Prologue
Le silence qui régnait dans la grande salle du Conseil n'était pas celui du respect, mais celui d'une tension étouffante. Depuis des siècles, le Sommet des Pentarques était le garant de la paix sur le continent de Kharveros. Mais ce jour-là, l’atmosphère sous les voûtes immuables de pierre du Conseil des Cinq était lourde d’une menace nouvelle, un poids invisible qui semblait presser les poitrines.
Au centre de la pièce s’étendait l'immense table circulaire en chêne blanc. Son bois séculaire, poli par des générations de traités, luisait d'un éclat presque argenté. Pourtant, malgré la noblesse du lieu, les regards évitaient soigneusement l'homme assis sur le siège du roi de Thalrion. L’accession au trône d’Obrion Dravenor, quelques semaines plus tôt, hantait encore tous les esprits : un père « tombé accidentellement » d’un balcon, un frère aîné « disparu » lors d’une journée de chasse... Personne n’était dupe, mais sous le dôme solennel de la salle, tout le monde se taisait.
Obrion n'était pas venu en habits de cour. Il portait sa cuirasse de guerre, une œuvre de la forge des nains du sud — réputés pour leur culture guerrière et leurs armes redoutables — qu’il avait commandée avant même de s’asseoir sur le trône de son père. L'armure était aussi magnifique que terrifiante. L’acier, d'un noir profond qui semblait absorber la lumière, était rehaussé de filigranes d'or dessinant des griffes acérées et des crocs féroces qui semblaient dévorer le plastron et les spallières. Ce n'était pas une armure lourde de siège, mais une protection articulée, ajustée, conçue pour un chef de guerre qui combat en première ligne. Sans casque, son visage dur et ses yeux glacials étaient exposés, ajoutant à sa présence intimidante.
Directement en face de lui, au sud de la table, siégeait le roi Alion de Caldrion, doyen de la Pentarchie, dont le royaume central accueillait ce jour-là le Sommet des Pentarques. Sa voix tremblante finit par rompre le silence.
— Mes frères, je déclare ce sommet ouvert. Nous accueillons aujourd'hui parmi nous le nouveau souverain de Thalrion. Obrion, nous espérons que tu sauras porter l’héritage de ton sang avec la sagesse que la paix exige…
Alion s'apprêtait à poursuivre l'ordre du jour, mais Obrion se leva brusquement. Le bruit de son armure et de sa chaise raclant le sol résonna comme un coup de tonnerre sous les voûtes. Il ne laissa pas au vieil homme le temps de finir sa phrase.
— Épargnez-moi vos traités de papier et vos compromis de vieillards, trancha Obrion. Sa voix résonna avec une force brute qui fit taire les derniers murmures.
Il s'appuya sur le bois, dominant l'assemblée de sa stature imposante. Sa silhouette sombre contrastait violemment avec la clarté de la table, tandis que son regard, d’un bleu acier aussi tranchant qu’une lame, balayait les rois présents. À sa droite immédiate, Raerim, souverain des terres de l'Ouest, bouillonnait déjà, ses poings serrés sur le bois blanc.
Juste à côté de lui, Aelian, maître des domaines du Sud, s'était raidi, le visage empreint d'une inquiétude croissante. À la gauche d'Obrion, Zaresh, issu des sables de l'Est, restait immobile, ses yeux sombres, habitués à la rigueur du désert, fouillant ceux d'Obrion avec une acuité troublante.
— Oui, je suis le nouveau roi de Thalrion. Et aujourd'hui, je déclare que mon royaume se retire de votre Pentarchie. Je me retire de ce Conseil des Cinq et j'emporte mes légions avec moi. L’unité est une faiblesse qui nous enchaîne. Nous ne serons plus le bras armé de vos débats stériles. À compter de cet instant, Thalrion reprend sa pleine souveraineté.
Un instant d’incrédulité générale figea la salle. Puis, Raerim se leva d'un bond, le visage congestionné par la colère.
— Tu ne peux pas faire ça ! rugit-il en frappant la table du poing, faisant vibrer le bois ancestral. On ne brise pas trois cents ans de paix par simple désir de pouvoir !
