CHAPITRE 1 : VIE PARFAITE
2023
Joy se réveilla en sursaut.
Son cœur battait trop vite. Trop fort.
C’était comme si quelque chose ou quelqu’un l’avait sortie d’un songe insaisissable.
Elle resta immobile quelques secondes, assise dans son lit, le regard perdu dans le néant.
Puis elle s’en souvint.
Le courriel.
Réceptionné la veille au soir.
Elle ne l’avait pas ouvert.
Pas encore.
À côté d’elle, l’oreiller de Franck se révélait vide.
La porte s’ouvrit doucement.
— Que souhaites-tu manger pour le petit déjeuner? demanda-t-il d’une voix paisible.
Joy cligna des yeux, ramenée à la réalité.
Ce matin de juillet se montrait frais, sec, presque immobile. Elle aurait pu répondre machinalement : des œufs, une tartine, une omelette… Tout ce qui faisait partie de leur quotidien bien réglé. Mais au lieu de cela, elle sourit lentement et posa son index sur la commissure de ses lèvres.
— Je veux ta langue.
Franck éclata de rire avant de s’approcher. Il se pencha vers elle, sans hésiter, et l’embrassa avec fougue. Joy se laissa faire, le temps suspendu.
— Une omelette, murmura-t-elle finalement contre son oreille.
Elle baissa instinctivement la voix. Liel dormait entre eux. Leur fils s’était glissé dans le lit à l’aube, quand Franck s’était levé pour aller prier. Joy avait senti sa petite main chercher la sienne dans le noir, et elle l’avait attiré contre elle sans protester.
Franck, lui, fronça légèrement les sourcils. Mais il ne dit rien. Il se contenta de déposer un baiser sur le front de Joy avant de sortir préparer le petit déjeuner.
Quelques heures plus tard, le domicile se vida. Franck partit avec les enfants rendre visite à sa mère, dans le quartier Siafoumou. Joy avait préféré rester, invoquant une commande urgente pour MENLLY Fashion House, la maison de couture qu’elle dirigeait avec Lilia.
Elle ne mentait qu’à moitié.
Depuis son mariage, elle sentait la distance polie de sa belle-mère. Rien de frontal, rien de brutal. Juste une froideur maîtrisée. Joy avait appris à limiter leurs échanges. La paix remportait parfois un prix : l’évitement.
Seule enfin, elle ouvrit son ordinateur. Avant de cliquer, elle murmura une courte prière. Puis elle consulta.
Son souffle se coupa.
Elle relut. Une fois. Deux fois. Puis un rire nerveux lui échappa. Elle porta la main à sa bouche, incrédule, avant de se lever d’un bond.
— Seigneur…
Elle attrapa son téléphone et appela Lilia.
— Une maison d’édition s’intéresse à mon manuscrit.
Un silence, puis un cri étouffé.
— Quoi! Je croyais que tu avais oublié cette idée.
La joie de Joy semblait sincère, presque enfantine. Pourtant, très vite, la voix de Lilia se fit plus prudente.
— Et moi qui pensais que tu me soutenais. Tu avais dit qu’il était bien, mon livre!
— Joy… tu te rends compte de la teneur de ton récit.
— C’est un roman.
— Ton histoire. Ton amour pour un autre homme alors que tu es mariée.
— N’exagérant rien, ça reste banal comme pour beaucoup de tierces personnes.
Joy soupira.
— J’ai changé les noms, les lieux…, ajouta-t-elle.
— Tout individu qui connaît ton passé avec Grec comprendra.
— Ce qui veut dire, personne à part mon entourage et la tienne.
— Sans oublier «Grec» et sa famille.
— Tu te fais du souci pour rien.
— Et si ce n’était pas risqué, tu l’aurais déjà montré à Franck. À tes frères et à tes parents.
Joy se tut.
Elle ne répondit pas à cette dernière remarque. Elle préféra sourire, se raccrocher à l’instant.
— Félicite-moi plutôt d’avoir écrit un manuscrit qui intéresse les maisons d’édition.
— Je suis contente pour toi.Mais je ne peux pas m’empêcher de craindre que ce livre vienne perturber ta quiétude. Cette vie de famille que tu t’es construite.
— S’il te plait, Lilia, vois autre chose que ça.
— D’accord, j’arrête.
Un silence s’installa pendant quelques secondes.
— Quand est-ce que tu l’as envoyé? Que faudra-t-il faire ensuite? s’enquiert-elle
Elle lui expliqua qu’elle hésitait, mais, il y a un peu plus d’un mois, elle s’était décidée et avait soumis son manuscrit à plusieurs maisons d’Édition.
