Chapitre 1
La ville d’Arven dormait.
Pas complètement les villes ne dormaient jamais complètement mais elle somnolait, du moins. Les rues larges et propres de la zone commerciale étaient désertes à cette heure, les vitrines éteintes, les lampadaires projetant des cônes de lumière blanche sur l’asphalte humide. Quelque part au loin, un tramway automatique glissait sans bruit sur ses rails.
23h47.
Dans une ruelle perpendiculaire à l’avenue principale, une silhouette se déplaçait le long d’un mur abandonné.
Yunna n’avait jamais vraiment compris pourquoi les gens trouvaient ça illégal. Un mur blanc et vide, c’était du gâchis. Un mur avec quelque chose dessus, c’était de l’existence. Elle n’avait jamais vu la différence entre les deux comme une question de propriété plutôt comme une question de respect. Respecter un espace vide en le laissant vide, ça lui avait toujours semblé une forme d’indifférence.
Elle secoua la bombe de peinture. Le cliquetis du bouchon résonna doucement dans la ruelle.
Derrière elle, suspendue dans l’air à hauteur d’épaule, une petite horloge tournait lentement. Pas plus grande que sa paume. Ses aiguilles étaient des épées miniatures, effilées et précises, qui indiquaient l’heure avec une fidélité mécanique. Yunna ne l’avait jamais touchée. Elle était là depuis aussi longtemps qu’elle s’en souvenait depuis l’enfance, depuis avant qu’elle comprenne que tout le monde n’en avait pas une.
L’horloge ne dérangeait personne. Les gens la voyaient rarement, et quand ils la voyaient, ils l’oubliaient presque aussitôt. Yunna avait longtemps pensé que c’était normal. Maintenant elle savait que ça ne l’était pas, mais ça ne changeait pas grand-chose à sa façon de vivre.
Elle commença à peindre.
Le travail prit quarante minutes. Yunna ne se pressait jamais quand elle peignait se presser, c’était faire des erreurs, et elle détestait les erreurs sur les murs. Une erreur sur un mur restait là. Elle ne pouvait pas l’effacer, elle ne pouvait pas revenir dessus sans que ça se voie. Les murs étaient honnêtes de cette façon.
Quand elle recula pour regarder le résultat, elle pencha la tête légèrement sur le côté.
Une femme aux traits indistincts, debout dans ce qui ressemblait à une tempête figée. Pas dramatique. Juste... là. Présente dans quelque chose de grand qui ne la remarquait pas.
Pas mal.
Elle attrapa son sac à dos posé contre le mur et le passa sur une épaule. Les épées de l’horloge s’orientèrent soudainement toutes vers la gauche, comme des boussoles affolées. Yunna les regarda une demi-seconde.
Une lumière venait de s’allumer dans l’immeuble en face.
Elle ne courut pas. Elle marcha vite, ce qui était différent courir attirait l’attention, marcher vite donnait juste l’impression d’être pressée. Elle tourna au coin de la ruelle, monta sur une poubelle, attrapa l’échelle de secours d’un immeuble voisin, et fut sur le toit en moins de vingt secondes.
En bas, deux agents de sécurité arrivèrent devant le mur tagué.
— Encore elle, dit l’un d’eux.
— Appelez le commissariat, répondit l’autre avec la lassitude de quelqu’un qui avait dit cette phrase trop souvent.
Sur le toit, Yunna les regarda depuis le bord un instant. Puis elle se retourna et disparut dans la nuit d’Arven.
Le commissariat du quartier nord sentait le café froid et le désinfectant.
Yunna était assise sur un banc en plastique depuis environ une heure, les coudes sur les genoux, le regard quelque part sur le mur en face. Les menottes étaient posées à côté d’elle l’agent qui l’avait amenée les avait retirées au bout de dix minutes, visiblement peu convaincu qu’elles servent à quelque chose. Il avait ensuite disparu quelque part dans les couloirs et n’était pas revenu.
Quinzième fois cette année, pensa-t-elle sans émotion particulière.
Nouveau record.