Obrion ne cilla pas. Il soutint le regard de Raerim avec une assurance tranquille, comme si la fureur du roi d'Ormelya n'était qu'un bruit de fond insignifiant.
— Je le peux, Raerim. Et je le fais.
— Tu n'en as aucun droit légitime ! explosa le souverain d'Ormelya. Tu n'es qu'un usurpateur ! Ton père était un roi juste qui a passé sa vie à construire cette paix pour la protection de la Pentarchie et l’équilibre de nos peuples... Et toi... tu souilles sa mémoire en portant encore l'odeur de son sang sur tes mains jusque dans ces lieux ! Crois-tu sérieusement que personne n’a compris ?! Assassin !
Le silence qui suivit fut plus lourd que toutes les tempêtes. Aelian posa une main tremblante sur le bras de Raerim, cherchant à apaiser une situation qu'il savait désespérée, tandis qu'Alion s'affaissait dans son siège, balbutiant des mots inaudibles.
Un sourire lourd de sens étira alors les lèvres d'Obrion avant qu'il ne fixe à nouveau Raerim.
— Mon père était un faible, répondit Obrion d'une voix basse, glaciale. Il passait son temps à vendre l’armée de Thalrion à des incapables comme vous, trop lâches pour défendre leurs propres terres. Il épuisait son peuple pour protéger des frontières qui n'étaient pas les siennes. Tu prônes l'unité, Raerim ? Soit. Mais tu comprendras bien vite que l'unité que tu aimes tant ne te sera d'aucun secours... Tu seras seul, Raerim... seul dans le désespoir.
Dans le silence de plomb qui suivit cette sentence, le choc de la déclaration frappa enfin les rois. Zaresh ne détourna pas les yeux et, dans ce duel muet, le roi du désert comprit enfin tout : ce n'était pas une simple rupture politique, c'était l'ordre de marche d'un prédateur vers sa proie. Obrion venait de désigner ouvertement Ormelya comme sa première cible. Alion fixait la scène avec une impuissance totale, tandis qu'Aelian se figeait, le regard vide. Raerim, lui, restait incrédule ; il avait entendu la menace, il l'avait comprise, mais son esprit refusait encore d'accepter une telle monstruosité.
Obrion repoussa sa chaise violemment. Sans un mot de plus, il tourna les talons, sa cape noire fouettant l'air. Le martèlement métallique de ses bottes contre le marbre blanc nervuré de veines grisâtres résonna sous la coupole, s'éloignant vers les grandes portes de bois peint en blanc.
Lorsqu'il les franchit, les lourds battants claquèrent derrière lui dans un fracas sec qui mit un terme définitif aux siècles de paix.
Dans l'écho mourant de ce choc, Raerim resta debout, seul face au vide. Lentement, Aelian lâcha son bras, comme si tout contact avec le condamné était déjà devenu un risque. Zaresh, après un dernier instant de silence, détourna enfin le regard, fixant le centre de la table argentée où la Pentarchie venait de mourir.
Le silence qui suivit le départ d'Obrion fut brisé par le souffle court de Raerim. Il se tourna vers les autres, le regard fiévreux, cherchant un ancrage dans ce qui restait de leur alliance.
— Il a déjà mobilisé ses troupes, j'en suis certain ! Aelian, Zaresh... nous devons envoyer nos armées aux frontières d'Ormelya dès demain !
Aelian baissa les yeux, tiraillé entre son affection pour Raerim et la peur d'entraîner son peuple paisible dans un massacre. Il se leva lentement et posa une main sur l'épaule de son ami.
— Mon peuple m'aime parce que je le protège de la guerre, Raerim... Je suis désolé, mon ami... je ne pourrai intervenir avant que la menace ne soit visible. Si je mobilise sans preuve d'une invasion imminente, je brise cette confiance.
Zaresh, lui, se leva d'un mouvement lent et majestueux. Son visage restait aussi impénétrable que les dunes de son royaume.
