Anonymat brisé
Je n’ai jamais aimé les changements. Pourtant, me voilà debout devant le portail de mon nouveau lycée, un sac trop lourd sur l’épaule, essayant de respirer normalement.
Autour de moi, les gens parlent fort, rient aux éclats, se racontent les potins des grandes vacances. Et puis, il y a moi, au milieu de cette foule, qui ne me sens pas à ma place, mal à l’aise, seule... Après une grande inspiration, je décide de franchir le seuil de l’établissement. J’ai reçu mon emploi du temps avant-hier par mail : je commence à 10h par un cours de philosophie. Même ma matière préférée n’arrive pas à apaiser la boule de stress qui ne fait que gonfler dans le creux de mon ventre.
Une fois devant la salle, je prends une dernière inspiration et j’entre. Quelques élèves sont déjà installés : certains fêtent bruyamment leurs retrouvailles, tandis que d’autres ont le nez fourré dans un livre ou leur téléphone. Je repère une place libre tout au fond, près d’une fenêtre, et je m’y installe sans demander mon reste. Personne ne fait attention à moi, et tant mieux : intégrer une nouvelle école pour son année de terminale est peu commun.
Les minutes s’étirent jusqu’à l’arrivée du professeur. Entre-temps, la classe s’est remplie. Après avoir rétabli le calme, il se présente comme notre professeur de philosophie et professeur principal. Il précise qu’à la moindre question, nous pouvons aller le voir. Puis vient le moment que je redoutais : il nous demande de nous lever chacun à notre tour pour nous présenter, donner notre âge et notre ancien établissement. À cette idée, mon ventre se tord.
Les présentations commencent dans un brouhaha régulier de chaises qui grincent sur le sol. La majorité sont des anciens ; ils déclinent leur identité avec assurance. Certains avouent avec un sourire gêné ou un haussement d’épaules qu’ils redoublent, tandis que d’autres affichent la fierté de ceux qui connaissent déjà les recoins du lycée. Parmi eux, quelques nouveaux se lèvent aussi, la voix parfois hésitante. Je les observe du coin de l’œil, essayant de me rassurer en me disant que je ne suis pas la seule à débarquer. Mais plus la rangée se rapproche de moi, plus mon cœur s’emballe.Le garçon devant moi se rassoit. Le professeur hoche légèrement la tête dans ma direction. C’est à moi. Je sens un picotement envahir ma nuque. Je me lève, les mains agrippées au bord de mon bureau pour ne pas trembler.
— Je m’appelle Lyana Moreno,je lance d’une voix un peu trop haute avant de me reprendre.Je viens du lycée de Oak Ridge, où j’ai passé mes trois dernières années. Et... j’ai 19 ans.
À l’énoncé de mon âge, un léger flottement parcourt la salle. Quelques têtes s’échangent des coups d’œil rapides et j’entends un murmure étouffé au fond. Pas besoin d’en dire plus : ils ont tous compris que je ne suis pas là pour une première tentative. Le poids de mon redoublement semble flotter dans l’air, lourd et embarrassant. Le professeur hoche la tête avec un sourire bienveillant pour clore ma présentation.Je me laisse glisser sur ma chaise, soulagée que le projecteur ne soit plus braqué sur moi. Contre toute attente, les deux heures qui suivent défilent. Entendre parler de concepts, de morale et d’existence me permet de vider mon esprit. C’est comme une bulle de calme dans le chaos de ma rentrée.
Soudain, la sonnerie retentit, brisant le silence attentif. Le tumulte reprend instantanément. Je range soigneusement mes affaires et, alors que je franchis la porte de la salle, une fille m’interpelle. Elle est dans ma classe de philo. Je crois que son nom est Enora, ou quelque chose comme ça. Elle est magnifique : grande, blonde, avec d’incroyables yeux verts et un visage de poupée. Je fais tache à côté d’elle avec ma petite taille et mes cheveux châtains.
