Les Récupérateurs - Prélude

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Summary

Ça devait être un simple vole. Une bague sans grande importance. La chasseuse ne devait pas être un obstacle. Mais quand la Milice Grise entre en jeu, la chasse devient traque. Traqués. Blessés. Contraints de fuir ensemble, ils n'ont plus le choix. Entre alliances fragiles, et vérités enfouies, chacun devra décider jusqu'où il est prêt à aller pour survivre.

Status
Ongoing
Chapters
13
Rating
n/a
Age Rating
16+

Le billet sous la porte

Le bâtiment n’aurait pas dû tenir debout.

C’était un ancien entrepôt du quartier industriel, un bloc de briques, plus sombre que rouge, mangé par l’humidité, les vitres crevées, les murs couverts de tags superposés comme des couches de colère séchée. Des planches mal clouées barraient certaines fenêtres, laissant passer de maigres rais de soleil chargés de poussière. Ils découpaient la pièce en bandes pâles, sans jamais réussir à l’éclairer vraiment.

Au sol traînaient des bouteilles vides, un vieux sac de sport éventré, quelques boîtes en métal, deux couvertures roulées en boule. Dans un coin, un matelas affaissé reposait à même le sol, sous une couverture grise soigneusement pliée. C’était la seule chose dans la pièce qui donnait l’impression d’avoir été rangée par quelqu’un d’encore vivant.

Près d’un mur, un homme se tenait debout, un billet froissé entre les doigts. Elias jurait avec le lieu comme une bague au doigt d’un Orque.

Pantalon noir impeccable. Chemise blanche. Manteau sombre jeté sur les épaules. Même ici, au milieu du batiment sale et de la poussière, il avait l’air d’avoir traversé la ville pour se rendre à un rendez-vous important, non pour dormir dans un squat oublié de tous. Sa peau, d’une pâleur presque irréelle, paraissait capter la lumière plutôt que la recevoir. Sous ses yeux gris très clair, deux ombres rosées soulignaient encore davantage la froideur nette de ses traits. Ses cheveux, blancs comme du givre ancien, étaient ramenés en arrière avec un soin discret.

Il relut le mot une dernière fois, la mâchoire serrée.



Je cherche quelqu’un avec vos talents.

Rémunération intéressante.

Librairie d’ouvrages anciens, rue des Cendres, 14.

Ce soir.


Pas de signature.

Elias froissa le papier d’un geste sec et le jeta au loin. La boule heurta le mur avant de rouler entre deux bouteilles. Il n’aimait pas les messages anonymes. Il aimait encore moins qu’un inconnu sache où il dormait.

La question n’était pas seulement de savoir qui avait glissé le billet sous sa porte. La vraie question était de savoir depuis combien de temps on savait où le trouver. Et cela, il n’aimait pas y penser.

Il promena un regard lent dans la pièce.

Il quitterait cet endroit avant l’aube. De toute façon, il le sentait venir depuis plusieurs jours. Une planque qui dure trop longtemps finit toujours par devenir une habitude, et les habitudes tuent plus sûrement que les armes. Airéfin avait cela de particulier : on pouvait s’y fondre, mais jamais s’y reposer.

Il s’y était pourtant presque habitué.

Presque.

Il connaissait déjà les rues à éviter, les cafés qui ne posaient pas de questions, les parkings souterrains assez froids pour lui offrir un peu de répit l’été, les quais déserts, les halls d’immeubles où l’on pouvait disparaître quelques heures sans attirer l’attention. Il avait même, à sa manière, quelques connaissances. Rien de proche. Rien de sûr. Juste assez pour survivre.

Un travail restait un travail. Et s’il s’agissait d’un piège, il disparaîtrait. Comme toujours. Il ramassa son manteau, jeta un dernier regard au mot au sol, puis sortit sans se retourner.