— Kaeshyr n'enverra personne à l'ouest, trancha-t-il d'une voix sombre. Obrion est occupé par vous, car vous avez attiré toute son attention. Je ne mettrai pas la vie des miens en danger contre la colère de cet homme. Je vais doubler la garde de mes propres frontières... et les fermer.
— Tu nous abandonnes ? rugit Raerim, la voix brisée par l'incrédulité.
Zaresh ne répondit pas. Il quitta la salle d'un pas sec, ses talons claquant sur le marbre avec une froideur de pierre. Seul resta Alion, le doyen, qui s'approcha de Raerim d'un pas hésitant. Il lui prit la main, ses doigts ridés tremblant dans ceux du roi de l'Ouest.
— Ne désespère pas, Raerim, balbutia-t-il avec une sincérité pathétique. Je vais envoyer des émissaires dès ce soir. Nous allons proposer de nouveaux termes, une médiation... Je suis sûr qu'en discutant, Obrion entendra raison. Nous allons ouvrir des négociations futures, je te le promets.
Treize jours après le sommet, les émissaires de Caldrion franchirent les portes de Thalrion. Ils furent conduits dans la salle du trône, un espace conçu pour écraser l’âme. Les murs de pierre sombre s’élevaient vers un plafond perdu dans les ombres, tandis que d’épais piliers de granit marquaient une cadence rigide jusqu'à l'estrade.
Vêtus de soies immaculées, les diplomates semblaient de frêles taches blanches dans cet abîme minéral. Au sommet des degrés, sur son trône massif veiné de métal noir, Obrion siégeait, immobile. La lueur vacillante des torches laissait de larges zones d'obscurité, l’isolant visuellement au-dessus de la pénombre oppressive.
Le premier émissaire s'avança, sa voix tremblant sous l'écho de ses propres pas sur le sol nu.
— Sa Majesté le roi Alion... propose la signature d'un pacte de neutralité immédiat, afin d'entamer des pourparlers sur la souveraineté des marches frontalières et le maintien de la paix entre nos peuples…
Obrion ne bougea pas un muscle. Il laissa le silence s'étirer, amplifié par la rigidité des gardes royaux postés comme des statues de fer le long des parois. Puis, d'un geste lent, il tendit la main.
— Donnez-moi ce parchemin.
L'homme s'approcha, gravit les premières marches et tendit le document scellé d'or.
Obrion s'en saisit et, sans même rompre le sceau, le présenta à la torche la plus proche. Le feu dévora les promesses d'Alion en quelques secondes. Les cendres tombèrent sur le tapis rouge profond.
— Dites à Alion que le temps des parchemins est révolu, trancha Obrion, sa voix résonnant contre le granit froid. S'il veut négocier, qu'il le fasse avec mon avant-garde qui partira à l'aube. S'il veut la paix, qu'il reste derrière ses murs et prie pour que je n'éprouve pas le besoin de traverser Caldrion pour atteindre mes prochaines cibles.
Il fixa les émissaires de son regard d'acier.
— Reconduisez ces "poètes" à leur frontière. Et s'ils reviennent, coupez-leur les mains. Ils n'auront plus besoin de tenir de calame.
A l’aube du 55ème jours.
La capitale d'Ormelya, joyau de l'Ouest aux toits d'ardoise et aux jardins suspendus, n'était plus qu'un piège de pierre. Dans la grande salle d'audience du palais, le silence était devenu une torture.
La princesse Aelira se tenait près de la haute fenêtre, ses doigts crispés sur le rebord de marbre. Près d'elle, son jeune frère Kaelin se tenait prostré, sa petite main cherchant désespérément un appui contre le flanc de sa sœur. Au loin, là où les remparts de la ville auraient dû tenir des mois, une colonne de fumée noire montait vers le ciel, marquant l'endroit où les béliers thalrions avaient ouvert une brèche. Le fracas des combats de rue remontait jusqu'à eux, un mélange de cris d'agonie et du choc sourd de l'acier contre l'acier.
