Chapitre 1
Tourmentée par les événements de la veille, je ne goûtai au repos que fort tard, l’esprit assailli de souvenirs douloureux. Mes larmes coulèrent sans discontinuer, m'interdisant tout sommeil. À l'aube, mes jambes se dérobèrent sous moi, encore affaiblie par cette nuit d'affliction ; je demeurai donc prostrée de longs instants au bord de mon lit avant de gagner la salle d'eau pour mes ablutions.
En croisant mon reflet, je peinai à m'identifier. "Quel mal m'a donc ainsi transformée ?", songeai-je avec effroi. Mon apparence évoquait celle d'un spectre échappé d'un récit d'épouvante. Après un bain délassant, je revêtis une tenue d'intérieur et descendis l'escalier. Les éclats de voix de ma mère, fustigeant la gouvernante, parvinrent jusqu'à moi. Cette dernière, à notre service depuis quinze ans, est pour moi une figure maternelle de substitution, tant la tendresse de ma propre génitrice me fait défaut. Pour elle, je ne suis que le vestige d'une erreur de jeunesse ; c’est auprès de Nathalie que j'ai toujours trouvé refuge. En pénétrant dans la salle à manger, je subis le regard méprisant d’Irène, dont l'exaspération à mon égard n'était que trop manifeste lorsqu'elle s'exclama:
- J'eusse espéré m'épargner la vue de ton visage en cette heure matinale, déclara-t-elle d'un ton plein de morgue, comme si ma seule présence l'importunait.
- Bonjour, Nathalie, saluai-je, m'efforçant d'éluder une confrontation qui n'eût abouti qu'à d'amers reproches. Mieux valait, de toute évidence, s'épargner une telle scène.
- Bien le bonjour, Mademoiselle Claire. De quoi souhaiteriez-vous composer votre premier repas ce matin ? s'enquit-elle avec douceur.
- Je me contenterai d'un yaourt à la grecque, agrémenté de fruits rouges et de graines de chia, précisai-je avec sobriété.
Nathalie se retira en cuisine afin de satisfaire ma requête. Je me tournai alors vers "la sorcière" et ne pus m'empêcher de noter son inhabituelle allégresse ; sans doute sa liaison éphémère de la veille lui avait-elle procuré un vif contentement. Lorsqu'elle reparut enfin, je m'empressai d'absorber mon repas, tant l'atmosphère de cette pièce devenait suffocante. Une fois ma collation achevée, Nathalie vint promptement débarrasser la table. Avant de regagner mes appartements, je jetai un ultime regard vers Irène, laquelle pianotait avec ferveur sur son appareil, vraisemblablement en quête d'une nouvelle aventure galante
J’ai revêtu un pantalon de denim, un débardeur immaculé ainsi qu’un pull à capuche ; mes cheveux furent simplement rassemblés en une queue-de-cheval avant que je ne me chausse de mes baskets. Mon seul désir était de m'évader au grand air. Franchissant le seuil de cette demeure que je percevais comme une geôle, je me hâtai vers l'établissement le plus proche, le Storyville Café. Installée à une table en terrasse, je m'apprêtais à savourer une lecture paisible, ma tasse de café à la main, lorsqu'une scène singulière attira mon attention : des enfants, âgés d'une dizaine d'années, étaient pourchassés par deux adolescents de mon âge.
N'écoutant que mon courage, je me précipitai pour m'interposer et protéger ces êtres vulnérables. Les enfants trouvèrent immédiatement refuge derrière moi, tandis que les deux jeunes gens, le souffle court, me foudroyaient du regard, comme s'ils s'apprêtaient à commettre un acte de violence à mon égard. Je soutins leur regard avec une fermeté inébranlable :
- Quelles sont vos intentions à l'égard de ces enfants ? m'enquis-je, les sourcils froncés dans une attente impérieuse.
Ils s'échangèrent un regard laconique, les traits tirés par le mécontentement. Ils étaient deux : l'un, un jeune homme brun à la stature imposante et athlétique ; l'autre, un roux aux yeux d'un brun profond, tirant sur le tamarin, qui paraissait l'aîné de son compagnon.