La rue était presque vide quand il arriva dans le vieux quartier. Ici, la ville changeait de visage. Les bâtiments n’avaient plus l’agressivité nue des zones industrielles. Les façades, étroites et hautes, se tassaient les unes contre les autres comme si elles se méfiaient du temps. Les lampadaires diffusaient une lumière froide sur les pavés humides. Rien ne bougeait, sinon quelques reflets dans les vitrines et le souffle lointain d’une voiture dans une rue parallèle. Rien d’inhabituel. Rien de rassurant non plus.

Elias s’arrêta devant la boutique. L’enseigne de bois était ancienne, presque effacée, mangée par les ans, mais on y devinait encore le nom de la boutique “Le Passage Annoté “. Les lettres délavées y subsistaient encore, ainsi que des symboles dont il ignorait tout, ou qu’il préférait faire semblant d’ignorer. Derrière la vitrine, des piles de livres montaient de travers, coincées entre des boîtes, des globes ternis, des cadres, des chandeliers, des objets trop vieux pour être là par hasard.

Une lumière jaune brûlait encore à l’intérieur malgré l’heure tardive. Il posa la main sur la poignée. La porte n’était pas verrouillée. Évidemment. Il inspira une fois, longuement. Tous ses sens étaient en alerte. Puis il entra.

La porte grinça sans qu’aucune clochette ne sonne. Le silence qui l’accueillit n’était pas celui d’une boutique vide. C’était un silence plus dense, plus attentif. Un silence qui semblait écouter.

Elias demeura immobile quelques secondes, le temps que ses yeux s’habituent à la pénombre. L’air sentait le papier ancien, la poussière, la cire froide et quelque chose d’autre, plus difficile à saisir. Une odeur sèche, presque minérale, comme si certaines choses entreposées ici n’avaient jamais vraiment appartenu à ce monde. Il avança lentement.

Les rayonnages montaient jusqu’au plafond, lourds de volumes reliés de cuir, de cartons, de boîtes sans étiquette. Entre les livres, il y avait des objets posés avec trop de soin pour n’être que décoratifs : une longue-vue en laiton noirci, un coffret d’ivoire fendu, une pendule arrêtée sur une heure inconnue, une boussole dont l’aiguille tournait par à-coups sans jamais choisir de direction, un masque de bois craquelé suspendu à un clou, les yeux vides tournés vers la pièce.

Ses doigts effleurèrent le rebord d’une étagère. Le cuir d’un livre craqua sous la légère pression. Elias retira aussitôt sa main. Ce lieu n’était pas une simple librairie. C’était un endroit où l’on conservait des choses. Ou où l’on les cachait. Son regard glissa vers le fond de la pièce et s’arrêta.

Un miroir.

Il était aussi haut qu’une porte, simplement posé contre un mur, directement sur le plancher. Son cadre sombre, sculpté de motifs presque effacés, semblait plus ancien que le reste de la boutique. La surface du verre, elle, était parfaite. Trop parfaite.

Elias s’en approcha malgré lui.

Son reflet lui rendit son image avec une fidélité troublante : la blancheur de sa peau, le gris pâle de ses yeux, la netteté de sa silhouette sombre et claire au milieu de ce bric-à-brac immobile. Pourtant, quelque chose clochait.

Il ne sut pas dire quoi. Il recula. Non. Il n’aimait pas ça. Il tourna légèrement la tête, repéra la sortie, calculant déjà la distance qui le séparait de la rue, quand une voix s’éleva derrière lui.

-Vous êtes ponctuel. Voilà une qualité devenue presque exotique.

Elias se retourna aussitôt.

Un homme se tenait là, comme s’il avait toujours été dans la pièce et qu’Elias avait seulement eu le mauvais goût de ne pas le remarquer plus tôt.

Il était vêtu d’une manière absurde pour l’endroit, et pourtant, sur lui, rien ne paraissait ridicule. Pantalon sombre parfaitement coupé, gilet raffiné, chemise claire, veste ancienne d’une élégance presque provocante. Une montre, du moins ça y ressemblait, à chaîne brillait faiblement à sa taille. Tout, chez lui, était choisi avec trop de soin pour être accidentel. Même sa posture semblait composée. Même le pli de sa manche paraissait réfléchi.