Le feu avait déjà atteint les quartiers extérieurs lorsque les cloches d’alerte avaient cessé de sonner, remplacées par un tumulte continu. Même au cœur du palais, l’air vibrait. À chaque impact lointain, une fine poussière de pierre pleuvait des voûtes.
Aelira s'arracha à la fenêtre et s'élança dans les couloirs sans ralentir. Sa main venant fermement se refermer sur celle de l'enfant qu’elle entraînait presque malgré lui. Sous la lueur erratique des torches, ses cheveux roux jetaient des reflets de cuivre. Son visage était pâle, figé par un effort surhumain pour ne pas laisser paraître la terreur qui tordait ses traits.
À ses côtés, l’enfant de six ans peinait à suivre. Kaelin était frêle pour son âge, une petite silhouette fragile vêtue d'une tunique de soie désormais froissée. Ses cheveux d'un blond vénitien encadraient un visage aux traits encore poupins. Ses yeux larges, d’un vert émeraude identique à celui de sa sœur, étaient brillants de larmes contenues.
— Ma sœur… ils vont entrer ? murmura-t-il d'une voix brisée.
Aelira serra ses doigts pour lui insuffler une force qu'elle-même sentait s'étioler.
— Pas encore. Reste près de moi.
Au détour d’un couloir, un garde manqua de les percuter, son armure noircie de suie et de sang.
— Princesse ! Ils ont franchi la porte ouest ! Les remparts n’ont pas tenu ! Ils ont enfoncé les herses... on ne les ralentit plus !
Aelira ne demanda pas son reste. Elle savait où se trouvait son père. Elle reprit sa course, entraînant Kaelin dans un labyrinthe de panique où serviteurs et nobles se croisaient sans but. Lorsqu’elle franchit les lourdes portes de la salle du trône, le vacarme du dehors fit place à une tension étouffante. Au centre de la pièce, immobile au milieu de la tempête des conseillers affolés, se tenait le roi Raerim. Sa haute stature dominait encore l’assemblée, ses cheveux gris encadrant un visage aux traits figés.
— Père, les remparts sont tombés ! Ils marchent sur le palais ! hurla Aelira en fendant la foule.
— Je sais, répondit Raerim d'un calme qui la fit frémir.
— Alors il faut fuir ! Il reste un passage, une chance !
Raerim tourna un regard chargé d'une dignité amère vers sa fille.
— Un roi d'Ormelya ne fuit pas son palais, Aelira. Je mourrai sur ce trône, comme mes ancêtres avant moi.
Soudain, des cris stridents s'élevèrent depuis le grand vestibule. Un capitaine de la garde, le visage balafré et la cuirasse enfoncée, entra brusquement en hurlant :
— Ils sont là ! Ils ont atteint la cour intérieure ! Ils sont entrés dans le palais !
À ces mots, les sanglots de Kaelin éclatèrent, secouant son petit corps frêle. Il se jeta contre Aelira, cherchant refuge dans l'ombre de sa silhouette. La princesse le serra contre elle avec une force désespérée, fixant son père d'un regard suppliant, muet, qui hurlait sa peur pour l'enfant.
Un choc titanesque fit soudain vibrer les fondations mêmes du château. Le silence tomba sur les conseillers, brutal et terrifiant. Raerim observa son fils, et une ombre de douleur traversa enfin son masque de souverain. Sa résolution de martyr vacilla devant la détresse du garçon.
— Préparez le passage, ordonna finalement le roi, la voix étranglée. Faites sortir mes enfants—
Dans le couloir, des cris de mort et un martèlement frénétique de bottes ferrées se rapprochèrent à une vitesse effroyable. Le fracas était désormais juste derrière les battants.
Une explosion de bois et de métal coupa sa phrase.
Les portes de la salle du trône volèrent en éclats sous un impact d'une violence inouïe. Les gonds hurlèrent avant de céder. Les battants furent arrachés, laissant entrer un souffle brûlant chargé de fumée et d’une odeur de fer. Par la brèche, les soldats de Thalrion s'engouffrèrent. Leur avancée était lente, méthodique, d'un silence de prédateurs qui savaient la proie acculée.
