LES MURMURES DU PASSÉ
La pluie de novembre sur Sherbrooke n’avait rien de romantique. C’était une pluie d’aiguilles glacées qui s’écrasaient sur le bitume de la rue Wellington, transformant les trottoirs en miroirs sombres où se reflétaient les néons fatigués des commerces. Clara Solal remonta le col de son trench-coat, sentant l’humidité s’infiltrer jusque dans ses os. À vingt-huit ans, elle aurait dû être chez elle, à fignoler sa thèse sur les anomalies géologiques du Bouclier canadien. Au lieu de cela, elle errait dans le quartier historique, le cœur lourd d’une obsession que ses pairs qualifiaient de « suicide professionnel ».
À l’Université de Sherbrooke, son bureau était devenu un sanctuaire de doutes. Ses collègues évitaient son regard dans les couloirs du département des sciences de la Terre. « La dérive ésotérique de la chercheuse Solal », avait-elle entendu murmurer près de la machine à café. Pour eux, Clara avait perdu pied le jour où elle avait commencé à corréler les légendes amérindiennes sur les « Esprits de Feu » avec les relevés magnétiques anormaux du Grand Nord. Mais elle savait. Elle sentait que l’histoire de la Terre n’était pas celle qu’on enseignait dans les amphithéâtres.
Elle poussa la porte de la librairie Le Grimoire Oublié. Le carillon tinta d’une note cristalline, un son joyeux qui jurait avec l’oppression de l’orage extérieur. À l’intérieur, l’air était saturé de l’odeur réconfortante du vieux papier, du cuir tanné et de la cire d’abeille. C’était une odeur de temps figé.

— « Vous êtes encore plus trempée que la dernière fois, Clara », grogna une voix derrière une muraille de dictionnaires.
M. Lambert apparut, un homme dont la peau ressemblait au parchemin qu’il vendait. Il l’observa par-dessus ses lunettes en demi-lune avec une lueur de tendresse inquiète.
— « Je ne pouvais pas attendre, Monsieur Lambert. Vous m’avez dit au téléphone que vous aviez reçu un lot de la succession de ce collectionneur d’Ottawa... »
— « Les archives de la famille Valerius », confirma-t-il en sortant de derrière son comptoir. « Des fous furieux, si vous voulez mon avis. Trois générations de chasseurs de mythes. Mais il y a un volume... un volume qui ne ressemble à rien de ce que j’ai vu en quarante ans de métier. »
Il la guida vers l’arrière-boutique, là où la lumière des plafonniers peinait à percer l’ombre. Sur une table de chêne massif reposait un livre qui semblait irradier une noirceur particulière. Sa reliure n’était pas en cuir ordinaire ; elle avait une texture granuleuse, presque écailleuse, d’un noir de jais qui ne reflétait aucune lumière. Au centre de la couverture, un triangle inversé était gravé en creux, abritant en son centre une pierre rouge incrustée, mate et terne.

— « Regardez le vélin », chuchota Lambert.
Clara ouvrit l’ouvrage. Ses doigts frôlèrent les pages. Elle retint un cri. Ce n’était pas du papier. C’était une matière froide, incroyablement fine, qui vibrait presque sous sa pulpe. Les caractères n’étaient pas écrits à l’encre, mais semblaient avoir été brûlés dans la fibre même de la page.
Elle commença à lire, traduisant mentalement le vieux latin mêlé de symboles alchimiques. Le texte parlait d’une « pluie de sang et de feu » tombée des cieux bien après que les géants aient disparu. Elle vit une illustration qui lui fit monter les larmes aux yeux : une météorite, immense, fendant les cieux d’une Terre encore jeune. De ses entrailles brisées ne sortaient pas des roches, mais des créatures de lumière et d’ombre, des êtres dont le cœur était un cristal pur, capable de courber l’énergie autour d’eux.
— « Ce ne sont pas des légendes », murmura-t-elle, oubliant la présence du libraire. « C’est une chronique biologique. Ils sont arrivés ici avec leur propre source d’énergie. Le Cœur de Cristal... »
Elle tourna les pages frénétiquement, arrivant à la section sur le “Grand Déluge”. Elle y apprit comment l’Homme, dans sa soif de domination, avait compris que ces cœurs de dragons étaient des batteries infinies. Elle lut le récit du grand massacre, de la traque de la lignée royale, et enfin, de la prophétie finale : un œuf, unique, caché dans le “Sanctuaire de Givre”, là où le magnétisme de la Terre est le plus pur.

