du coup, rien n’est fluide dans ce que je peux dire ou faire. Je dois me ressaisir ou elle va penser que mon cas est désespéré et repartir aussitôt ! Sans prononcer un mot – car j’en suis incapable – je me dirige vers le salon, la laissant me suivre. Dans ce laps de temps je tente, à grand renfort de gifles mentales, de reprendre mes esprits. C’est plus facile quand mon regard ne se porte pas sur elle, même si je perçois qu’elle est juste derrière moi et que cette simple idée me provoque des frissons le long de la colonne vertébrale.

Tu dois faire bonne impression ! C’est crucial !

Nous arrivons près de la table et je suis sur le point de m’asseoir, quand je suspends mon geste, de peur de commettre un impaire. Que dois-je faire ? L’inviter à s’asseoir ? Tirer pour elle une chaise et la lui proposer avec galanterie, c’est ce que mon père aurait fait. Il sait comment se comporter en société et se montre toujours galant à l’égard des femmes. Il est aussi gentleman avec la gente féminine, que c’est un requin dans les affaires. Emmanuelle mérite le meilleur et je me dois d’avoir toutes les attentions envers elle. Je m’apprête à contourner la table pour lui offrir un siège mais elle me prend de cours et s’installe à ma gauche, en bout de table. Pour la galanterie, on repassera ! Sois plus rapide la prochaine fois !

Elle pose son sac à main sur ses genoux et commence à en sortir un porte-vues et une trousse. Quant à moi, je m’installe face aux affaires que j’avais préparées.

— Tu veux peut-être boire quelque chose, Emmanuelle ?

Bien, Sébastian ! La politesse de base pour un hôte. Mais surtout j’ai habilement instauré le tutoiement pour la suite de nos échanges.

— Appelle-moi plutôt Emma, je préfère, me répond-elle avec spontanéité. Et c’est gentil, mais je n’ai pas soif pour l’instant.

Un léger sourire ne quitte pas son visage. J’aimerais que ses sourires me soient personnellement adressés mais je sais déjà qu’il n’en est rien. C’est une personne naturellement souriante, heureuse, lumineuse. À ses côtés j’ai plus encore l’impression d’être une chauve-souris acariâtre vivant recluse du monde, loin de la lumière. Je n’étais pas comme ça avant.

— Explique-moi pourquoi tu as besoin de mes services, Sébastian.

Des tas de réponses fusent dans mon esprit, mais aucune qui ne soit appropriée. Ajoutons à cela le fait qu’elle me regarde droit dans les yeux et que mon propre prénom ne m’ait jamais paru si agréable que sorti de sa bouche, j’ai toutes les peines du monde à me concentrer. Ne parvenant pas à aligner deux mots, je pousse vers elle le feuillet de copies annotées par mon professeur. D’ailleurs, ça se passe de commentaires. Elle comprendra en les regardant. Il est certain que ce n’est pas avec ces notes là que je vais l’impressionner. Circonspecte face à mon mutisme, elle baisse la tête et se plonge dans mes devoirs.

— Oh… je vois… lâche-t-elle au bout d’une minute.

Puis elle relève la tête et me sourit de nouveau en mettant de côté mes copies sans même les avoir toutes consultées. Visiblement, elle estime que ça n’est pas nécessaire d’approfondir cette piste. Pourtant, elle ne semble pas découragée le moins du monde. J’ai soudain l’impression de représenter à ses yeux un défi à relever et, dans ce cas, c’est réciproque.

— Bon, commençons. Le mieux est de te remettre à jour sur chacune des œuvres, puis de pratiquer concrètement sur des sujets.

Le programme d’une année en deux semaines, soyons fous ! Mais honnêtement, elle me demanderait de vider l’eau de la Loire à la petite cuillère, je serais également partant. D’ailleurs, peu importe ce qu’elle me propose, la somme de travail qu’elle me demande, tant qu’il s’agit de passer du temps avec elle, ça me va. Et du temps, justement, je sais déjà comment en avoir plus...

— As-tu une préférence sur l’œuvre avec laquelle nous allons commencer ?

— Non, aucune. Je te laisse choisir.

