Chapter 1
Chapitre 1 — L'héritage
La route de Silvercrest n'avait pas changé en quinze ans.
Alina ralentit, sa vieille berline cahotant sur les pavés inégals de la rue principale. Les mêmes réverbères rouillés. La même épicerie à la devanture jaunie. La même horloge municipale qui retardait de douze minutes — sa mère lui avait appris à lire l'heure sur ce cadran, un été où l'ennui était leur seul horizon.
Elle n'aurait jamais dû revenir.
Pourtant, elle était là.
— Tu es sûre de vouloir faire ça ?
La voix de Thomas, son ami d'enfance qui avait insisté pour l'accompagner, la tira de ses pensées. Il coupa le moteur devant les grilles du manoir familial et se tourna vers elle, le front plissé.
— Non, répondit Alina en poussant la portière. Mais l'avocat a été clair. Je signe, j'hérite, je repars. Quarante-huit heures, pas une de plus.
— Et si la maison est inhabitable ?
— Je dormirai dans la voiture.
Thomas souffla, incrédule, mais il sortit à son tour. La nuit tombait vite dans cette vallée encaissée. Les montagnes avalaient la lumière du crépuscule comme une bête qui se referme sur sa proie.
Le portail grinca sous sa main. Alina eut un frisson — non pas à cause du froid, mais à cause de ce qu'elle ressentait en pénétrant dans la propriété.
Une présence.
Quelque chose la regardait.
— On n'aurait pas dû venir de nuit, murmura Thomas en sortant sa lampe torche.
— Nous sommes arrivés à l'heure où l'avocat nous a reçus.
— Je parle de la lune.
Alina leva les yeux.
La pleine lune trônait au-dessus d'eux, si grosse et si basse qu'elle semblait toucher les sapins. Son éclat argenté transformait le manoir en fantôme de pierre — fenêtres noires, toiture effondrée par endroits, vigne vierge dévorant la façade.
— C'est juste une lune, Thomas.
— Ce n'est jamais juste une lune à Silvercrest. Tu le sais.
Elle le savait.
Quand elle avait six ans, sa grand-mère l'avait emmenée dans la forêt un soir de pleine lune. Pas pour une promenade. Pour un rituel qu'Alina ne comprenait pas. Des pierres disposées en cercle. Des prières murmurées dans une langue qui n'était ni le français ni l'anglais. Et ce bruit — ce hurlement qui venait de partout et de nulle part à la fois.
— Allez, dit-elle pour se donner du courage. Plus vite on entre, plus vite on signe.
Le perron craquait sous leurs pas. La porte d'entrée n'était même pas verrouillée — la clé rouillée tourna dans la serrure comme si quelqu'un l'avait huilée récemment.
— C'est bizarre, souffla Thomas.
— Quoi donc ?
— Une maison abandonnée depuis dix ans, et la serrure fonctionne parfaitement.
Alina n'eut pas le temps de répondre.
La porte s'ouvrit d'elle-même.
À l'intérieur, l'obscurité était presque solide. Leur lampe torche découpait des ombres mouvantes sur les murs — des portraits aux visages effacés par l'humidité, un escalier en colimaçon qui montait vers l'inconnu, un lustre couvert de toiles d'araignée.
— Par où on commence ? demanda Thomas, la voix trop aiguë.
— Le bureau de ma grand-mère. Premier étage.
Elle se mit à monter les marches sans attendre. Chaque craquement du bois lui rappelait son enfance — les après-midi passés à se cacher sous ce même escalier, les goûters volés dans la cuisine immense, les histoires que sa grand-mère lui racontait au coin du feu.
Des histoires de bêtes.
Des histoires de sang.
— Alina, attends.
— Quoi encore ?
— Tu n'entends pas ?
Elle s'immobilisa.
Le silence était total. Pas de criquets. Pas de vent. Pas de respiration — même la leur semblait suspendue.
Puis le bruit vint.
Un grattement. Faible, régulier, venant de derrière le mur du couloir.
— C'est un rat, dit Alina.
— Ça n'a pas l'air d'un rat.
— Un écureuil, alors.
— Alina...
— Je ne veux pas avoir peur, Thomas. Pas ici. Pas ce soir.
