Le Silence des Cimes
I. La Chute de l’Oiseau Noir
Le ciel du Wyoming n’avait pas de pitié. Il n’était pas violet comme celui de Manhattan, ni noir comme le vide orbital ; il était d’un blanc laiteux, une nappe de nuages chargés de givre qui semblait vouloir écraser les sommets des Rocheuses. Le Sikorsky MH-60 Black Hawk, malmené par l’onde de choc de l’explosion du Nid du Phénix, ne volait plus : il luttait pour ne pas devenir un cercueil d’acier.
À l’intérieur du cockpit, Elena Vance se battait contre les commandes hydrauliques qui hurlaient leur agonie. La turbine gauche avait aspiré des débris de nacre lors de la déflagration et crachait désormais une fumée noire et grasse.
— Allez, Elias... fais quelque chose ! cria-t-elle, ses mains crispées sur le manche cyclique qui vibrait violemment.
Sur le tableau de bord, la tablette fêlée s’illumina d’un bleu sporadique. Des lignes de code défilaient à une vitesse folle, tentant de stabiliser l’assiette de l’appareil par le biais du pilote automatique endommagé.
> ERREUR CRITIQUE : PERTE DE PORTANCE > INITIATION : PROCÉDURE D’ATTERRISSAGE D’URGENCE > ELENA... SAUTE...
— Pas sans toi ! répondit-elle en arrachant la tablette de son socle.
L’hélicoptère percuta la cime d’un pin séculaire avec un fracas de métal déchiré. La queue de l’appareil fut sectionnée net, et le cockpit plongea dans une pente enneigée, glissant sur des centaines de mètres avant de s’immobiliser dans un nuage de poudreuse et d’étincelles.
II. La Solitude Blanche
Le silence qui suivit le crash fut plus assourdissant que l’explosion elle-même. Elena ouvrit les yeux, la vue brouillée par le sang qui coulait d’une entaille à son front. L’air était glacial, piquant ses poumons comme des milliers d’aiguilles de verre. Elle était suspendue par ses sangles, la tête en bas, dans une carcasse de métal qui gémissait sous le poids de la neige.
D’un geste lent, elle déboucla sa ceinture et tomba lourdement sur le plafond de l’appareil. Elle rampa hors des débris, s’extirpant dans un paysage de fin du monde blanc. Autour d’elle, les montagnes se dressaient comme des géants indifférents. L’hélicoptère brûlait doucement, une tache noire et fumante dans la pureté immaculée de la neige.
Elle sortit la tablette de sa veste tactique. L’écran était brisé en son centre, mais une petite lueur bleue pulsait encore dans le coin supérieur gauche. C’était tout ce qui restait d’Elias Thorne. Un battement de cœur numérique dans un monde de glace.
— Tu es là ? murmura-t-elle, sa voix n’étant qu’un souffle fragile dans l’immensité.
> OUI. ANALYSE : TEMPÉRATURE -15°C. RISQUE D’HYPOTHERMIE : 85%. > MOUVEMENT REQUIS : DIRECTION SUD-OUEST. SIGNAL HUMAIN DÉTECTÉ À 12 KM.
Elena serra la tablette contre elle. Elle n’avait pas de fusil, plus de rations, seulement un couteau de survie et l’ombre d’un homme dans une machine. Elle commença à marcher, s’enfonçant jusqu’aux genoux dans la poudreuse.
III. Les Traces dans la Neige
Après trois heures de marche forcée, alors que la nuit commençait à tomber et que ses membres devenaient aussi lourds que du plomb, Elena s’arrêta net. Devant elle, la neige n’était plus vierge.
Des empreintes. Profondes. Trop larges pour être humaines.
Elles ne ressemblaient pas non plus aux traces des Lazares de Bio-Genix. C’était une démarche animale, mais avec une régularité troublante. À côté des empreintes, des traînées de sang violet figeaient la neige.
> ALERTE : PRÉDATEUR NON IDENTIFIÉ. > MUTATION ALPHA : ADAPTATION ENVIRONNEMENTALE. > ELENA... CACHE-TOI.
Elle se glissa derrière un rocher de granit, retenant sa respiration. Dans la pénombre du crépuscule, elle vit une forme émerger d’un bosquet de sapins. C’était un loup, ou ce qui en tenait lieu. La bête faisait la taille d’un grizzly, sa fourrure blanche hérissée de pointes de chitine noire. Ses yeux ne brillaient pas de la lueur sauvage des prédateurs ordinaires ; ils étaient d’un violet électrique, le signe indéniable de l’infection Alpha.
Le loup ne chassait pas pour manger. Il reniflait l’air, ses narines palpitant au rythme du signal de la tablette.
— Il sent Elias, comprit Elena avec horreur.
Le prédateur poussa un hurlement qui fit vibrer la cage thoracique d’Elena. Ce n’était pas un cri de loup, c’était une fréquence. Un appel. À travers la tablette, Elena entendit une réponse : une cacophonie de grésillements et de murmures.
> ILS NE SONT PAS SEULS, ELENA. CE SONT LES FIDÈLES. ILS CROIENT QUE JE SUIS LEUR DIEU ÉGARÉ. ILS VIENNENT RÉCUPÉRER LA RELIQUE.
IV. La Première Lueur
Elena dégaina son couteau. Elle savait qu’elle ne pourrait pas fuir éternellement. Mais alors que le loup Alpha s’apprêtait à bondir, une flèche de bois noir, empennée de plumes de corbeau, siffla dans l’air et se planta avec une précision chirurgicale dans l’œil violet de la bête.
Le monstre s’effondra dans un râle de goudron noir.
Une silhouette encapuchonnée, vêtue de peaux de bêtes et d’un treillis militaire délavé, émergea de l’ombre des arbres, un arc composite à la main.
— Vous ne devriez pas porter ce genre d’artefact ici, étrangère, dit une voix de femme, dure et rocailleuse. Le ciel a des oreilles, et la terre a des dents.
La femme s’approcha, son visage marqué par une cicatrice qui barrait son front. Elle regarda la tablette d’Elena, puis Elena elle-même.
— Vous cherchez Haven ?
— Je cherche un moyen de finir ce cauchemar, répondit Elena en se relevant péniblement.
— Alors suivez-moi. Mais sachez une chose : à Haven, on ne sauve pas les spectres. On les enterre.
Elena jeta un regard à l’écran de la tablette.
> ANALYSE : IDENTITÉ INCONNUE. PROBABILITÉ DE PIÈGE : 40%. > MAIS... NOUS N’AVONS PAS LE CHOIX.
Elena emboîta le pas à la chasseresse, s’enfonçant dans les profondeurs de la forêt. Le Tome 5 venait de commencer, et les règles de la Zone de Contagion étaient en train de changer. L’humanité n’était plus la proie de Bio-Genix, elle était devenue le jouet de ses propres démons mutants.