Le Monde Murmure

All Rights Reserved ©

Summary

Le Synopsis Clara, seize ans, s'ennuie dans le silence étouffant de la maison de sa défunte grand-mère, Rose. Alors qu'elle est reléguée au tri de la cave, elle découvre une vieille boîte de biscuits en fer blanc qui dégage une odeur de terre ancienne et d'orage. À l'intérieur : le Lanmawa Asiatica, un champignon millénaire et luminescent, accompagné d'une lettre testamentaire. Rose y révèle l'existence du "Monde Murmure", une réalité invisible qui coexiste avec la nôtre, habitée par des énergies pures que nous prenons à tort pour des créatures de contes de fées. Clara a trois jours pour explorer ce monde. Mais la lettre est brûlée à l'endroit crucial : celui qui explique ce qu'il se passe si l'on ne revient pas à temps.

Status
Complete
Chapters
11
Rating
4.0 1 review
Age Rating
13+

L’HEURE DES PUSSIÈRES

S’il y avait une chose que Clara détestait par-dessus tout, c’était le silence de la maison de sa grand-mère. Ce n’était pas un silence paisible. C’était un silence lourd, un silence de plomb qui semblait s’infiltrer dans les murs en briques rouges de cette vieille demeure bourgeoise, un silence qui vous pressait les tympans jusqu’à ce que vous entendiez votre propre cœur battre trop fort.

Et depuis le décès de Mamie Rose, deux semaines plus tôt, ce silence était devenu assourdissant.Clara, seize ans et des poussières – beaucoup de poussières, à en juger par l’état du grenier qu’elle venait de nettoyer – soupirait. Ses parents s’affairaient à l’étage principal, emballant les souvenirs d’une vie, discutant à voix basse de “succession” et de “mise en vente”. Clara, elle, avait été reléguée aux étages inférieurs.

« Clara, ma chérie, si tu pouvais jeter un coup d’œil à la cave... juste pour trier les vieux journaux... ». C’était le code pour « Fais-toi oublier et ne touche à rien de valeur ».Elle poussa la porte lourde, dont la peinture écaillée s’effritait comme de la vieille peau.

Un escalier en bois, raide et grinçant, plongeait dans les ténèbres. L’odeur la frappa instantanément : un mélange d’humidité, de vieux papier, de naphtaline et d’un arôme plus subtil, plus profond, une odeur de terre ancienne qui n’avait rien à faire dans une maison de banlieue.Clara descendit. Chaque marche émettait un gémissement plaintif.

Arrivée en bas, elle tâtonna pour trouver l’interrupteur. Une ampoule nue, faible et jaunissante, s’alluma, projetant plus d’ombres qu’elle n’éclairait la pièce. Le sous-sol était immense. Des étagères métalliques s’alignaient le long des murs en ciment, ployant sous le poids de boîtes en carton mystérieuses, d’appareils électroménagers datant de la préhistoire (en tout cas, du siècle dernier) et de meubles recouverts de draps blancs, comme des fantômes figés.

— Bon... journaux, murmura Clara, l’écho de sa voix se perdant dans les recoins sombres.Elle s’approcha de la première pile de cartons, étiquetée « ARCHIVES ROUSSEAU ». Elle commença le tri, sans conviction. Ses doigts s’engourdissaient par le froid, l’air était vicié, chaque geste soulevait une micro-tempête de particules scintillantes dans le faible faisceau de l’ampoule. Elle se sentait observée.

Ce n’était pas la première fois qu’elle descendait ici, enfant elle en avait peur, mais là, c’était différent. C’était comme si l’air lui-même vibrait.Deux heures passèrent. Ses parents étaient descendus une fois, brièvement, pour lui apporter une bouteille d’eau et vérifier qu’elle n’avait pas « fait de bêtises ». Ils semblaient soulagés de la voir travailler sagement, ignorants la fatigue qui lui endolorissait le dos et l’étrange malaise qui la rongeait.

— Allez, Clara, tu peux le faire. Juste un dernier carton.Le dernier carton, tout au fond de la pièce, derrière une pile instable de chaises dépareillées, était différent. Il n’était pas en carton, pour commencer.

C’était une boîte en fer blanc, rouillée par endroits, une vieille boîte de biscuits. Mais ce n’était pas l’étiquette effacée qui attira son attention. C’était l’odeur. L’odeur de terre ancienne, de sous-bois après la pluie, de champignonnière... elle émanait directement de cette boîte.Clara déplaça les chaises avec précaution. Ses mains, sales et gercées, se posèrent sur la surface froide de la boîte. L’odeur était presque enivrante. Elle essaya d’ouvrir le couvercle.