Le brun pivota alors vers moi et s'exclama :
- Écartez-vous sur-le-champ, misérable importune ! s'exclama-t-il avec un mépris non dissimulé.
- Pour quel motif exercez-vous de telles pressions sur ces innocents ? m'enquis-je avec sévérité, avant de me détourner d'eux pour porter toute mon attention vers les enfants, sans même daigner attendre leur justification.
- Vous pouvez vous retirer en toute quiétude ; ne craignez rien, je me chargerai de ces chenapans, déclarai-je avec une assurance inébranlable.
Ils partirent tout de suite apeurés
L’un d’eux laissa échapper un rire sardonique avant que son expression ne se pétrifie dans une colère noire.
- Oseriez-vous nous défier avec une telle insolence ?, éructa-t-il, faisant un pas menaçant dans ma direction, les poings serrés et le regard injecté de sang.
Je ne cillai point, ancrant mes pas dans le sol avec une détermination farouche. Bien que mon cœur tambourinât contre mes côtes, je refusai de laisser paraître la moindre faille dans ma contenance.
- Votre stature ne m'intimide guère, rétorquai-je d'une voix cristalline mais tranchante, tout en soutenant leur regard fielleux.
Sans m'accorder le temps de la réflexion, je m'avançai vers lui d'un pas déterminé et lui assénai une gifle magistrale. Je le vis porter la main à sa mâchoire, le regard chargé d'une intention meurtrière. Je m'étais persuadée que ma condition de femme et l'aspect public du lieu me préserveraient de toute représaille ; toutefois, je dus promptement ravaler mes certitudes en le voyant marcher vers moi, l'expression glaciale et résolue.
La terreur m'envahit à chacun de ses pas. Je reculai d'abord, puis, cédant à la panique, je me détournai pour prendre la fuite, courant à perdre haleine vers ma demeure sans oser vérifier si mes assaillants se trouvaient sur mes talons. En atteignant le seuil, la crainte qu'ils ne m'aient traquée me poussa à jeter un regard furtif derrière moi. À mon immense soulagement, la rue était déserte. Je franchis alors précipitamment l'imposant portail, sachant que cette enceinte demeurait mon unique sanctuaire.
À peine rentrée, je gagnai mes appartements dans l'espoir de trouver le repos, mais ce fut en vain ; dès que je fermais les paupières, cette image obsédante surgissait, m'interdisant tout sommeil. C’est en m'abîmant dans mes pensées que je réalisai soudain que l’aube marquerait ma rentrée scolaire. Je me devais de m'y préparer, ce qui impliquait de dormir enfin, sous peine d'arborer des traits tirés et une mine de spectre dès mon premier jour.
Je m'allongeai alors en mettant en pratique une méthode de relaxation découverte fortuitement sur les réseaux sociaux. Après une profonde inspiration, je fermai les yeux et sombrai dans l'inconscience sans même m'en apercevoir ; il faut croire que ce procédé se révéla d'une efficacité redoutable. Lorsque je m'éveillai, la clarté déclinante filtrant par la fenêtre m'indiqua que j'avais dormi fort longtemps. J'eus la certitude d'avoir manqué le dîner en entendant mon estomac protester vigoureusement. En me glissant vers la cuisine, j'aperçus Nathalie, tout entière absorbée par sa tâche, qui ne nota point ma présence
- Mais quelle occupation vous retient donc ici à une heure si indue ? Ne devriez-vous point vous trouver dans vos appartements, goûtant au repos ? m'enquis-je, provoquant chez elle un léger tressaillement de surprise.
- Oh ! Vous m’avez causé une vive frayeur, Mademoiselle Claire ! À vrai dire, Madame attend des convives dès l'aube ; devant me rendre au marché à la première heure, je m'attèle aux préparatifs du petit déjeuner dès ce soir, afin de m’épargner tout grief, confia-t-elle dans un souffle, comme si elle redoutait que les murs n'aient des oreilles.
- Auriez-vous cependant quelque soupçon quant à l'identité de cet individu ? m'enquis-je, le regard brillant d'une curiosité non dissimulée.