L’horloge tournait doucement dans l’air à sa droite. Une des épées-aiguilles oscillait légèrement, comme si elle hésitait sur une direction. Yunna l’observa un moment, puis reporta son regard sur le mur.
La porte s’ouvrit. Un officier entra, tenant une feuille de papier avec l’expression de quelqu’un qui aurait préféré être n’importe où ailleurs.
— Yunna, dit-il. Encore toi.
Elle leva deux doigts dans sa direction. Une sorte de salut.
— Bonsoir.
Il soupira. Yunna avait remarqué que les adultes qui la connaissaient depuis un moment ne prenaient plus la peine d’être indignés. L’indignation demandait de l’énergie, et elle avait épuisé les réserves de la plupart d’entre eux depuis longtemps.
— On a appelé l’orphelinat, dit-il.
Yunna ne répondit pas. Quelque chose se contracta légèrement dans sa poitrine pas de la peur, non, jamais vraiment de la peur plutôt cette sensation particulière d’un engrenage qui se mettait en marche, d’une conséquence qui approchait avec la régularité tranquille d’un métronome.
— Ah, dit-elle finalement.
Mira arriva vingt minutes plus tard.
Yunna entendit ses pas avant de la voir un rythme régulier, sans précipitation. Mira ne se précipitait jamais. C’était une des choses que Yunna avait appris à identifier comme un signe d’alarme. Quand les gens se précipitaient, c’était parce qu’ils paniquaient. Quand Mira marchait lentement, c’était parce qu’elle avait décidé quelque chose.
La directrice de l’orphelinat Sainte-Vael avait la cinquantaine, des cheveux poivre et sel attachés en chignon bas, et cette qualité rare chez les adultes d’occuper l’espace sans avoir besoin de le remplir de bruit. Elle portait sa veste grise pas celle qu’elle mettait pour les sorties ou les réunions officielles, l’autre, la sobre, celle qu’elle réservait aux conversations sérieuses.
Yunna nota la veste.
C’est mauvais signe.
Mira prit le formulaire des mains de l’officier sans le regarder.
— Combien ? dit-elle.
— Quinzième infraction cette...
— Merci.
Elle signa. Elle rendit le formulaire. Elle regarda Yunna.
— Lève-toi.
Elles marchèrent côte à côte dans les rues d’Arven. Il était passé minuit. L’air sentait la pluie récente et le béton chaud. Yunna gardait les mains dans les poches de sa veste et regardait droit devant elle.
Le silence entre elles n’était pas inconfortable. C’était une des choses auxquelles Yunna avait mis du temps à s’habituer, avec Mira le fait qu’elle ne remplissait pas les silences. La plupart des adultes le faisaient, comme si le silence était quelque chose qui devait être réparé. Mira le laissait exister.
— Tu as mangé ce soir ? dit Mira finalement.
Yunna tourna la tête vers elle, surprise par la question.
— Oui.
Mira hocha la tête. Elle ne dit rien d’autre.
Yunna regarda à nouveau devant elle. Elle ne comprenait pas pourquoi cette question l’avait désarçonnée. C’était une question simple. Pratique. Elle avait répondu honnêtement.
Peut-être que c’était ça le problème. Les questions simples et pratiques de Mira étaient toujours honnêtes aussi, et l’honnêteté avait cette façon de prendre plus de place qu’elle n’en avait l’air.
Le bureau de Mira était rangé avec la précision de quelqu’un qui avait appris que le désordre coûtait du temps, et que le temps était une ressource que l’on ne récupérait pas. Une plante sur le rebord de la fenêtre. Des photos de groupe sur le mur des années d’enfants qui étaient passés par Sainte-Vael, certains souriants, d’autres non. Yunna reconnaissait son propre visage sur l’une d’elles, quelque part vers le milieu, expression neutre comme d’habitude.
Mira posa une tasse de thé devant elle et s’assit de l’autre côté du bureau.
— Tu veux qu’on parle du tag, dit-elle, ou tu veux qu’on parle de ce qui va pas ?
— Le tag c’est de l’art, répondit Yunna.
— Sur un mur privé à minuit.
— De l’art incompris.
Mira ne sourit pas. Ses yeux s’adoucirent légèrement, ce qui chez elle était l’équivalent d’un sourire.
