Prologue
Dario, 15 ans
« Viens, amer conducteur, viens, guide repoussant. Toi, pilote désespéré, lance d’un coup sur les récifs ta barque fatiguée par la tempête. À ma bien aimée ! »
Allongé sur le matelas, j’essaie de déchiffrer les pages du livre que je tiens entre les mains. Ce livre que j’ai trouvé derrière le Goodwill de la 7e, au pied d’une benne à ordures. Il manque les vingt premières pages mais le reste est là.
Je suis planqué au fond d’une pièce qu’Ortiz utilise pour le stockage et qu’il me prête quand je ne sais pas où crécher. Personne ne vient jamais ici mais c’est plus calme que dehors. Ici je peux lire en paix, à l’abri des regards.
Personne ne sait que je lis. Lire, dans le bloc, c’est comme pleurer. C’est un truc qu’on fait pas. Les mecs lisent pas. Les mecs comptent les billets, nettoient les armes, surveillent les coins de rue. Ils écoutent du reggaeton trop fort mais ils lisent pas du Shakespeare dans un coin avec une lampe torche posée sur un carton.
Si Ortiz me voyait, il dirait rien. Il rirait et le lendemain, tout le bloc saurait. Le petit Dario Vega qui lit des livres, qui se prend pour un intello. Autant se mettre au milieu de la rue avec une pancarte « cassez-moi la gueule ».
Je tourne les pages. Le papier est rêche, jauni, taché d’un truc que je préfère pas identifier. J’en suis à l’acte V. Scène 3. Le tombeau. Roméo qui débarque et qui trouve Juliette allongée. Il croit qu’elle est morte.
Il boit le poison.Comme ça. Il la voit par terre et il boit. Il vérifie pas, il attend pas, il prend même pas deux secondes pour réfléchir et vérifier son pouls. Il sort sa fiole et il avale. Le mec a un poison sur lui, prêt à l’emploi, comme un junkie avec sa dose dans la chaussette. Sauf que le junkie au moins il hésite un peu.
« Ô apothicaire honnête, tes drogues sont rapides. Ainsi, d’un baiser, je meurs. »
Et il crève. Contre sa bouche. Avec un baiser.
Je pose le livre sur mon ventre et je regarde le plafond. Un cafard traverse une des dalles, tranquille, sans se presser.
C’est con. Putain, Roméo est con. Pas con méchant. Un con faible. Il meurt pour une meuf qu’il connaît à peine. Il avale du poison parce qu’il peut pas vivre sans elle, comme si sa vie à lui comptait pas. Comme si tout ce qu’il est, tout ce qu’il pourrait faire, tout l’avenir qu’il a devant lui, ça valait moins qu’une fille endormie dans une boîte en pierre.
C’est le truc le plus faible que j’ai jamais lu. Et j’en ai lu des trucs de victimes.
Ici, les gens meurent tous les jours. Ramón a pris une balle dans le ventre le mois dernier devant le Popeye’s de la 3e. Il avait dix-sept ans et il dealait pour un bloc qui valait que dalle. Felipe s’est fait planter de dix-sept coups de couteaux pour une paire de Jordan. La mère de Crazy Mike l’a retrouvé dans la baignoire avec une seringue dans le bras un dimanche matin. Il avait seize ans.Les gens meurent ici mais ils meurent pour quelque chose. Pour de l’argent, pour du territoire, pour une insulte. Ils meurent pas pour quelqu’un. Personne meurt pour quelqu’un. Personne regarde une autre personne dans les yeux et décide que sa vie à elle vaut plus que la sienne. Ça existe pas. C’est un truc inventé par des blancs riches qui avaient pas de vrais problèmes et qui écrivaient des pièces de théâtre pour d’autres blancs riches qui avaient pas de vrais problèmes non plus.
L’amour ça tue pas. L’amour c’est un mot qu’on tague sur les murs du bloc à côté des tags de gang. Love, avec un cœur dégueulasse écrit par un mec de quatorze ans qui sait même pas ce que ça veut dire. L’amour c’est un mot pour les gens qui ont un endroit où dormir et quelqu’un qui les attend. Moi j’ai un matelas dans un local de stockage et un chef de gang qui me nourrit parce que je sais tirer.
Mourir pour quelqu’un c’est de la fiction. C’est un mec qui vivait y a quatre cents ans en Angleterre et qui avait jamais mis les pieds à Overtown.
— Yo Vega !
C’est Angel qui m’appelle, le bras droit d’Ortiz.
— Vega, t’es où ? Ortiz te cherche. Bouge ton cul.
Je glisse le livre sous le matelas. Le même geste que je fais à chaque fois. Le livre va sous le matelas, entre le tissu et le sommier, là où personne regarde, là où personne cherche, dans le seul endroit où je me sens un peu chez moi.
— J’arrive.
Je me lève, j’enfile mes baskets et j’attrape ma casquette sur le carton.
Je suis plus malin que Roméo, moi si je meurs, c’est pour ma réputation.