- J'en ignore tout, Mademoiselle, confessait Nathalie
Sans m'appesantir davantage sur l'identité des convives de ma mère, je regagnai le réfrigérateur pour y saisir le mets que Nathalie avait avec sollicitude réservé à mon intention. Je regagnai mes appartements d'un pas pressé, presque aérien. Assise au bord de mon lit, je savourai ce plat exquis avant de déposer l'assiette sur le chevet. Je m'étendis alors, résolue à solliciter une seconde fois le sommeil.
Je fus tirée de ma torpeur par la stridence impérieuse de mon réveil. M’extrayant du confort de mes draps, je gagnai la salle d’eau où je laissai s’écouler une eau dont la chaleur m’enveloppa bientôt tout entière. C’est là, dans ce refuge de vapeur, que je trouve ma seule véritable sérénité. Je m'attardai tant que mes doigts finirent par se flétrir, signal indéniable qu'il me fallait quitter ces lieux, ce que je fis sans plus tarder.
De retour dans mes appartements, je me séchai avec soin avant de me diriger vers mon vestiaire. Je portai mon choix sur un débardeur immaculé et un pantalon de type "cargo" aux nuances verdoyantes, que je revêtis promptement. Devant mon miroir, je n'appliquai qu'une touche de fard des plus discrètes : un trait d’eye-liner pour souligner mon regard et un voile de rouge à lèvres mat. Une fois chaussée, mon sac à l'épaule, je franchis le seuil de ma chambre et descendis l’escalier. Je m’apprêtais à longer la salle à manger sans daigner y accorder la moindre attention, lorsque sa voix m’interrompit brutalement :
- Claire ! N'avez-vous point l'intention de prendre quelque nourriture avant votre départ ? s'enquit-elle, m'arrêtant net dans mon élan.
Sa sollicitude me frappa de stupeur. À l’accoutumée, elle m'oppose une indifférence de marbre, ne s'enquérant jamais de mes besoins élémentaires. Pourtant, elle semble aujourd'hui manifester un semblant d'affection. Serait-elle moins insensible qu'elle ne le laisse paraître ? Agit-elle par réelle bienveillance ou n'est-ce là qu'une mise en scène destinée à préserver les apparences devant ses hôtes ?
- Non ne vous inquiétez pas pour moi, dis je pour la rassurer
- Qui a donc prétendu que je nourrissais la moindre inquiétude à votre égard ? s'exclama-t-elle avec une morgue glaciale. Je redoutais simplement que votre présence ne vienne à nouveau importuner mon regard, s'empressa-t-elle de préciser pour lever toute méprise
Je ne cillai point sous l'impact de cet affront, mais un sourire amer étira mes lèvres.
- Soyez donc rassurée, ma présence ne viendra plus troubler la quiétude de vos matinées , rétorquai-je d'un ton glacial. Sans lui laisser le loisir de répliquer, je tournai les talons et franchis le seuil, laissant derrière moi l'ombre de cette demeure pour m'élancer vers ma nouvelle destinée.
Je demeurais intimement convaincue qu'elle n'agissait de la sorte que pour dissimuler son affection à mon égard ; au plus profond de mon être, je persistais à croire en la sincérité de ses sentiments, songeai-je en franchissant le seuil. Je pris alors possession de la Chevrolet écarlate, le seul bien qui trouvât encore grâce à mes yeux, précieux vestige du souvenir de mon père. Je parcourus une dizaine de kilomètres avant de m'immobiliser sur l'aire de stationnement de mon nouvel établissement.
Lorsque je coupai enfin le moteur, le silence qui envahit l’habitacle me parut soudain oppressant. Je demeurai un instant immobile, les mains encore crispées sur le volant de ce précieux héritage paternel. Par le pare-brise, l'architecture imposante et austère du lycée se dressait devant moi, telle une citadelle imprenable dont je m'apprêtais à franchir les lignes. Une ultime bouffée d'incertitude m'assaillit
ce lieu serait-il le théâtre d'un nouveau départ ou celui de mes futurs tourments ?