Lilia remarqua l’enthousiasme et la joie de Joy.
— Tu as l’air tellement heureuse. Je suis ravie.
— Je suis moi surprise. Je ne sais pas à quel moment ce projet, qui s’apparentait à un loisir au départ, est devenu si important pour moi.
Et c’était vrai.
*
Quelques années auparavant, Joy, qui avait alors vingt-sept ans, s’était mariée avec Franck, un chirurgien-cardiologue de trente-deux ans, éperdument amoureux d’elle.
Après ses noces avec Franck, ils quittèrent le Congo pour emménager dans une petite ville de Normandie. C’était une jolie demeure rurale offrant une vue sur les montagnes. Elle venait d’apprendre qu’elle attendait des triplés. Sa grossesse nécessitait qu’elle ne fournisse pas beaucoup d’efforts, le repos et encore le repos. La naissance était prévue pour mai 2020. Ainsi, elle devait passer l’hiver à la maison. Donc, enceinte de trois bébés, cloîtrée, Joy avait cherché un moyen de ne pas se perdre dans l’attente. C’est là que l’inspiration lui était venue.
— Franck, j’ai trouvé une idée de quoi m’occuper pendant mes mois de confinement à domicile.
— Vraiment!
Franck avait cité des propositions qu’elle avait réfutées en remuant la tête.
— Alors, que comptes-tu faire?
— Je me lancerai dans la rédaction d’un roman, avait-elle annoncé avec enthousiasme.
— Waouh, s’était-il exclamé d’un air impressionné. Tu me cachais tes talents d’auteure.
— C’est du sarcasme ou autre chose.
— Je suis ravi, mais aussi étonné. Je ne savais pas que tu aspirais à l’écriture. Et il y a à peine une semaine, tu voulais ouvrir une chaîne YouTube pour raconter des histoires aux enfants.
— C’est vrai, je ne rêve pas vraiment de devenir écrivaine. Mais le temps que j’ai passé confinée à la maison m’a permis de découvrir d’autres centres d’intérêt. La chaîne ne constituait pas une bonne option. Mais là, c’est différent, c’est comme une illumination. C’est une idée superbe.
— J’espère que cela ne sera pas une source de stress.
— Non, ça le serait si j’étais écrivaine, mais, pour ma part, ce serait pour le plaisir. Donc, je n’ai pas lieu de m’en préoccuper, avait-elle affirmé.
— D’accord, de quoi parlera ce livre?
— D’amour, de la vie…
— D’amour! avait-il répété d’un air intrigué. Comment le nommeras-tu?
— Je n’y ai pas encore pensé.
— Je crois que ton roman fera un carton, car ma femme possède un cerveau et des mains exceptionnels.
Il avait souri et avait déposé un baiser sur son front. Puis il avait ajouté, en quittant la pièce, «que le syndrome de la page blanche et le plagiat soient nuls et non avenus dans cette maison».
Elle avait dit «amen» en riant.
Après être restée seule dans le salon, elle s’était longuement posé la question que se posent tous les écrivains : «Comment nommerai-je ce livre?»
Une première idée lui était venue : un amour jamais vécu.
«Oh non, cela détruirait tout suspense, le lecteur saura déjà que cette idylle s’arrêtera peut-être malheureusement.»
Alors, elle avait pensé ensuite :Vivrai-je cet amour?
«Avec ce titre, le lecteur devinerait la réponse en lisant le roman.»
Elle avait décidé de l’écrire à la première personne. À propos du titre, elle le changerait si elle en trouvait un meilleur.
L’idée de raconter son passé avec Grec lui était venue depuis plusieurs années, lorsqu’elle languissait de lui. Mais ce n’était qu’à ce moment d’oisiveté qu’elle avait jugé bon de le concrétiser. Malgré quelques inquiétudes, du fait que c’était provocateur — car ce livre pourrait paraître comme une déclaration d’amour à Grec — cela ne l’avait pas arrêtée.
«Je l’écrirai et l’on verra le dénouement.»Avait-elle tranché dans son trouble intérieur.
Elle s’était assise devant une fenêtre avec vue sur la montagne, un jour d’hiver pendant qu’il pleuvait. Elle avait commencé à rédiger les premières lignes de son ouvrage.
Franck l’avait soutenue sans poser trop de questions. Il ne savait pas encore que certaines histoires, écrites simplement pour passer le temps, refusent de rester sages.