— Commençons par Hugo dans ce cas. Comme tu le sais déjà, Pauca Meae est le quatrième livre des Contemplations. Qu’elles-ont été tes impressions après ta première lecture ? C’est généralement une œuvre qui ne laisse pas indifférent…

Une fois de plus, je m’abstiens de toute réponse. Comment lui avouer ?

— Sébastian, tu as bien lu Pauca Meae ?

Elle m’a tout de suite démasqué. Oui, j’en suis là : je n’ai même pas fait l’effort de lire les deux œuvres au programme cette année ! Mais elle me fixe avec une telle intensité que j’en oublie d’avoir honte tant je suis fasciné par ses pupilles d’un bleu-vert si unique.

— Ok, il faut que tu rattrapes ton retard le plus vite possible. Et pour l’œuvre de Stendhal j’imagine …

Une fois de plus, pas besoin de mots, mon air penaud en dit suffisamment.

— Il va donc falloir que tu lises également le Rouge et le Noir. Cela va te rajouter du travail mais tu te doutes bien que c’est incontournable…

Elle a l’air de réfléchir tandis qu’elle me parle. Je peux presque voir les idées se réagencer dans son esprit et son plan de cours sur les deux prochaines semaines se modifier.

— Ne t’inquiète pas, je vais me remettre à niveau rapidement.

— J’en suis certaine, me répond-elle avec un adorable sourire. Je vais donc avoir le plaisir de te faire découvrir ce merveilleux recueil, de l’un des plus illustres auteurs de notre patrimoine littéraire!

Elle a l’air emballée à l’idée de me faire partager ses connaissances, là où j’avais peur qu’elle s’affole devant la masse de travail supplémentaire à fournir.

— Tout d’abord, pour le situer, Victor Hugo est un auteur du dix-neuvième siècle, qui appartenait au courant… ?

— Romantique, je réponds sans même savoir d’où me vient cette information.

— Très bien. Mais on peut également le placer dans le réalisme. Il a eu une très grosse production littéraire, à une époque où les écrivains pouvaient enfin parvenir à vivre de leur plume. Tu peux me citer une de ses œuvres ?

Les Misérables, Notre Dame de Paris…

— Ses deux romans les plus connus. Si tu connais un peu les intrigues, à ton avis, à quels mouvements appartiennent-ils ?

Je réfléchis une minute. Même si j’ai envie de faire bonne impression, je n’ai pas peur de dire une bêtise : après lui avoir avoué que je n’ai même pas lu les œuvres imposées, difficile de faire pire ! Et puis je sens que peu importe si je me trompe, elle ne me jugera pas mal pour cela.

— Je dirais romantique pour Notre Dame de Paris, mais je ne sais pas bien pourquoi... Par contre je suis presque sûr que Les Misérables, c’est une œuvre réaliste.

— Tout à fait ! Les Misérables place son action à l’époque de l’auteur et décrit les événements historiques contemporains, se sont là les caractéristiques du réalisme. Quant à Notre Dame de Paris, l’intrigue se place au Moyen-Age, une époque éloignée, souvent idéalisée par le romantisme.

Elle replace une mèche de cheveux derrière son épaule et son parfum vient de nouveau me chatouiller le nez. Reprends-toi Sébastian ! Reste concentré !

— Pour en revenir à l’œuvre qui nous intéresse, le recueil des Contemplations a été publié en 1856 et comprend six livres. Il se compose de deux parties : « Autrefois » et « Aujourd’hui ».

Même si je bois littéralement ses paroles, je prends aussi des notes. Cela fait plus sérieux, et ça me permet de garder une constance.

Pauca Meae est, personnellement, la partie que je préfère tant l’auteur parvient à nous transmettre toute l’intensité de la tragédie qu’il a vécu. Même sans être soi-même parent, on partage la tristesse de son deuil.

Son deuil ?

— Oui, répond-elle alors que je ne m’étais pas rendu compte que j’avais pensé à voix haute. Ce chapitre est un hommage à sa fille, Léopoldine, qui s’est noyée après son mariage. Elle avait dix-neuf ans.