Son visage, fin et mobile, portait cette expression propre aux hommes qui s’amusent davantage qu’ils ne le laissent entendre. Son regard, vif derrière son calme, détaillait Elias avec une précision tranquille, sans hostilité, mais sans la moindre gêne. Et puis il y avait cette moustache. Imposante. Trop nette pour être négligée, trop soignée pour être accidentelle, elle achevait de donner à l’homme une allure aussi raffinée qu’exaspérante. Ce n’était pas une moustache oubliée sur un visage : c’était une moustache pensée, entretenue, probablement admirée par son propriétaire avec un sérieux tout à fait déraisonnable. Elias la regarda une seconde de trop et comprit aussitôt une chose : cet homme devait être insupportablement satisfait de lui-même.

-C’est vous qui m’avez fait venir ? demanda Elias.

-En personne, répondit l’inconnu avec une légère inclinaison de tête. Je vous aurais volontiers offert une entrée plus théâtrale, mais il faut savoir respecter les goûts sobres de ses invités.

Elias ne bougea pas.

-Je n’ai pas souvenir d’avoir accepté d’être votre invité.

Un sourire passa sur le visage de l’homme.

-Non. Seulement celui d’avoir poussé ma porte. Ce qui, dans certaines maisons, revient au même.

Il désigna vaguement la librairie autour d’eux, comme s’il parlait d’un salon parfaitement convenable et non d’un lieu rempli d’objets inquiétants.

-On m’a dit que vous étiez efficace, reprit-il.

-Ça dépend du travail.

-Réponse prudente. J’approuve. La prudence vous sied mieux que la confiance.

Elias plissa légèrement les yeux.

-Le travail.

-Une bague.

-Une bague.

-Oui, fit l’homme avec un calme presque aimable. Vous avez l’oreille excellente. C’est assez reposant.

Elias le regarda sans répondre. L’autre poursuivit :

-En argent. Gravée. Ancienne. Pas très grande, ce qui est pratique, car les objets encombrants compliquent toujours les déplacements et ruinent la ligne des manteaux.

Elias croisa les bras.

-Et c’est tout ?

-Pour l’instant, oui.

-Où est-elle ?

-Quelque part où elle ne m’est d’aucune utilité.

-Qui la garde ?

-Des gens qui auraient sans doute préféré s’occuper d’autre chose.

-Pourquoi moi ?

Cette fois, l’homme marqua une légère pause, comme s’il choisissait entre plusieurs réponses qui l’amusaient toutes.

-Parce qu’on m’a parlé d’un homme discret, débrouillard, capable d’entrer là où il n’est pas attendu et d’en ressortir avec ce qui ne lui appartenait pas encore. Ce sont des talents rares. Et très pratiques.

-Vous me flattez pour éviter de répondre.

-Naturellement. Mais cela ne signifie pas que j’aie tort.

Elias laissa passer un silence. Oui, voilà, ça, c’était précisément le genre d’homme qu’il n’aimait pas : celui qui parlait comme s’il menait une conversation légère alors qu’il posait déjà des pièges dans chaque phrase.

-Je ne travaille pas à l’aveugle, dit-il.

-Et pourtant, vous êtes ici.

-Parce que je suis venu voir à qui j’avais affaire.

-Et votre verdict ? demanda l’homme avec un intérêt poli, comme s’il demandait réellement un avis sur un vin.

Elias le détailla de nouveau. Les vêtements trop élégants. Le ton trop tranquille. Le regard trop attentif.

-Vous êtes soit très riche, soit très dangereux.

Le sourire de l’inconnu s’élargit d’un rien.

-Comme il serait vulgaire de vous laisser croire qu’il faut choisir.

Puis il s’approcha, juste assez pour que la lumière accroche davantage les détails de sa tenue. Une broche discrète. Un tissu de belle qualité. Des mains impeccables. Des mains d’homme qui écrivait, manipulait, classait, décidait, pas des mains de rue.

