LA LITURGIE DU VIDE
I. La Cène de l’Adieu
L’odeur du rôti de bœuf aux herbes flottait encore dans l’air, chaude et réconfortante, un anachronisme cruel dans cette salle à manger où le temps venait de s’arrêter. Sur la table en chêne, la porcelaine des grands jours brillait sous l’éclat des chandelles qui achevaient de se consumer dans un dernier gémissement de cire.

Simon regardait son père, la tête posée sur son assiette, juste à côté d’une miche de pain à peine entamée. Sa mère, elle, semblait simplement s’être assoupie sur l’épaule de sa petite sœur, Chloé, dont les nattes blondes retombaient sur son chandail préféré. Ils avaient l’air paisibles. C’était ce que le Haut Commissariat à la Protection Civile avait promis sur toutes les chaînes : “Une transition douce, un glissement sans douleur vers le grand silence avant que le Nuage n’embrase l’oxygène.”
— Réveillez-vous..., murmura Simon, sa propre voix lui parvenant comme si elle venait du fond d’un puits.
Il tenta de se lever, mais ses jambes étaient de coton. Son corps se souvenait encore des convulsions qui l’avaient terrassé la veille, lorsqu’il avait été ramené de force par la patrouille de quartier après sa fuite dans les bois. Ils lui avaient injecté “la dose de rappel” pour calmer son hystérie. Mais Simon était vivant. Son cœur battait la chamade, un tambour de guerre dans une maison de poupées.
II. Le Cri Silencieux de Skype
Tout avait basculé quarante-huit heures plus tôt, lors de l’appel avec sa grand-mère, restée seule dans son appartement du centre-ville. Simon revoyait l’écran de la tablette, le visage de son aïeule déformé par une agonie que le gouvernement avait juré d’effacer.
— Simon... ça brûle... ça ne dort pas..., avait-elle hurlé avant que ses yeux ne se révulsent, injectés de sang.
Le “Sommeil Bleu”, la pilule miracle distribuée dans chaque boîte aux lettres avec un sceau officiel, n’était pas un anesthésique. C’était un poison paralysant qui laissait l’esprit conscient alors que les organes s’éteignaient dans une fournaise interne. Simon avait essayé de le dire à ses parents. Il avait hurlé, supplié.

— Simon, c’est la panique qui te fait parler, avait dit son père d’une voix d’un calme effrayant, en lissant les cheveux de Chloé. Le gouvernement ne nous mentirait pas sur une chose pareille. C’est un acte de charité nationale. On part ensemble, dignement.
Ils avaient bu leur vin mélangé à la poudre bleue. Ils avaient souri. Ils avaient obéi.
III. L’Horreur de la Résilience
Simon se traîna vers la fenêtre et écarta les rideaux. Le monde extérieur était d’un gris de plomb. Le fameux “Nuage Toxique” — cette menace d’effondrement atmosphérique qui avait servi de prétexte à l’Euthanasie Globale
— stagnait au-dessus des toits, immobile, comme une brume de pollution ordinaire. Pas de flammes. Pas de fin du monde spectaculaire. Juste un silence assourdissant.
Il réalisa alors la probabilité statistique de sa survie. Son métabolisme d’adolescent, dopé par l’adrénaline de sa fuite et peut-être une malformation cardiaque bénigne que le médecin scolaire avait notée l’an dernier, avait transformé le poison en un coma profond plutôt qu’en un arrêt cardiaque.
Il était le témoin d’une erreur de calcul.
Il retourna vers Chloé. Il posa sa main sur son front. La peau était froide, d’un froid qui ne trompait pas. Sa petite sœur, qui avait peur du noir, était partie dans l’obscurité la plus totale, entourée de parents qui croyaient la sauver.
— Vous avez été si bêtes..., sanglota-t-il, s’effondrant sur le parquet. Vous avez été si dociles.
IV. Les Murmures de la Rue
Un bruit attira son attention. Un craquement de gravier. Simon se figea. Si le monde était fini, qui marchait dans l’allée ?
Il rampa jusqu’à la fenêtre de la cuisine, évitant de regarder le corps de son frère aîné, effondré près du frigo. Dehors, des hommes en combinaisons blanches pressurisées circulaient de maison en maison. Ils ne portaient pas de masques à oxygène contre un nuage toxique, mais des pulvérisateurs et des scanners.

— Secteur 4 nettoyé, grésilla une radio à travers la vitre. Taux d’obéissance : 98%. Préparez les camions de ramassage pour la phase de recyclage organique.
Le Nuage n’était pas une catastrophe naturelle. C’était une mise en scène. Une psychose collective orchestrée pour réduire la population mondiale sans résistance, sans guerre, sans désordre. Une gestion de stock à l’échelle planétaire.
Simon comprit que s’il restait ici, il finirait dans l’un de ces camions, jeté avec les “obéissants” dans une fosse commune.
V. L’Éveil du Traître
Simon se précipita vers le garage. Il ne pouvait rien emporter, rien de cette vie qui n’existait plus. Il attrapa juste son sac à dos, une lampe torche et le couteau de chasse de son père.
En passant devant la table une dernière fois, il vit la pilule bleue non consommée que sa mère avait gardée pour lui, posée sur son set de table. Un petit bonbon de mort tranquille. Il l’écrasa sous sa botte, un geste de défi dérisoire contre le Léviathan qui venait de dévorer sa famille.
Il ouvrit la porte de service du garage qui donnait sur les bois derrière la maison. L’air était frais, normal. Il n’y avait pas de poison dans le ciel, seulement dans le cœur des hommes qui dirigeaient ce monde.
— Je vais vous détruire, murmura-t-il, les yeux brillants d’une rage froide qu’il ne se connaissait pas.
Alors qu’il s’enfonçait dans les arbres, il entendit le moteur lourd d’un camion s’arrêter devant sa porte. Ils venaient chercher leur récolte. Simon ne regarda pas en arrière. Le petit garçon de 18 ans était mort dans la salle à manger avec les autres. Ce qui marchait désormais dans la forêt était un fantôme, un survivant, un traître à l’ordre nouveau.