Puis elle sort son smartphone et me lit le résultat de sa recherche internet sur la tragique histoire de Léopoldine Hugo, fille préférée de l’illustre écrivain, qui s’est noyée après que son canot ait chaviré sur le Seine. L’embarcation était pourtant maniée par un marin, la météo était parfaitement calme avant qu’un tourbillon de vent ne surgisse. Léopoldine n’était même pas sensée être à bord… Une succession d’événements qui n’étaient pas prévus, n’auraient pas dû se produire… et pourtant ! Le sujet retient mon attention. Comment ai-je pu passer à côté de cela pendant mes cours de littérature?

— Pour compléter ce drame, ajoute Emma, le jeune époux, lui aussi victime de cet accident, ne parvenant pas à sortir de l’eau celle qu’il aimait, a préféré couler avec elle plutôt que de lui survivre. Une histoire aussi tragique aurait pu naître sous la plume d’Hugo...

Les minutes, puis les heures, s’enchaînent à une vitesse folle. Si j’avais eu une prof aussi vivante et intéressante qu’elle pendant cette année de terminale, je n’aurais sans doute pas une telle moyenne ! Il faut avouer que Monsieur Turpin n’a pas le même charme qu’Emma… N’importe qui l’entendant parler littérature apprécierait cette matière. Moi, je pourrais l’écouter pendant des heures… et c’est d’ailleurs ce que j’ai fait. Le plus difficile a été de ne pas laisser mon cerveau dériver sur des choses qui, certes la concernaient directement, mais n’avait rien à voir avec le programme prévu par l’Éducation nationale.

Midi sonne à la vieille pendule du salon et je la maudis, car autrement j’aurais pu grappiller encore quelques minutes. Emma commence à ranger ses affaires en me félicitant pour mon travail du jour. J’ai comme un pincement au cœur à l’idée de la voir partir, même si je sais qu’elle reviendra demain et que, en attendant, j’ai beaucoup de travail à fournir de mon côté pour rattraper le niveau que je me suis promis d’atteindre. Je cherche quelle question sur le cours je pourrais bien lui poser pour la retenir encore un peu, mais ma mère nous rejoint et je dois me résoudre à ce que ce moment avec elle se termine.

— Comment s’est passée cette première séance ? demande-t-elle à Emma.

— Bien, très bien même ! J’aimerais toujours avoir des élèves aussi attentifs que Sébastian. Je ne doute pas que nous progresserons rapidement.

Ma mère semble surprise par ces éloges. Ces derniers temps, le discours tenu par mes professeurs était tout autre. Quant à moi, je suis partagé entre le plaisir d’entendre ses compliments et la pointe de jalousie à l’évocation de ses autres élèves. L’idée de n’être qu’un parmi d’autres ne me plaît guère. D’ailleurs, combien en a-t-elle, des élèves ? Il faudra que je trouve une manière de lui poser la question.

— Et bien, c’est parfait ! répond ma mère qui ne semblait pas préparée à ce que les choses se passent si bien. Donc nous continuons avec des séances de quatre heures tous les matins jusqu’à l’examen, hormis les week-end, bien entendu.

Emma allait répondre mais je lui coupe l’herbe sous le pied.

— Non, il m’en faut plus ! D’heures de cours, je veux dire. Quatre heures par jour, ce ne sera pas suffisant pour me préparer à l’examen. Il faut qu’on se voit également l’après-midi.

— Mais tu n’as pas que le français à réviser ! proteste Diane Müller.

— Pas de soucis, je vais m’y mettre… Je m’y mets dès aujourd’hui ! Mais la littérature est mon plus gros coefficient, donc il faut que je travaille un maximum dessus. Je pense qu’on peut partir sur quatre heures de plus l’après-midi. Enfin, si Emma est disponible, bien entendu, je me rattrape à la dernière minute pour ne pas paraître impoli.

— Pour moi c’est bon mais…

— Quatre, c’est vraiment trop, rétorque ma mère. Tu n’auras pas le temps de travailler la philo, l’histoire-géo, les langues…

Je savais qu’elle ne serait pas d’accord pour quatre heures, c’était un coup de bluff. Maintenant, j’attends sa contre-proposition.

