Un matin sans promesse
Le matin s’était levé sur les quartiers nord de Marseille avec cette lumière sale et pâle qui ne promettait jamais rien.
Ni pluie.
Ni beau temps.
Ni miracle.
Seulement une journée de plus.
Dans l’immeuble, les bruits avaient commencé avant l’aube. Une chasse d’eau trop forte. Une porte claquée. Un homme qui descendait l’escalier en parlant au téléphone. Plus loin, une télévision déjà allumée, comme si certains appartements avaient peur du silence.
Au troisième étage, Aya était debout depuis longtemps.
Dans la petite cuisine, l’eau chauffait doucement. Le pain était sorti. Le lait attendait dans une casserole cabossée. Sur la table, deux bols dépareillés, une assiette, un pot de confiture presque vide, et le téléphone d’Aya posé à l’envers, comme si elle refusait qu’il l’appelle avant qu’elle soit prête à le regarder.
L’appartement était modeste, étroit, usé.
Mais propre.
Très propre.
Tout y était rangé avec cette exigence des femmes qui n’ont pas beaucoup, mais qui refusent qu’on voie dans leur intérieur le reflet de leur fatigue.
Aya coupa le pain sans bruit.
Son hijab crème encadrait un visage doux, encore marqué par le manque de sommeil mais tenu par quelque chose de plus solide que la simple habitude. Elle avait ce genre de beauté qui ne cherchait rien. Une beauté discrète, presque contrariée, qui ne se donnait jamais en spectacle. Ses yeux bruns avaient cette profondeur des femmes qui pensent beaucoup et parlent peu.
Dans la chambre, une petite voix se fit entendre.
— Maman ?
Aya leva aussitôt la tête.
— Oui, ma chérie ?
— Il fait jour ou c’est un faux jour ?
Un sourire passa sur ses lèvres.
— C’est un vrai jour.
Un petit silence.
Puis :
— Alors je veux pas.
Aya laissa échapper un rire bref.
— Ça tombe mal.
Elle essuya ses mains sur un torchon et alla dans la chambre.
Yara était assise dans son lit, les cheveux complètement défaits, le doudou coincé sous le bras, les yeux encore gonflés de sommeil et de mauvaise foi. Elle portait déjà cette expression très sérieuse que prennent parfois les enfants quand ils estiment avoir été personnellement offensés par le matin.
Aya s’assit au bord du lit.
— Allez. Debout.
Yara se rallongea aussitôt.
— Je peux rester un peu bébé encore ?
— Non.
— Juste cinq minutes ?
— Non.
— Deux minutes ?
— Deux minutes de maman.
Yara ouvrit un œil.
— C’est de l’arnaque.
Aya sourit.
— Oui.
La petite soupira, puis finit par se redresser pour de bon.
— Aujourd’hui je mets la robe bleue.
— D’accord.
— Pas la rose.
— D’accord.
— Parce que la rose elle a une tache.
Aya haussa un sourcil.
— Tu vois, tu sais réfléchir.
Yara hocha la tête, fière.
— Je suis très intelligente.
— Je sais.
Dans la cuisine, pendant que Yara se lavait à moitié le visage et parlait toute seule à son doudou, Aya versa le lait dans les bols et jeta un coup d’œil par la fenêtre.
En bas, la cour du bloc s’éveillait.
Deux hommes fumaient déjà près de l’entrée. Une mère tirait son fils trop lentement par le poignet. Un scooter passa en vrombissant entre deux voitures mal garées. Plus loin, au balcon du bâtiment d’en face, une femme secouait un drap avec une violence qui n’avait probablement rien à voir avec le drap.
Le quartier connaissait tout.
Voyait tout.
Commentait tout.
Aya détourna les yeux.
Quand Yara arriva, habillée de travers mais ravie d’elle-même, le petit-déjeuner commença dans le bruit habituel de l’enfant.
— Maman, tu sais que Sarah elle a perdu sa dent ? Et la maîtresse elle a dit que c’est normal mais moi je trouve que non parce que perdre un morceau de soi c’est pas normal du tout—
Aya but une gorgée de café.
— Mange.
— Je mange.
— En parlant moins.
— C’est impossible.
Aya eut un petit sourire malgré elle.
Yara continuait :
— Yasmine, elle a dit que son oncle a une voiture rouge mais moi je pense qu’elle ment un peu parce qu’elle ment souvent quand c’est joli.
— Mange.
— D’accord.
Elle mordit enfin dans sa tartine, puis leva brusquement les yeux.
— Maman ?
— Oui ?
— Pour mon anniversaire, on fait quoi ?
La question resta quelques secondes dans la cuisine.
Aya posa lentement sa tasse.
Le mois de mai approchait. Yara allait avoir six ans.
Six ans.
Parfois, le chiffre seul lui faisait quelque chose au cœur. Comme si le temps avait couru trop vite sur la seule chose belle qu’elle avait réussi à sauver sans l’abîmer.
— Je ne sais pas encore, répondit-elle.
Yara la regarda avec cette confiance simple et entière des enfants.
— On fera un truc bien.
Ce n’était pas une question.
Aya baissa les yeux un instant.
— Inch’Allah.
— Un vrai truc bien.
— Inch’Allah.
Yara sembla satisfaite.
Puis elle reprit sa tartine, parce que pour elle, le futur était encore un endroit où les promesses des mères étaient des certitudes.
L’école était à quelques minutes à pied.
Aya tenait la main de Yara pendant qu’elles traversaient les rues du quartier. Yara sautillait par moments, s’arrêtait pour regarder un chat, reprenait son histoire là où elle l’avait laissée trois secondes plus tôt.