Au milieu d’eux, une silhouette se détacha, massive et écrasante : Obrion Dravenor.
Il avançait sans hâte, sa carrure occupant tout l'espace. Arrivé au centre de la pièce, il porta ses mains à son heaume. Dans un grincement métallique, il le retira et le tendit d'un geste sec à l'un de ses soldats. Ses cheveux noirs mi-longs, coiffés en arrière, encadraient un visage aux traits de pierre. Son regard d’un bleu acier balaya les conseillers tremblants, Raerim et ses enfants, avec une précision de bourreau. Sa voix tomba, froide comme un couperet :
— À genoux.
Le commandement était absolu. Sous le poids de ce regard, les conseillers s'effondrèrent, bientôt suivis par Raerim qui plia, brisé. Aelira resta immobile une seconde de trop, le menton levé, avant de s'accroupir lentement aux côtés de son père, enveloppant Kaelin contre son épaule.
Obrion fit quelques pas, le cliquetis de son armure étant le seul bruit dans le silence de mort de la salle. Il s'arrêta devant eux, fixant l'enfant qui sanglotait contre la princesse, puis posa ses yeux sur le roi déchu.
— Est-ce ton fils ?
Aelira serra Kaelin plus fort, comme pour le faire disparaître dans les plis de sa robe. Raerim, la tête basse, acquiesça d'une voix sourde.
— Oui... c’est mon fils.
Un sourire sans aucune chaleur étira les lèvres d'Obrion. D'un mouvement fulgurant, il plongea la main et attrapa l'enfant par la nuque. Il le souleva de terre comme un simple trophée de chasse.
— Alors c’est lui, ton héritier... murmura Obrion en observant le petit garçon qui remuait désespérément les jambes dans le vide. Un insecte sur mon chemin. L’écraser ne sera pas bien compliqué.
— Lâchez-le ! rugit Aelira en se relevant d'un bond.
Elle agrippa de ses deux mains le bras d'acier qui maintenait son frère, ses ongles griffant le métal de l'armure.
— Je vous interdis de le toucher ! Lâchez-le !
D'un revers de main brutal, Obrion frappa la princesse au visage. Le choc fut tel qu'elle fut projetée au sol. Raerim se redressa d'un mouvement désespéré pour la rattraper avant qu'elle ne heurte le marbre.
— Aelira !
Le roi leva des yeux embués de larmes vers le tyran, sa voix n'étant plus qu'une supplique déchirante.
— Obrion... Kaelin n’est qu’un enfant... Il n’est pas une menace pour toi, relâche-le... par pitié…
Le petit prince pleurait à s'en étouffer, ses mains s'agrippant inutilement au poignet de fer qui serrait son petit cou. Mais Obrion n'en avait que faire. Il maintenait sa prise, ses yeux ne reflétant qu'un mépris glacial pour les gesticulations de l'enfant. À ses yeux, ce n'était ni une vie, ni un être humain, mais un simple résidu du passé qu'il fallait purger au plus tôt.
— Une menace ? répondit-il enfin, sa voix balayant les sanglots du garçon. Non, il n'en est pas encore une. Mais ces choses-là grandissent…
Il tourna son regard de mort vers Raerim, ignorant les pleurs qui redoublaient.
— Autant régler le problème maintenant, ne crois-tu pas ?
Obrion ne cilla pas. Ses doigts de fer se refermèrent sur la gorge frêle de l'enfant. Le silence de la salle fut brisé par un craquement sec, sourd. Kaelin cessa de se débattre. Son petit corps devint lourd, inerte, ses yeux émeraude fixés pour l'éternité sur les voûtes qu'il ne reverrait jamais.
D'un geste empreint d'un mépris total, le conquérant lâcha la dépouille. Le prince tomba aux pieds de sa sœur comme un jouet rompu.
Un cri inhumain, une déchirure de l'âme, jaillit de la bouche d’Aelira. Le son résonna contre les murs de pierre, long et strident, avant d'être rejoint par la cacophonie du désespoir. Les serviteurs s'effondrèrent en sanglots, certains cachant leur visage dans leurs mains, tandis que les conseillers gémissaient de terreur et d'impuissance.