— Deux heures seulement. Ça fera huit heures-midi, et treize heures-quinze heures.

J’ai ce que je voulais : une pause déjeuner.

— Treize heures trente, j’argumente. Après quatre heures de cours je préfère avoir une heure et demi de pause. Ça te conviendrait Emma ?

Elle hoche la tête, semble un peu perturbée. Peut-être est-ce dû à mon acharnement à vouloir plus d’heures de cours alors que j’imagine que d’autres tiennent le discours inverse à leurs parents. Mais tant mieux si je me distingue de ses autres élèves.

— D’accord, conclut ma mère. Dans ce cas, à partir de demain, nous ajouterons deux heures supplémentaires. Je contacterais votre agence pour les tenir au courant.

Puis elle raccompagne Emma vers la sortie en continuant de bavarder. Je ne peux rien faire d’autre que les suivre et la regarder partir, impuissant à trouver les mots pour prolonger ce moment, gêné par ma mère qui accapare maintenant la conversation et son attention, déprimé à l’idée du temps qu’il me reste avant de la revoir. Elle m’adresse un de ses sourires polis et, après un « À demain, Sébastian », la lourde porte d’entrée se referme sur elle. J’ai l’impression qu’elle a emporté avec elle mon sourire et ma joie de vivre fraîchement retrouvée.

Ma mère se tourne vers moi et, totalement inconsciente du tsunami qui a bouleversé ma vie ce matin, elle déclare :

— Très gentille, cette jeune fille. Qu’en as tu pensé, Sébastian ?

Je n’ai pas envie de répondre, et certainement pas de lui dévoiler quels sentiments a pu m’inspirer ma prof. Je ressens de nouveau cette impression de vide qui ne me quitte plus depuis bien longtemps maintenant. Mais je crois, non j’en suis certain, que c’est encore pire après avoir côtoyé Emma. Moi qui avais apprivoisé cette oppression lancinante, ce sentiment de vacuité, il me revient avec plus d’intensité encore. Je me détourne d’elle et lâche :

— Je vais dans ma chambre travailler.

Cette attitude n’est sans doute pas très sympathique, mais elle en a l’habitude, venant de moi. D’ailleurs je ne mens pas et je vais m’enfermer dans ma chambre. Je m’assieds à mon bureau et prends une minute pour faire le point sur ce qui vient de m’arriver. J’ai cette sensation, déjà ressentie auparavant, que ce matin en me levant, rien n’aurait pu me permettre de prévoir le tournant qu’allait prendre ma vie. Une fois de plus, tout à basculé en un instant, sans crier gare. Mais cette fois-ci je ne peux que me réjouir que cela soit arrivé. C’est une chance, et je vais m’y accrocher comme un naufragé le ferait avec une bouée de sauvetage.

Je laisse échapper un rire en réalisant que, jusqu’à présent, je ne m’étais même pas posé de questions sur la vie amoureuse d’Emma. Peut-être n’est-elle pas célibataire ? Ce serait un obstacle, c’est certain, mais pas insurmontable à la vue de la pugnacité qui monte en moi. Est-ce que je suis le genre d’homme qui peut l’intéresser ? Je sais déjà que je suis prêt à tout pour l’être… S’intéresse-t-elle seulement au genre masculin ? Cela je l’espère sincèrement, car c’est bien le seul point sur lequel je ne pourrais en rien l’influencer… Mais quelles que soient les difficultés, je ne conçois pas l’avenir autrement qu’avec elle.

Comment cela a-t-il pu arriver ? Les coups de foudre existent donc réellement, ils ne sont réservés aux romans à l’eau de rose ? Je me demande aussi si cela va me passer, s’atténuer. Un sentiment si fort, venu de nulle part… Comment est-ce possible ? J’aurais été le premier à essayer de raisonner une personne m’expliquant avoir vécu une telle expérience. Mais finalement, est-ce important le pourquoi, le comment ? Ces sentiments sont les plus beaux que j’ai pu ressentir depuis… je ne saurais même pas dire si je me suis déjà trouvé dans un tel état ! Non, c’est certain, cela ne m’est jamais arrivé, et je ne veux pas le laisser s’échapper.