Aya, elle, regardait devant. Écoutait autour. Vivait avec cette vigilance discrète qui s’était installée en elle depuis longtemps.
La journée passa comme passent les journées pour les enfants.
Trop vite pour eux.
Trop lentement pour les mères.
Et quand Aya revint la chercher, Yara parlait déjà comme si le matin appartenait à la veille.
En arrivant devant le bloc au retour, elles tombèrent sur Nadia.
La vieille femme rentrait avec deux sacs de courses qui lui tiraient les bras vers le bas. Son foulard sombre était attaché simplement. Son visage portait cette fatigue douce des femmes qui ont beaucoup vécu sans jamais devenir dures.
— Salam Aleykoum, ma fille.
— Wa Aleykoum Salam, khelti.
Aya s’approcha aussitôt.
— Donnez-moi un sac.
— Non, laisse. Mon fils va descendre.
Il n’en fallut pas plus.
Yara se dressa immédiatement sur la pointe des pieds.
— Tonton Fares ?!
Nadia sourit.
— Oui.
Yara tapa des mains.
— Ouuuiii ! Tonton Fares c’est le plus fort !
Aya sentit quelque chose se tendre en elle avant même que son visage ne change.
— Yara…
Mais la petite continuait déjà, emportée par son enthousiasme.
— Maman, on peut aller chez mamie Nadia ? Je veux voir tonton Fares.
La réponse d’Aya partit trop vite.
— Non.
Yara cligna des yeux.
— Pourquoi ?
— Parce qu’on remonte.
La petite regarda sa mère, puis Nadia, sans comprendre.
Nadia, elle, comprit très bien.
Trop bien.
Son regard glissa sur le visage d’Aya avec cette lucidité triste des femmes qui voient tout ce qu’on ne dit pas.
— Tu ne viens plus à la maison, ma fille.
Le hall sembla se refermer un peu autour d’elles.
Aya baissa légèrement les yeux, puis releva le visage avec un petit sourire poli.
— Khelti… tu n’es plus seule maintenant, Al Hamdulillah. Mais toi, viens quand tu veux.
Nadia la regarda une seconde de trop.
— Ce n’est pas pareil, dit-elle doucement.
Un bruit de porte s’ouvrit à l’étage du dessus.
Les pas commencèrent dans l’escalier.
Yara s’illumina de nouveau.
— C’est lui ! C’est tonton Fares !
Aya posa aussitôt la main sur son épaule.
Pas brusquement.
Pour la garder près d’elle.
Fares apparut au tournant de l’escalier avec cette lenteur tranquille des hommes qui savent déjà que leur seule présence suffit à modifier l’air.
Il était grand.
Très beau pour le lieu.
Presque déplacé.
Le genre de beau gosse que tout le monde avait regardé un jour dans le quartier. Les femmes, les filles, même les hommes à travers cette admiration agressive qu’ils déguisent en mépris. Il avait gardé de la prison quelque chose dans la mâchoire, dans les épaules, dans la manière d’habiter l’espace. Pas de nervosité. Pas de précipitation. Une présence dense.
Il regarda d’abord Yara.
Puis Aya.
Et baissa très vite les yeux.
— Salam Aleykoum.
— Wa Aleykoum Salam, répondit Aya.
Yara, elle, n’avait pas changé de monde. Pas encore.
— Tonton Fares !
Il prit les sacs de sa mère sans effort.
— Salam Aleykoum, princesse.
Puis il leva de nouveau les yeux vers Aya.
— Ça va ?
— Al Hamdulillah.
Court.
Poli.
Fermé.
Yara regardait déjà tout le monde tour à tour.
— Mamie Nadia, on peut monter juste un peu ?
Aya répondit avant même Nadia.
— Non.
Cette fois, la petite se tut.
Fares observa la scène en silence.
Le regard d’Aya ne trembla pas. Mais il ne s’attarda pas non plus.
Nadia reprit doucement :
— Viens quand tu veux, ma fille.
Aya hocha la tête.
— Oui, Inch’Allah.
Puis elle prit la main de Yara.
— On monte.
Et elles montèrent.
Sans se retourner.
Mais dans le dos d’Aya, il resta cette sensation très nette : celle d’un regard qui ne colle pas à la peau, mais qui ne la quitte pas complètement non plus.
Dans l’appartement, Yara posa immédiatement son cartable et se retourna vers sa mère.
— Pourquoi on est pas montées ?
Aya posa ses clés.
— Parce qu’on avait des choses à faire.
— C’est pas vrai.
La franchise de l’enfant la fit presque sourire.
— C’est un peu vrai.
Yara resta quelques secondes silencieuse.
Puis déclara, plus bas :
— Tonton Fares il est gentil.
Aya regarda sa fille. Son doudou. Ses cheveux déjà défaits malgré la matinée. Ses yeux encore simples.
— Va te laver les mains, dit-elle doucement.
Yara comprit que la conversation était finie.
Elle obéit.
Aya resta seule quelques secondes dans la cuisine, les mains posées sur le bord de l’évier.
En bas, dans le bloc, tout continuait.
Les portes.
Les voix.
Les vies collées les unes aux autres.
Et soudain, très clairement, une pensée passa en elle comme une bouffée d’air venue d’ailleurs :
Il faut que je sorte ma fille d’ici quelques jours.
Pas pour toujours.
Pas encore.
Juste assez pour respirer.
Juste assez pour lui offrir quelque chose de beau.
Elle leva les yeux vers la petite fenêtre de la cuisine.
Puis murmura presque malgré elle :
— Peut-être Tanger.
Le mot resta suspendu.
Aya ne bougea pas.
Puis, très lentement, elle ferma les yeux.
Comme si quelque chose venait de se refermer.