— Bonjour ! Je m’appelle Eliora, on est dans la même classe de philo. Lyana, c’est ça ?s’exclama-t-elle.
— Euh... oui, c’est bien ça...
— Ok, super ! Je vais te faire visiter l’école et te dire tout ce qu’il y a à savoir ici. Allez, viens !
Un peu sonnée par tant de spontanéité, je la suis. Elle me fait faire le tour du propriétaire : administration, cantine, bibliothèque, gymnase et même la piscine. Une fois sorties de l’enceinte du lycée, elle me montre les cafés sympas du quartier. À notre retour devant les grilles, il est déjà 13h. Je remarque alors un attroupement devant un imposant bâtiment voisin.
— Ce sont des élèves du lycée ?demandé-je à Eliora.
Elle suit mon regard et ses yeux s’illuminent.
— Non, ça, c’est l’université Blackwood. Elle porte le même nom que notre lycée car c’est le même fondateur.
Soudain, elle pousse un petit cri et se dirige vers l’université, m’attrapant le bras pour m’entraîner avec elle. Je manque de trébucher à plusieurs reprises avant qu’elle ne s’arrête net devant un groupe de quatre garçons. Son regard est rivé sur l’un d’eux : il est immense et arbore des cheveux teints d’un blanc neige qui tranche avec ses sourcils noirs. Sans prévenir, le garçon ouvre les bras et Eliora s’y jette pour l’embrasser. Je comprends immédiatement qu’il s’agit de son petit ami.
Je finis par détacher mes yeux du couple pour détailler ses trois compagnons, figés comme des statues de marbre.
Juste à côté du “Blanc Neige”, un garçon dégage une assurance naturelle. Sa peau dorée contraste avec ses yeux en amande d’un vert forêt surprenant. Il porte ses cheveux bouclés très court sur les côtés et affiche un sourire en coin qui creuse une petite fossette sur sa joue. Il discute joyeusement avec le troisième, un jeune homme à la peau d’ébène profonde, dont la mâchoire puissante donne à son visage un aspect sculptural. Ce dernier, vêtu d’un t-shirt blanc et d’une veste en cuir, semble analyser tout ce qui l’entoure avec un regard froid et critique.
Et puis, il y a le quatrième.
Mon regard se pose sur lui et se fige instantanément. Il se tient légèrement en retrait. Ses cheveux sont d’un noir de jais, retombant un peu devant ses yeux. Et quels yeux... d’un vert émeraude incroyablement perçant, presque surnaturel.
Alors que les autres sont occupés à discuter ou à s’enlacer, lui me regarde. Il me regarde intensément, sans aucune expression déchiffrable, mais avec une concentration qui me met mal à l’aise. J’ai l’impression qu’il lit en moi, qu’il voit tous mes doutes. Son regard est comme un aimant, m’empêchant de détourner les yeux, me piégeant dans son intensité silencieuse.
Eliora finit par se détacher de son copain, le visage rayonnant, sans lâcher son bras. Elle semble enfin remarquer que je suis restée en retrait, un peu comme une ombre gênée au milieu de ce tableau de magazines.
— Oh, j’oubliais mes bonnes manières !s’exclame-t-elle avec un enthousiasme débordant.Lyana, attend que je te présente aux garçons , lui c’est Swan, mon copain. Ne te fie pas à son air de bon garçon , il est beaucoup moins sage qu’il n’en a l’air.
Swan m’adresse un petit clin d’œil , un sourire détendu aux lèvres. Eliora enchaîne rapidement en pointant le garçon à la peau dorée et au sourire en coin.
— Là, c’est Jayden. C’est le rayon de soleil du groupe, mais fais attention, il passe son temps à raconter des bêtises.
— Jay pour les intimes ma jolie !lance Jayden avec une étincelle malicieuse dans ses yeux vert forêt.Si tu cherches les meilleures soirées du quartier, c’est à moi qu’il faut parler.