Elle avait fini de l’écrire avant la naissance de ses enfants et l’avait confié à un correcteur professionnel. Mais elle n’avait jamais eu le courage de franchir le pas vers la publication.
Alors, un peu plus de trois ans après cela, sa décision prise, même les inquiétudes de Lilia au téléphone ne l’ébranlèrent pas. Elle n’en démordit pas. Elle était bien déterminée à faire paraître ce roman. Quelques jours plus tard, elle reçut des réponses d’autres maisons d’édition. Cela la rendit fière et enthousiaste.Elle se sentait plus sûre d’elle, car son livre intéressait plus d’un éditeur. Elle devait maintenant retenir le meilleur. Lilia était l’unique personne de son entourage à qui elle se confiait à ce propos. Elle était donc la seule qui pouvait l’accompagner dans sa démarche de sélection de la maison d’édition la plus appropriée.
— Faisons appel à notre avocat d’affaires afin qu’il nous aide à choisir le contrat adéquat, suggéra Lilia.
— Tu as raison, mais je veux que toi et moi hiérarchisions les maisons d’édition en fonction des avis sur internet et de leur renommée. Quant à l’avocat, il décidera en fonction des contrats proposés. Ensuite, nous croiserons pour identifier la meilleure, argumenta Joy.
— C’est excellent!
Les deux femmes se lancèrent dans la quête de la maison d’édition la plus optimale. Elle classa les cinq maisons d’édition qui avaient répondu en ordre de priorité selon leurs critères. L’avocat examina les offres, ce qui permit à Joy et Lilia de choisir. Elle signa donc son contrat d’édition.
Ce matin-là, Joy s’affairait dans l’atelier flou dont elle avait la charge, tandis que Lilia s’occupait de l’atelier tailleur. Un employé vint l’informer que son agent était arrivé. Elle sortit rapidement. Leur échange fut bref, il lui avait rapporté un exemplaire de la version imprimée du roman. Après son départ, Joy courut dans le bureau de Lilia.
— C’est fait, s’écria-t-elle avant de le prendre dans ses bras.
— C’est super! se réjouit Lilia. Cela me rappelle le jour où nous avons ouvert les portes de MENLLY.
— C’est vrai, nous ressentions de la joie et de l’enthousiasme. Quand je pense que cela fait déjà huit ans aujourd’hui. Je ne peux qu’éprouver de la fierté face à nos réalisations.
Lilia prit le livre dans ses bras et en fut émerveillée.
— Je n’en reviens pas. Je le tiens dans mes mains. Ce soir, je raconterai à Amaya les prouesses de sa tante.
— Quoi? s’étonna-t-elle.
— Je ne peux confier cela à personne, pas même à ton frère, mon époux. Alors j’en parle à Amaya, qui ne le répétera pas, avoua-t-elle
— Ta fille! Celle qui parle éloquemment comme une adolescente.
— Elle ne s’intéressera pas à un seul mot. D’autant plus que je lui raconte ce genre de chose quand elle dort.
— Si tu le dis
— Ces jours-ci, tout ce qui l’importe est que sa chère tante finisse de coudre sa robe.
— Vraiment!
— À peine hier, elle me l’a demandé, précisa Lilia.
— La robe de ma lumière est quasiment terminée. Et c’est dans un mois qu’elle célébrera son quatrième anniversaire.
Joy l’appelait ainsi en référence à son premier prénom, Kia, qui veut direlumièreen kikongo. Amaya, son second, celui utilisé par tous pour s’adresser à elle, signifie «celle qui vient» en Téké.
— Je m’en veux de t’avoir soumis au secret. À cause de cela, tu as dû mentir à Ya[1]Eddy. Mais ton supplice sera terminé bientôt. J’en parlerai à Franck ce soir. Il doit être le premier à apprendre la nouvelle.
— Évidemment, déjà que tu as beaucoup trop tardé pour le lui dire, souligna Lilia.
— Tu ne manques pas une occasion de me le rappeler alors qu’en tant que belle-sœur, tu ne devrais pas m’agacer. Sinon, je peux retourner mon frère contre toi, répondit Joy d’un ton badin.
— Si je ne te parle pas franchement, qui d’autre le fera? Avant d’être l’épouse de ton frère, je suis d’abord ta meilleure amie, censée te dire la vérité, même quand elle s’avère amère. D’ailleurs, c’est aussi le rôle de la belle-sœur.
— Voilà pourquoi je me confie à toi, parce que je sais que tu me diras la vérité en toute circonstance.
Ce soir-là, après avoir couché leurs triplés, Joy montra à Franck le premier exemplaire imprimé.
— On le publiera très prochainement.