— Yunna.
Yunna leva les yeux de sa tasse.
— L’année prochaine tu as dix-huit ans.
Le silence qui suivit était d’une nature différente des précédents. Plus dense. Yunna savait où cette phrase allait, elle y était allée dans sa tête des dizaines de fois ces derniers mois, tard le soir, quand l’orphelinat était silencieux et que l’horloge tournait dans l’obscurité de sa chambre.
— Sainte-Vael ne peut plus te garder après ça, dit Mira. Tu le sais.
— Je sais.
Mira ouvrit un tiroir. Elle posa une enveloppe sur le bureau entre elles. Blanche, cachetée, avec le logo de l’Académie Veylor imprimé en haut à gauche. Sobre. Officiel.
Yunna la regarda sans la toucher.
— Non, dit-elle.
— Tu n’as pas lu.
— J’en ai pas besoin.
Mira poussa doucement l’enveloppe vers elle.
— Ils ont détecté ta compatibilité avec un artefact du Trône. C’est rare, Yunna. Ça n’arrive pas souvent, et quand ça arrive...
— Je m’en fiche.
— Je sais.
Un silence.
— Lis quand même.
Yunna prit l’enveloppe. Elle la tint entre ses deux mains, les pouces sur les bords, sans l’ouvrir. Le papier était épais, de bonne qualité. Le genre de papier que les institutions utilisaient pour signifier que ce qu’elles avaient à dire méritait d’être dit sur quelque chose de solide.
Mira se leva et commença à ranger doucement les tasses vides sur le plateau.
— Tu dors ici cette nuit, dit-elle. Demain tu as corvée de cuisine.
— C’est une punition ?
— C’est une corvée de cuisine.
Elle s’arrêta à la porte. Se retourna une dernière fois.
— Dors un peu.
La porte se ferma avec un clic doux.
Yunna resta seule dans le bureau, l’enveloppe sur les genoux. L’horloge tournait derrière elle dans le silence, ses petites épées indiquant patiemment l’heure à personne en particulier. Yunna la regarda un moment. Puis elle regarda l’enveloppe.
Elle ne l’ouvrit pas ce soir-là.
Mais elle ne la posa pas non plus.
Le lendemain matin, Yunna dormait encore quand la voix de Lyria traversa deux étages et plusieurs murs pour la trouver.
— MIRA ! MIRA EST-CE QUE YUNNA EST LÀ ?
Yunna ouvrit les yeux. Fixa le plafond. Écouta les pas dans l’escalier, l’agitation dans le couloir en bas, la voix qui se rapprochait avec l’énergie d’une personne qui avait visiblement décidé que les heures matinales n’existaient pas pour les autres.
Elle se rassit sur le lit, les cheveux en désordre, et regarda l’enveloppe de Veylor posée sur sa table de nuit.
Ah.
Elle la ramassa. La glissa dans la poche de sa veste. Se leva.
Lyria était dans l’état que Yunna lui connaissait depuis l’enfance, celui qu’elle appelait intérieurement lemode catastrophe, qui se caractérisait par des cheveux bruns courts dans tous les sens, un sac à dos ouvert qui perdait des affaires à chaque pas, et une énergie qui remplissait l’espace d’une pièce entière avant même que la personne soit entrée dedans.
Elle apparut au bout du couloir et s’arrêta net en voyant Yunna.
Le soulagement sur son visage était visible depuis l’autre bout du couloir.
— Oh dieu merci tu es là, dit-elle.
Elle traversa la distance entre elles en trois secondes et attrapa Yunna par les épaules.
— J’ai besoin que tu viennes à Veylor avec moi.
Yunna la regarda. Lyria la regardait en retour avec l’expression de quelqu’un qui avait répété cette phrase dans sa tête pendant tout le trajet et était soulagée d’avoir pu la dire avant que quelque chose d’autre arrive.
— Bonjour à toi aussi, dit Yunna.
— Ma famille veut que j’intègre l’académie ce semestre. J’ai pas le choix. Mais je vais pas y aller toute seule Yunna je vais...
— Non.