Eliora lève les yeux au ciel et désigne le garçon à la veste en cuir, qui n’a toujours pas décroché un sourire.
— Lui, c’est Kael . Il étudie le droit à l’université, d’où son air de juge qui va te condamner à perpétuité. Mais au fond, c’est un ange... enfin, très loin au fond.
Kael se contente d’un hochement de tête sec, presque impérial, tout en continuant de nous observer avec une distance analytique.
Puis, le silence se fait. Un silence plus dense, plus lourd. Eliora se tourne vers le quatrième garçon, celui qui ne m’a pas quittée des yeux une seule seconde. Son ton change légèrement, devenant un peu plus sombre.
— Et enfin, voici Damon.
Elle ne rajoute rien, aucune petite blague, aucun commentaire sur son caractère. Damon ne bouge pas. Ses yeux émeraude semblent m’ancrer au sol, m’empêchant toute fuite.
Il ne pipe pas un mot non plus.
Swan brise soudain le silence devenue gênant en tapotant l’épaule de Damon.
— Bon, on bouge ? On a faim et la pause ne va pas durer éternellement. On va manger au ”Spot“, vous venez avec nous les filles ?
Eliora me regarde avec des yeux suppliants, déjà prête à dire oui.
Mon cœur bat si fort dans ma poitrine que j’ai l’impression que tout le groupe peut l’entendre. L’invitation de Swan est chaleureuse, le sourire de Jayden est encourageant, mais le regard de Damon est... trop. Trop intense, trop lucide, comme s’il avait déjà dressé ma biographie complète en trois minutes de silence.
Je sens la panique monter, cette vieille amie qui me murmure que j’ai déjà atteint mon quota d’interactions sociales pour l’année.
— C’est vraiment gentil, mais...je bafouille en reculant d’un pas, mon sac pesant soudain une tonne sur mon épaule.Je... j’ai promis à ma mère de l’appeler pour lui dire comment s’est passée la rentrée. Et j’ai encore quelques papiers administratifs à régler au secrétariat avant qu’ils ne ferment.
C’est un mensonge à moitié crédible, mais c’est ma seule issue de secours. Eliora affiche une petite moue déçue, ses grands yeux verts perdant un peu de leur éclat.
— Oh, dommage ! On aurait pu bien rigoler. Tu es sûre ? Le ”Spot" fait les meilleurs burgers de la ville.
— Une prochaine fois, promis,je réponds avec un sourire qui, je l’espère, ne semble pas trop crispé.
Je n’ose pas croiser à nouveau le regard de Damon. Je sens pourtant son attention braquée sur moi, lourde, presque palpable. Je fais un petit signe de main général à la bande — Swan, Jayden qui me fait un clin d’œil, et Kael qui reste de marbre — avant de faire demi-tour.
Je marche d’un pas rapide, presque pressé, vers la grille du lycée. Ce n’est qu’une fois que j’ai tourné l’angle de la rue que je m’autorise enfin à expirer l’air que je retenais dans mes poumons. Je m’adosse contre un mur en briques froides, les mains tremblantes.Pourquoi me regardait-il comme si j’étais une énigme à résoudre ?
Je ferme les yeux un instant, essayant de chasser l’image de ses iris émeraude. Ma rentrée devait être discrète. Je devais être invisible, l’élève de 19 ans qui finit sa scolarité dans son coin. Mais en une fraction de seconde, entre Eliora la tornade blonde et ce Damon au regard magnétique, j’ai l’impression que mon anonymat vient de voler en éclats.
Je n’ai jamais aimé les changements, et pourtant, tout ici semble vouloir me bousculer. Entre ce redoublement que je traîne comme un boulet et ces nouvelles rencontres qui me dépassent déjà, je sens que cette année ne sera pas seulement celle de la dernière chance... elle sera celle de tous les dangers.