Soudain, le silence de la librairie fut brisé par un grondement sourd. Ce n’était pas le tonnerre. C’était une vibration de basse fréquence, une onde qui fit s’entrechoquer les tasses de thé sur l’étagère de Lambert. Clara se figea. Elle connaissait cette fréquence. C’était celle des scanners à large spectre utilisés par l’armée pour la détection de minerais rares.
Elle se précipita vers la vitrine, écartant les vieux rideaux de velours.
De l’autre côté de la rue Wellington, un SUV noir, massif, aux vitres totalement opaques, stationnait illégalement. Le moteur tournait avec un sifflement de turbine. Sur la portière avant, un logo discret, presque invisible sous la pluie : un “X” stylisé, froid et géométrique.
L’Unité X.
— « Ils m’ont suivie », souffla Clara, la panique lui serrant la gorge. « Ils surveillent mes recherches à l’Université, mais je ne pensais pas qu’ils oseraient... »
— « Qui sont-ils, Clara ? » demanda Lambert, sa voix tremblante.
— « Des gens pour qui ce livre n’est pas de l’histoire, mais une technologie militaire. Le Colonel Varga... il est obsédé par l’énergie cinétique des dragons. S’il met la main sur ce que ce livre décrit, il ne cherchera pas à protéger l’espèce. Il en fera une arme. »
Elle vit la portière du SUV s’entrouvrir. Une botte de cuir noir se posa dans la flaque d’eau. Un homme en sortit, abrité sous un parapluie rigide. Il ne regardait pas la boutique, il vérifiait une tablette électronique qui émettait une lueur bleutée. Clara comprit : le livre émettait une signature énergétique. Le cristal sur la couverture s’était réveillé à son contact.
— « Lambert, je dois partir. Maintenant. »
— « Prenez-le », dit le vieil homme en lui tendant un sac de toile épaisse. « Ne payez rien. Si ce que vous dites est vrai, ce livre est trop lourd pour ma vieille boutique. Sortez par la ruelle, derrière les rayons de poésie. Elle mène directement au parking du Cégep. »
Clara fourra le grimoire dans son sac, sentant sa chaleur contre son flanc. Elle jeta un dernier regard vers la rue. L’homme au parapluie se dirigeait maintenant vers la porte. Son visage était une lame de rasoir, froid et dénué d’émotion. C’était l’un des lieutenants de Varga.
Elle s’enfonça dans les rangées sombres de la librairie, ses pas étouffés par les tapis usés. Elle atteignit la petite porte de service, tourna le verrou rouillé et se jeta dans la ruelle. La pluie l’aveugla instantanément, mais elle ne s’arrêta pas. Elle courait, ses poumons brûlant par l’air glacial, zigzaguant entre les poubelles et les conteneurs.
Elle atteignit sa vieille voiture, une berline grise qui se fondait dans le décor. Elle jeta le sac sur le siège passager et démarra en trombe, les pneus crissant sur l’asphalte mouillé. Dans son rétroviseur, elle vit les phares du SUV noir s’allumer, tels les yeux d’un prédateur dans la nuit.
Elle ne pouvait pas rester à Sherbrooke. Son appartement était déjà compromis. Ses dossiers, ses cartes, tout était dans sa tête ou dans ce livre. Elle prit la direction de l’autoroute 55, vers le Nord. Vers les glaces. Vers l’œuf.
Le voyage ne faisait que commencer, mais alors qu’elle s’engageait sur la rampe d’accès, une lueur rouge commença à filtrer à travers la toile du sac sur le siège passager. Le Cœur de Cristal sur la couverture pulsait, lentement, comme un nouveau-né qui respire pour la première fois.
Clara serra le volant, les larmes aux yeux. — « Je te trouverai, Lizard », murmura-t-elle dans l’habitacle sombre. « Je te trouverai avant eux. »