Il était scellé, comme soudé par le temps et la rouille. Elle jura, chercha un tournevis sur une étagère à proximité. Elle en trouva un, vieux et rouillé lui aussi, mais solide.Elle l’inséra sous le rebord du couvercle et fit levier. Un grincement métallique strident déchira le silence.La boîte résista, puis, soudain, le couvercle sauta et alla rouler sur le sol en ciment avec un bruit de tonnerre.Clara recula, le cœur battant à tout rompre, les yeux grands ouverts.

L’odeur n’était plus une simple odeur. C’était un parfum. Un parfum puissant, complexe, boisé, musqué, avec une note de jasmin et de... ozone ? C’était la fin d’un orage d’été concentrée dans une boîte de fer blanc.Elle s’approcha de nouveau. À l’intérieur, dans ce qui ressemblait à un nid de mousse séchée et d’une sorte de coton soyeux, reposait un objet singulier. Ce n’était pas un bijou, ce n’était pas une lettre.C’était un champignon.

Mais quel champignon. Il était d’une taille respectable, son chapeau, d’un brun profond et velouté, était parsemé de petites taches dorées qui semblaient capturer la lumière de l’ampoule.Son pied était fin, long, d’une texture fibreuse, comme si de minuscules nervures bleues et violettes y étaient tissées. Et surtout, il n’était pas mort.

Pas vraiment. Une lueur infra-luminescente, presque imperceptible, émanait de ses lamelles dorées, palpitant faiblement.À côté, sur un morceau de papier jauni, une écriture cursive, élégante et un peu tremblée – celle de Mamie Rose, sans aucun doute – était inscrite.Clara lut, la voix brisée :« Pour Clara.

Si tu lis ceci, c’est que j’ai perdu la course. Ne me pleure pas, ma chérie, j’ai vécu mille vies, et toutes grâce à ce que tu tiens entre tes mains.Il s’appelle leLanmawaAsiatica. Il vient de loin, de montagnes que les cartes modernes ont oubliées. Il est plus vieux que les nations, plus vieux que les pyramides. Il est la clé d’un monde qui est là, Clara, juste sous nos yeux, mais que nos sens trop bruts ne peuvent percevoir.

Les anciens l’appelaient le Monde Murmure. C’est là que les fées ne sont pas des princesses de dessins animés, mais des énergies pures, et les gnomes, non pas des statues de jardin, mais les gardiens de la pierre et du temps. C’est un monde magnifique, terrifiant et vrai.Tu as toujours été une enfant curieuse, comme je l’étais. Tu l’as senti, n’est-ce pas ? La vibration de l’air, le silence qui n’en est pas un...L’effet dure trois jours, Clara. Trois jours entiers. Si tu choisis de voir, prépare-toi. Et souviens-toi de la seule règle : au crépuscule du troisième jour, tu dois être revenue à l’endroit où tu es. Sinon... »La lettre s’arrêtait là. La fin était illisible, tachée, peut-être brûlée.

Clara restait là, le champignon dans sa boîte ouverte à ses pieds, la lettre froissée dans sa main. Ses parents l’appelaient du haut de l’escalier.— Clara ? Ma chérie ? On va commander des pizzas, tu montes ?Sa voix était lointaine, étrangement déformée, comme si elle venait d’une autre dimension. Clara fixa leLanmawaAsiatica. La lueur infra-luminescente semblait s’intensifier, comme un battement de cœur accéléré. L’odeur de sous-bois orageux l’enveloppait, la séduisait.

Ce n’était pas une blague. Mamie Rose était beaucoup de choses, mais elle n’était pas folle. Et ce champignon... il ne ressemblait à rien de connu.Une peur glaciale lui serra les entrailles, mais juste derrière, il y avait l’exaltation, une soif de vérité que le lycée et les pizza-parties n’avaient jamais pu étancher. Et si... Et si tout ce qu’elle avait toujours suspecté était vrai ? Si le monde était plus grand, plus magique, plus dangereux que ce que ses parents pensaient ?

Elle prit une profonde inspiration, ses doigts frôlant la mousse soyeuse dans la boîte.— Clara ! Tu montes, oui ou non ?La voix de son père était plus proche cette fois. Elle l’entendait se rapprocher de la porte de la cave.C’était maintenant ou jamais.Clara ferma la boîte avec un bruit sec. Elle ne la cacha pas, elle la prit sous son bras. Elle ramassa la lettre, la plia et la glissa dans sa poche.Elle remonta l’escalier en bois, marche après marche, le silence de la maison ne l’oppressant plus. Au contraire.Ce silence vibrantétait devenu une promesse.