Elle serra les poings et continua de monter.
Le bureau de sa grand-mère était resté intact. Les meubles sous des draps blancs ressemblaient à des fantômes assemblés en conseil. Sur le bureau, une enveloppe frappée du sceau de l'étude notariale — « Alina Delacroix » — et à côté, un objet qu'elle n'avait pas vu depuis quinze ans.
Le médaillon.
Serti d'argent, gravé d'une louve hurlant à la lune. Sa grand-mère le portait toujours autour du cou. Elle l'avait retiré la nuit de sa mort — on le lui avait rendu dans un sachet en plastique, avec ses affaires personnelles.
— Je ne pensais plus le revoir un jour, murmura-t-elle.
Sa main tremblait en le prenant.
Le métal était chaud.
— Il ne devrait pas l'être, dit Thomas derrière elle. La maison est froide depuis des années.
— Ne dis rien.
— Alina, il y a quelque chose qui cloche ici. Les serrures, la chaleur, ce grattement... Je crois qu'on devrait revenir demain matin.
— Je reste.
— Pourquoi tu t'obstines ?
Elle ouvrit le médaillon.
À l'intérieur, il n'y avait pas de photo. Juste une mèche de cheveux — longs, noirs, identiques aux siens — et une inscription gravée dans le métal :
« La lune t'appelle, ma petite. Réponds-lui. »
La voix de sa grand-mère.
Alina en était certaine — elle venait d'entendre sa voix.
— Tu as dit quelque chose ? demanda-t-elle à Thomas, la nuque raidie par l'angoisse.
— Moi ? Non. J'attendais que tu...
Il s'interrompit.
Son visage, éclairé de côté par la lampe torche, venait de blêmir d'un coup.
— Alina, derrière toi...
Elle se retourna.
Rien.
Juste le mur. Le papier peint défraîchi. Et cette ombre — cette ombre qui bougeait toute seule le long de la tapisserie, comme si quelqu'un se tenait exactement là où il n'y avait personne.
— On y va, dit Thomas en la saisissant par le poignet. Maintenant.
— L'enveloppe. Je prends l'enveloppe.
Elle l'attrapa sans regarder, déchira le papier en courant vers l'escalier.
Ses pieds dévalèrent les marches. Ses mains tâtonnèrent la rampe. Sa tête lui disait de fuir, mais son corps — son corps voulait rester. Ses os voulaient rester. Sa peau voulait rester.
Comme si la maison l'appelait.
Comme si la maison était faite d'elle.
Ils jaillirent dehors en trombe, claquèrent la porte derrière eux, s'appuyèrent contre le montant en haletant.
— Qu'est-ce... qu'est-ce que c'était que ça ? souffla Thomas.
Alina regarda l'enveloppe froissée dans sa main.
Les papiers officiels. L'acte de propriété. Et une lettre, écrite de cette écriture penchée qu'elle reconnaîtrait entre mille.
« Ma chérie,
Si tu lis ces mots, c'est que je suis partie et que tu as eu le courage de revenir. Tu te demandes pourquoi je t'ai laissé cette maison. Tu te demandes pourquoi je t'ai menti toutes ces années.
La vérité est dans le médaillon.
Tu n'es pas comme les autres habitants de Silvercrest. Tu n'as jamais été comme eux.
La nuit de ta naissance, la lune a saigné. Les anciens ont dit que c'était un présage. Moi, j'ai su que c'était une promesse.
Tu as la bête en toi, Alina.
Elle va se réveiller bientôt.
Ne la crains pas.
Dompte-la, ou elle te détruira.
Je t'aime.
Grand-mère. »
Un hurlement déchira la nuit.
Pas lointain.
Proche. Très proche.
Alina releva la tête vers la forêt qui bordait le manoir.
Entre les arbres, deux yeux jaunes la fixaient.
— Il faut qu'on parte, Thomas. Tout de suite.
— Qu'est-ce que c'est ?
— Je ne sais pas.
Elle mentait.
Elle savait.
Ses yeux venaient de s'adapter à l'obscurité. Et elle venait de voir que ces yeux jaunes n'appartenaient pas à un loup ordinaire.
Ils appartenaient à un homme.
Un homme à quatre pattes.
Un homme qui souriait.