Franck la félicita, sincèrement. Une ombre passa cependant dans son regard lorsqu’il réalisa qu’elle avait tout fait sans lui.
— Tu ne me l’as pas fait lire.
— J’avais peur de douter.
— Pourquoi? Cela aurait pu s’avérer constructif et non rédhibitoire.
— Je suis d’accord, mais… s’interrompit Joy.
— Tu as attendu que la possibilité de retour en arrière se ferme. Je ne t’en veux pas. Je le comprends, rassura Franck.
— Tu tiens le premier imprimé. Regarde cette dédicace pour toi, écrite à la main avec affection, montra-t-elle.
— J’en suis honoré. Je le dévorerai en quelques jours. Cependant, je m’y attèlerai dès demain. Pour ce soir, j’ai des projets plus intéressants, répondit-il d’un air amusé.
— De quels plans parles-tu? demanda-t-elle d’un sourire espiègle.
— Tu ne tarderais pas à le savoir, reprit-il en attirant Joy vers lui sur le canapé.
Il la couvrit de baisers et l’étreignit fort dans ses bras. Ils restèrent blottis l’un contre l’autre, sur ce canapé face à l’océan. Il faisait frais à cette heure de la nuit.
— Merci, répliqua-t-il après avoir déposé un baiser sur sa tête.
— Pourquoi me remercies-tu? interrogea-t-elle déconcertée.
— Merci de m’avoir épousé, merci de m’avoir donné trois magnifiques garçons, merci de composer mon univers à moi. Merci d’avoir transformé cette maison que nous habitons depuis un peu plus de deux ans maintenant en véritable foyer. J’ai beaucoup de raisons de te dire merci. Alors, merci pour tout, déclara-t-il d’un air reconnaissant.
Joy versa une larme.
— Ne pleure pas, fit-il en essayant sa larme.
— Ce ne sont pas des larmes de tristesse, mais de gratitude.C’est plutôt à moi de te remercier pour le mari parfait et l’homme aimant que tu te révèles être, sans oublier le père formidable que tu es.
— Je pourrais passer toute ma vie comme ceci à tes côtés, renchérit-il.
— On resterait là dans notre petit cocon comme à notre lune de miel, compara-t-elle.
— D’ailleurs écourtée, par la nouvelle de l’hospitalisation de ma grand-mère.On devrait faire un voyage de noces tardif pour compléter la semaine manquante. Suggéra-t-il.
— L’idée me tente, un voyage de noces en retard, répéta-t-elle toute souriante.
— Ce sera rien que nous deux sans les enfants. Je te laisserai le soin de choisir la destination.
— C’est très alléchant, mais on a besoin de toi à ta clinique.Penses-tu que nous pouvons partir en ce moment? Si nous le faisons, Ya Elias n’approuvera pas, il sera déçu, lui fit-elle remarquer.
— Ton grand frère me trucidera. Je ne lui remercierai jamais assez de m’avoir aidé à ouvrir cette clinique. Il a déjà tant accompli malgré le fait qu’il habite à des kilomètres d’ici. J’ai promis d’assister à cette conférence, alors je m’y rendrai. Un voyage ne s’envisage pas actuellement, mais nous organiserons cela dès que possible, admit-il.
— Pour ma part, mon associée se montre très conciliante. Si tout est bien planifié, elle me laissera partir sans problème, informa-t-elle.
— J’ai hâte d’aménager mon planning pour ce voyage où je voguerai et explorerai encore et encore ce corps magnifique, répondit-il en la chatouillant, ce qui ne manqua pas de la faire rire.
Ils avaient réussi à construire une vie épanouie, une famille, ce dont elle avait toujours rêvé. Même si l’homme à ses côtés n’était pas celui de ses rêves à l’adolescence. Le passé se trouvait derrière elle, tout comme cet amour pour Grec. Ses blessures étaient pansées. Que pouvait-elle espérer de plus? Elle se réjouissait. Les femmes qui la voyaient l’enviaient, tandis que les hommes qui croisaient son chemin jalousaient l’homme qui partageait sa vie.
Tout était là.
Sa vie.
Son mari.
Ses enfants.
Son bonheur.
Tout.
Et pourtant…
Alors qu’elle s’endormait contre lui, une pensée s’imposa, silencieuse, insistante :
Si tout est parfait…
Pourquoi ai-je écrit un livre sur un autre homme?
[1]Dans la culture congolaise Yaya est un signe de respect aux aînées. Les plus jeunes mettent le préfixe Yaya ou son diminutif Ya devant le prénom des plus âgés.