— Non... non ! hurla Raerim, sa voix se brisant dans une agonie qui couvrit le tumulte.
Le roi se jeta sur le corps de son fils, ses mains tremblantes cherchant une chaleur disparue. La princesse, le visage marqué par le coup d'Obrion, restait pétrifiée, le regard noyé dans la blondeur des cheveux de son frère souillés par la poussière. Chaque sanglot des témoins présents semblait être un clou supplémentaire enfoncé dans le cercueil d'Ormelya.
— Pourquoi ?! hurla soudain le souverain déchu, sa voix étranglée par la rage et les larmes. Ce n’était qu’un enfant innocent !
Il serra la dépouille contre lui, son front appuyé contre celui, déjà froid, du petit prince.
— Mon fils... mon fils !
Puis, Raerim se tourna vers Obrion, le corps de Kaelin toujours niché contre sa poitrine comme pour le protéger d'un mal déjà fait. Ses yeux, rouges de douleur, fixèrent le conquérant avec une haine pure.
— Quel monstre es-tu ?! cracha-t-il, les dents serrées. Tuer un enfant... Quel genre de roi bâtit son trône sur le cadavre d'un innocent ?
Obrion fit un pas en avant, sa botte frôlant la main du souverain dévasté. Il ne montra aucune émotion, pas même une once d'agacement face à l'insulte. Il leva son épée, la pointe d'acier effleurant le cou de Raerim, imposant un silence brutal qui étouffa les derniers cris.
— Un roi qui ne laisse aucune chance à la vengeance de renaître, répondit-il froidement. Ton héritier est mort, Raerim. Ta lignée s'arrête ici. Il ne me reste qu'à trancher la dernière racine pour que le passé disparaisse totalement.
— Non ! Par pitié !
La voix de la jeune femme s'éleva, rauque, s'arrachant à sa torpeur. Elle se releva lentement, ignorant la douleur de sa joue, et s'interposa entre la lame et son père.
— Par pitié, ne le tuez pas... pas mon père ! Vous avez gagné, Obrion... On s'est rendu ! L'héritier est mort... que vous faut-il de plus ? Pitié... laissez-le vivre, je... je ferai tout ce que vous voudrez…
Un éclair d’intérêt sombre apparut dans le regard bleu acier du chef thalrion. Il abaissa légèrement sa lame, observant sa prisonnière comme on examine une pièce rare au milieu des décombres.
— Ta fille n’a pas froid aux yeux, Raerim... Est-ce de la bêtise ou du courage ? Très bien, Princesse... tu feras ce que je veux.
Il s'approcha d'elle, son ombre l'engloutissant tout entière. D'un mouvement lent et assuré, il leva sa main gantée et lui saisit le visage par le menton, forçant la jeune femme à lever la tête pour plonger ses yeux dans les siens. Dans ce face-à-face brutal, il annonça, la voix basse et implacable :
— Tu deviendras ma femme. Tu me donneras des héritiers pour Thalrion. Ta terre est maintenant mienne, et toi, tu seras mon plus beau trophée.
À ces mots, le souffle de la princesse se coupa net. Sa poitrine se figea, ses lèvres s'entrouvrirent sans qu'aucun son n'en sorte. Une terreur profonde envahit son regard émeraude alors qu'elle réalisait l'ampleur de son sacrifice. Elle le fixa, pétrifiée par la poigne de fer sur son visage, comprenant qu'elle venait de s'offrir à son pire ennemi.
L'envahisseur ne relâcha pas sa prise, savourant cette détresse, son regard ne quittant pas celui d'Aelira tandis qu'il reprenait :
— Pour chaque jour où tu me serviras, ton père vivra. S'il décide d'être noble et de se donner la mort... tu mourras. S'il vit, ce sera par ta soumission.
— NON ! hurla Raerim dans un sursaut de rage impuissante. Prends ma vie Obrion ! Pas elle ! Tue-moi mais ne prends pas ma fille !
Obrion fixa le vieux roi à son tour, un sourire cruel au coin des lèvres.