— Je t’ai même pas expliqué...
— Non.
Lyria ouvrit la bouche. La referma. Prit une inspiration.
— Yunna.
— Non.
C’est Mira qui régla la question, comme Yunna aurait dû s’y attendre.
La directrice apparut au bout du couloir avec l’expression tranquille de quelqu’un qui avait attendu ce moment et qui savait exactement combien de temps il lui restait à attendre. Yunna la regarda. Vit quelque chose dans ses yeux pas de la manipulation, rien d’aussi simple plutôt la certitude calme d’une personne qui avait pris une décision qu’elle croyait juste.
— Tu savais qu’elle venait, dit Yunna.
— Je lui ai peut-être envoyé un message.
— Tu m’as tendu un piège.
— J’ai facilité une conversation.
Dans le bureau, Mira posa une deuxième enveloppe sur la table. Même logo Veylor. Yunna la regarda sans y toucher.
— Il y en a une troisième, dit Mira.
Elle sortit une dernière enveloppe du tiroir.
Un nom était écrit dessus en lettres régulières :Alexei Voss.
— Un ancien pensionnaire de Sainte-Vael, dit Mira. Il est déjà à l’académie. Membre du Trône.
Lyria se tourna vers Yunna avec l’enthousiasme de quelqu’un qui venait de trouver un argument supplémentaire.
— Tu vois ? T’as déjà quelqu’un là-bas.
— Je le connais pas.
— Il vient d’ici comme toi c’est pareil.
Yunna regardait Mira.
— C’est qui ?
Mira prit un moment avant de répondre. Pas une hésitation, Mira n’hésitait pas, elle choisissait. Elle choisit ses mots avec soin, et ce qu’elle dit fut :
— Quelqu’un qui aurait été content de savoir que tu vas bien.
Yunna plissa légèrement les yeux. La réponse était étrange. Pas évasive exactement, Mira n’était pas évasive, mais incomplète d’une façon qui semblait délibérée. Comme si la réponse complète existait mais n’était pas encore le bon moment pour elle.
Elle ne posa pas d’autre question.
Une heure plus tard, Yunna se tenait dans le couloir de l’orphelinat avec son sac à dos sur l’épaule, le même qu’elle avait la nuit précédente, complété de deux ou trois affaires supplémentaires attrapées dans sa chambre.
Elle tenait les deux enveloppes. La sienne et celle d’Alexei Voss, qu’elle rendit à Mira sans un mot.
— Je viens pas pour l’académie, dit-elle.
Mira prit l’enveloppe.
— Je sais.
— Je viens parce que Lyria va se perdre sans moi.
Lyria, debout dans l’encadrement de la porte, ouvrit grands les yeux.
— JE T’AIME, dit-elle avec une conviction absolue, et elle traversa le couloir en deux pas pour serrer Yunna dans ses bras avec l’enthousiasme d’une personne qui venait de gagner quelque chose d’important.
— Lâche-moi, dit Yunna.
Elle ne résista pas vraiment.
Mira les regarda depuis le seuil du bureau. L’expression de son visage était difficile à lire, elle l’était souvent, mais quelque chose dans la tension de ses épaules s’était relâché, imperceptiblement. Elle regarda Yunna par-dessus l’épaule de Lyria, et Yunna la regarda en retour.
— Mange correctement là-bas, dit Mira.
— C’est ça tes conseils d’adieu ?
— C’est un conseil pratique.
Yunna ajusta la bretelle de son sac. L’horloge tournait dans l’air derrière elle, ses petites épées indiquant l’heure avec leur précision habituelle. Puis, lentement, elles pivotèrent toutes dans la même direction.
Vers l’avant.
Vers Veylor.
Yunna les regarda une seconde. Puis elle descendit les escaliers sans se retourner, Lyria sur ses talons qui parlait déjà du trajet, du dortoir, de ce qu’elle avait entendu dire sur l’académie.
Elle n’avait pas changé d’avis.
Elle avait juste décidé d’aller dans cette direction-là pour l’instant.
C’était différent.
Note de l’auteure : Ce chapitre est susceptible d’évoluer lors de la réécriture.