-La rémunération sera à la hauteur du service, dit-il.

Il annonça la somme. Elias cessa de respirer une seconde. Beaucoup trop. Il releva les yeux.

-Pour une bague ?

-Vous dites cela comme si les petites choses n’avaient jamais causé de grands désastres.

-Qu’est-ce qu’elle fait ?

-Voilà la question que posent toujours les gens raisonnables.

-Et alors ?

-Alors je préfère les gens raisonnables à distance.

Elias esquissa un sourire bref, sans joie.

-Vous êtes insupportable.

-On me l’a déjà dit, reconnut l’homme. Souvent par des personnes qui revenaient tout de même me voir.

Il contourna tranquillement un guéridon encombré de livres, du bout des doigts, comme s’il connaissait la place exacte de chaque objet sans avoir besoin de les regarder.

-La bague se trouve au musée Bellor. Réserve des collections. Vous la prenez. Vous me la rapportez. Vous ne la portez pas, vous ne l’essayez pas, vous n’improvisez rien d’imbécile avec.

-Un musée ?

-Oui.

-Vous engagez donc quelqu’un pour voler dans un musée.

-Je préfère dire : corriger une erreur de propriétaire.

Elias secoua légèrement la tête.

-Et le risque ?

-Élevé.

-Évidemment.

-Il y a notamment une chasseuse.

Cette fois, Elias se figea franchement.

-Une chasseuse ?

-Oui.

-Et c’est maintenant que vous me le dites ?

-Avant cela, vous n’aviez pas encore accepté. Il aurait été prématuré de gâcher l’ambiance.

Elias le fixa avec irritation.

-Vous avez une façon très particulière de présenter les choses.

-J’essaie de rendre le monde supportable.

-Une chasseuse de quel genre ?

-Le genre consciencieux. Rapide. Méfiante. Et, si j’en crois les derniers renseignements, de fort mauvaise humeur.

-Formidable.

Le libraire referma son carnet.

-Elle ne devrait pas être un problème… à condition que vous n’en fassiez pas un.

-Voilà qui me rassure à peine.

L’homme inclina légèrement la tête, puis ajouta, d’un ton où flottait quelque chose qui ressemblait de très près à de la malice :

-Et elle a, paraît-il, le sang chaud.

Les yeux pâles d’Elias se durcirent. L’homme, lui, semblait presque savourer sa propre formule.

-Le feu et la glace ont généralement des rapports fatigants, poursuivit-il. J’imagine que vous vous en sortirez avec tout le professionnalisme dont on m’a chanté les mérites.

-Vous en savez beaucoup pour quelqu’un qui répond si peu.

-Mon cher, dit-il doucement, si je répondais à tout, les conversations perdraient l’essentiel de leur charme.

Puis, avec une sérénité exaspérante, il s’installa derrière son bureau, tira à lui un ouvrage relié et l’ouvrit comme si l’affaire était déjà entendue.

-Vous pouvez disposer.

Elias ne bougea pas.

-C’est tout ?

L’homme leva les yeux vers lui.

-Non. Mais c’est tout ce que vous êtes prêt à entendre ce soir.

Il y eut dans son regard une lueur étrange, vive, presque malicieuse, infiniment plus dérangeante qu’un air menaçant. L’expression d’un homme qui ne craignait ni la suite, ni Elias, ni même ce qu’il l’envoyait chercher.

-J’espère que ça en vaut la peine, dit Elias.

Un silence. Puis le libraire referma doucement son livre sans le quitter des yeux.

-Croyez-moi, dit-il, les histoires qui commencent par une bague valent rarement la peine de rester simple.

Elias sortit sans rien ajouter. Mais il emporta avec lui l’impression tenace que rien, dans cet endroit, n’avait été laissé au hasard. Ni le billet. Ni la bague. Ni la chasseuse. Ni l'homme à l’allure d’un autre siècle, qui semblait observer le monde comme un lecteur déjà rendu au dernier chapitre.