— Tu continueras de gouverner Ormelya... en mon nom. Tu seras enfermé ici, dans ces murs, sans possibilité de sortir et sans aucun contact autre qu'avec mes propres soldats. Au moindre signe de révolte, à la moindre velléité de trahison... ta fille mourra. Bienvenue dans le désespoir, Raerim.
Le conquérant éclata d'un rire sombre, un son de victoire qui glaça le sang des derniers fidèles présents. Puis, d'un geste sec, il relâcha enfin le menton d'Aelira et se tourna vers ses hommes pour donner ses ordres.
Il récupéra son heaume, jetant un dernier regard de propriétaire à la future reine, dont il tenait encore le destin entre ses mains.
— Prépare-toi, Princesse. Demain, nous rentrons à Thalrion. Une fois au palais, tu seras mienne.
La première nuit de l'occupation fut un enfer de bruits et de sanglots étouffés. Dans ses appartements, autrefois havres de paix parfumés au jasmin, Aelira luttait contre chaque geste. Les étoffes volaient dans les malles, froissées par des mains secouées de tremblements si violents qu'elles peinaient à saisir la moindre soie. Des larmes ininterrompues tachaient les velours, tandis que chaque cri retenu derrière ses dents serrées la faisait suffoquer.
Dehors, derrière les lourdes portes de chêne, le choc des piques au sol rappelait sa déchéance. La princesse n'était plus chez elle ; elle se trouvait désormais dans l'antichambre de la prison où elle s'apprêtait à être envoyée.
Malgré l’épuisement physique et l’agonie émotionnelle qui pesaient sur ses membres, elle ne parvint pas à fermer l’œil. Chaque fois qu'elle laissait ses paupières s'alourdir, les images d'horreur de la veille lui revenaient comme des gifles brutales, la projetant hors du sommeil avec un sursaut de terreur. Elle revoyait sans fin le visage de son frère et la poigne de fer d'Obrion, transformant chaque seconde de repos potentiel en une nouvelle torture.
L'aube blafarde perça enfin à travers les rideaux déchirés, la trouvant le visage ravagé par cette nuit sans trêve. On l'arracha brutalement à ses quartiers pour la conduire dehors. Chancelante dans sa robe de voyage sombre, la jeune femme cherchait désespérément un signe d'espoir parmi les visages qu'elle croisait en arpentant les couloirs, mais aucun ralentissement ne lui était permis. Derrière elle, les gardes la poussaient vers l'avant, leurs mains rugueuses pressant son départ.
— Avance ! Le roi t’attend, ne traîne pas ! cracha le soldat qui menait sa marche forcée vers son futur époux.
— Oui, renchérit un autre avec un rictus carnassier, il a déjà hâte de rentrer pour profiter de tous les bienfaits de votre mariage... princesse.
Leurs ricanements obscènes résonnèrent cruellement contre les pierres froides, alors que les portes brisées apparaissaient devant eux, la jetant dans la cour d'honneur. Là, le chaos de la veille avait laissé place à une organisation militaire glaçante. Des soldats balançaient les malles sur un chariot de chêne noueux avec une rudesse méprisante. Obrion l'attendait déjà, trônant sur un immense étalon frison. La bête, un bloc de muscles noir de jais à l'encolure puissante, grattait le sol de son sabot, faisant résonner le pavé. L'armure de l'homme et la robe du cheval ne semblaient former qu'une seule ombre monumentale.
Il n'y avait aucune litière pour l'escorter. Aucune cabine fermée pour protéger sa pudeur, aucune étoffe pour soustraire son désespoir aux regards du monde. Le conquérant la fixa un instant du haut de sa monture, puis lui tendit une main massive.
— Monte, ordonna-t-il simplement.
Aelira regarda autour d'elle, cherchant un attelage inexistant, avant de braver son regard.
— Que je monte avec vous ? Vous n'y pensez pas ! Cela n'est pas convenable !