Je suis conscient du chemin qui me reste à parcourir pour gagner son cœur, je ne suis pour l’instant qu’un élève parmi d’autres, et le temps m’est compté. Le parallèle avec mon examen de fin d’année me ferait presque rire si la situation ne m’angoissait pas autant. Il faut que je me démarque, que je retienne son attention, que je sois brillant.

Il est donc plus qu’à propos que je mette le nez dans mes livres et que je travaille. Je commence par lire le recueil d’Hugo et elle avait raison, cela m’émeut. La douleur qui transparaît est palpable, poignante. Jamais je n’ai lu de poèmes aussi sincères. Tout y est : le manque de mots pour évoquer le drame, les étapes de l’acceptation du deuil, le retour à un quotidien vide de sens ainsi que le monde qui vous entoure en vous demandant, insensible, de reprendre le fil de votre vie à jamais brisée…

Je referme le livre en douceur, avec respect et compassion, puis le mets de côté. C’est peut-être un peu trop pour un seul jour. Pour ce premier jour. Je ne peux pas me laisser envahir… J’attrape mon manuel de philo et me plonge dans le premier chapitre pour me laisser accaparer par un autre sujet. Pas la peine d’ouvrir mes classeurs, je sais déjà que leur contenu sera insuffisant pour me préparer à l’examen. Mais heureusement pour moi, j’ai mes manuels et aussi les précieuses fiches que j’ai réalisées lors de ma première année de terminale, avant que je décroche complètement et finisse par redoubler.

Quand j’ai dit que je réviserai seul le reste du programme, ce n’était pas de la vantardise, je sais que j’en suis capable, et ma mère aussi. Voilà pourquoi elle n’a pas insisté plus que cela. J’ai une mémoire photographique, je retiens tout ce que je lis. En plus de cela, je lis très vite. Les études n’étaient en rien un problème pour moi, avant que je m’en désintéresse totalement…

Il me faut environ une heure pour assimiler le premier chapitre mais je vais devoir compléter les informations qui s’y trouvent car les exemples proposés ne sont pas assez détaillés. Comme cela fait un bout de temps que je suis assis et que je me concentre sur un même sujet, je décide d’aller dans la bibliothèque du château faire quelques recherches et, par la même occasion, me dégourdir un peu les jambes.

J’ai toujours apprécié l’atmosphère paisible de ce lieu. Les murs sont couverts de rayonnages en bois ciselé, emplis de livres. Les grandes fenêtres donnant sur le parc laissent entrer une lumière douce. Cette pièce est le bureau de mon père lorsque nous vivons ici, le plus souvent l’été puisqu’il s’agit d’une résidence secondaire. Cela fait longtemps que mes pieds n’ont pas foulé le grand tapis rouge qui atténue si bien les craquements du parquet, mais me revient encore en mémoire l’écho de rires d’enfants. Le nombre de parties de cache-cache que nous avons pu faire ici ! Avant de tomber dans la nostalgie, je décide de m’approcher de l’étagère qui contient les ouvrages de philosophie. Le château s’est transmis de génération en génération dans la famille de ma mère, d’où le nombre important d’ouvrages que compte la bibliothèque, car plus d’un de nos ancêtres était collectionneur de livres. Je sais qu’elle contient de belles éditions et même quelques raretés. Il me semble d’ailleurs que mon père paie une assurance spéciale pour cette pièce…

Si je préfère me documenter en premier lieu grâce aux livres plutôt qu’avec internet, c’est que je sais que je vais vite me perdre dans des méandres d’informations. Ici je trouve rapidement ce que je cherche pour compléter mon cours et je remonte dans ma chambre pour enchaîner avec une autre matière. Mentalement, j’ébauche un planning de révision. Je pense réussir à boucler le programme de chacune des matières de l’examen dans les délais, à condition que j’y consacre tout mon temps libre. Et je vais le faire, car mon avenir post-bac ne m’a jamais paru aussi crucial que depuis aujourd’hui, où de nouvelles perspectives sont venues enrichir ma vie.