D'un geste brusque, ignorant ses protestations et son recul instinctif, Obrion se pencha sur le côté de sa selle. Profitant de son immense stature, il cerna la taille de la princesse d'un seul bras et l'arracha au sol comme une simple poupée de chiffon pour la hisser de force devant lui, sur l'arçon. Elle se débattit, ses poings frappant inutilement le plastron d'acier, mais le bras puissant du guerrier la plaqua contre lui, l'étouffant presque.
— Cesse tes gesticulations ridicules ! siffla-t-il. Tu m'appartiens et tu vas le montrer au monde... ma chère fiancée.
Il sourit, ses lèvres frôlant l'oreille de sa promise, alors qu'un frisson de dégoût la parcourait tout entière. Obrion voulait que chaque survivant d'Ormelya, chaque soldat de son armée, contemple son butin. Elle était son trophée, exposée dans sa détresse, prisonnière d'une étreinte de fer.
Le convoi s'ébranla, franchissant l'enceinte du palais pour s'enfoncer dans les artères de la cité. Là, le cœur d'Aelira se brisa à nouveau. Elle découvrit l'étendue du désastre : Ormelya n'était plus qu'un squelette de pierre et de cendres. Parmi les décombres fumants, les survivants du peuple, le visage noirci et les vêtements en lambeaux, pleuraient leurs pertes.
À leur passage, un silence macabre s'installa, seulement brisé par des gémissements étouffés. Tous les yeux se fixèrent sur la silhouette de leur princesse, emmenée comme une vulgaire prise de guerre sur le cheval de l'ennemi. Face à leur détresse, Aelira sentit une force désespérée l'envahir. Elle redressa le dos, essuya d'un geste rageur les traces de larmes sur ses joues et fixa l'horizon, se forçant à une dignité royale malgré la poigne qui l'enserrait.
Obrion observa ce changement avec une délectation non dissimulée. Il savourait cette noblesse qui refusait de plier, car elle ne faisait que rendre sa conquête plus précieuse.
Ce n'est qu'une fois les grandes portes de la ville franchies, alors que le battant de bois se refermait derrière eux dans un fracas définitif, qu'ils apparurent au loin.
Au sommet de la colline dominant la route de l'Ouest, les bannières d'or et d'azur de Solthia se déployèrent soudain. Des milliers de cavaliers, menés par un homme dont la barbe poivre et sel et l'armure ouvragée marquaient l'autorité : le roi Aelian.
Le souverain tira sur les rênes, pétrifié. Du haut de son promontoire, le spectacle était une vision d'horreur. Les fumées noires montaient encore des ruines, et le drapeau des Dravenor flottait déjà sur les tours. Le silence de la cité ne laissait aucun doute : Ormelya était tombée.
Son regard plongea vers le convoi thalrion qui s'éloignait. Malgré ses cinquante ans et les nombreuses batailles qu'il avait vécues, Aelian sentit son sang se glacer. Il identifia la silhouette massive d'Obrion et, contre lui, cette forme prisonnière. Il distingua la chevelure de la princesse d'Ormelya, la fille de son ami dont il ignorait encore le sort. Il n'avait pas besoin d'approcher pour comprendre l'ignominie du pacte qui venait d'être scellé.
Aelira le vit. Leurs regards se croisèrent un instant dans le lointain. Instinctivement, elle tenta de tendre une main vers la colline, un ultime appel au secours, mais la poigne d'Obrion se resserra aussitôt sur son poignet, brisant son geste avant même qu'il ne s'ébauche.
La douleur fut la même pour tous les deux. Aelian serra le poing sur sa garde d'épée, le corps broyé par l'impuissance. Le puissant roi de Solthia était venu pour sauver le royaume de son allié ; il ne trouvait qu'un champ de cendres et le départ de la princesse vers l'enfer de Thalrion.
Obrion ne ralentit pas. Au contraire, il pressa les flancs de son frison, resserrant son étreinte sur la taille d'Aelira jusqu'à lui couper le souffle. Penché vers son oreille, il murmura une dernière promesse qui couvrit le bruit des sabots et ses sanglots :
— Tu peux les regarder... personne ne peut plus te sauver, ma princesse. Ni toi, ni ton père.