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Summary

L’existence est un privilège que l’humanité a trahi. Seuls les dignes verront l’aube. Elle en a fait sa raison de régner. Elle a bâti son utopie sur les dépouilles de sa propre race. Mais le sang ne sèche jamais. L'humanité est la seule espèce où les morts continuent de tuer par-delà les tombes, et où les vivants courent d'eux-mêmes vers l'abattoir. Le Nirvana a choisi d'être le chaos final, celui qui fauche les vivants pour leur offrir, enfin, la délivrance. L'heure de la moisson a sonné et personne n’est prêt pour ce qui arrive : pas même le créateur de ce monde.

Status
Ongoing
Chapters
3
Rating
n/a
Age Rating
18+

Chapitre 1: La Matrice du Jugement

Le silence du couloir était chirurgical, à peine troublé par le frôlement de ses bottes sur le marbre. Lysander avançait la tête haute, feignant une solennité qu’on ne réserve qu’aux moments historiques. Pourtant, ses mains crispées trahissaient la réalité : il n’était qu’un messager.

C’était ça, être l’Officier de Régence Administrative. Sous ce vernis de prestige, la fonction se résumait à trier le courrier de la Couronne. La Reine l’avait compris depuis longtemps : pour obtenir une obéissance sans faille, il suffit de décorer la servitude. Donnez à un homme un titre qui claque, une veste des vêtements impeccable et il oubliera qu’il n’est qu’un rouage de luxe.

Ses doigts pâles effleurèrent l’écran de l’interface biométrique. Ce contact semblait faire vibrer la peur inexprimée qu’il ressentait à l’idée de la déranger. Même sa main, d’ordinaire si ferme, tremblait d’une appréhension qu’il ne pouvait dissimuler.

— Rythme cardiaque à 105 bpm. Respire, ou tu vas finir par déclencher l’alarme incendie du château.

La voix de Kai, son ONI, vibrait tout près de son oreille. La sphère de mercure liquide flottait dans son sillage, capturant son reflet : celui d’un homme encore jeune, mais dont la droiture forcée dissimulait une lassitude profonde.

Lysander ne répondit pas, se contentant de crisper légèrement la mâchoire alors que l’objet opérait une lente rotation autour de lui.

L’écran s’anima d’une douce lueur azur. En un battement de cil, une grille lumineuse scanna son visage, puis la courbe de son oreille, capturant les infimes détails de son identité. La lumière se rétracta, et la voix de l’IA résidente de la pièce, à la fois l’ONI de la Reine ; emplit le silence.

— Identification confirmée, Lysander. Nyx à votre service.

L’hologramme de l’assistant se matérialisa, solide et opaque comme s’il déplaçait l’air du grand hall. Sous ses cheveux courts et bouclés, sa mâchoire carrée imposait une dureté que son sourire commercial, trop symétrique, tentait vainement d’adoucir.

Lysander planta son regard dans l’azur électrique des iris de Nyx. D’une voix que le sérieux rendait monocorde, il trancha :

— Informez la Reine que son audience est sur place.

Une brève pause, une fraction de seconde où l’IA sembla traiter l’information à la vitesse de la lumière.

— Très pro, commenta Kai dans son canal privé. Glacial. Même Nyx a failli cligner des yeux. Ou presque.

La voix grave et machinalement sympathique de Nyx brisa le silence que Lysander avait donné pour réponse à Kai.

— Message transmis. Votre requête a été reçue par Sa Majesté. Veuillez patienter un instant.

Chaque seconde semblait s’étirer, rythmée seulement par le bruit de sa propre respiration. Un rappel dérisoire de sa condition humaine.

— Lysander, Sa Majesté désire vous parler. Vous êtes autorisé à entrer.

Son cœur manqua un battement ; la Reine n’avait pas l’habitude de convier quiconque dans son sanctuaire. Dans un grésillement imperceptible, l’assistant holographique se dissipa comme une brume numérique, rendant la pièce à son silence de plomb.

L’ouverture s’éleva en un arc fluide. L’effluve de bois de oud et de poivre noir le frappa comme une présence physique. C’était l’odeur du pouvoir : sombre, architecturale, intimidante.

— Deux millimètres à gauche, le col, souffla Kai derrière sa nuque. Fais un effort, on entre dans le cockpit du diable.

Lysander redressa la veste de son uniforme blanc, inspira une dernière fois, et franchit le seuil. Dans la pénombre de la pièce, la Reine ne lui adressa pas un regard. Elle était absorbée par l’interface où ses doigts semblaient sculpter la lumière pour porter l’estocade finale à Nyx sur leur plateau de jeu.

Il s’immobilisa au seuil. Au-delà de la porte, l’éclat des hologrammes dansait encore ; un affrontement de calculs purs qu’il refusait de briser. Il attendit, la respiration calée sur le silence, laissant le parfum de oud saturer ses sens.

— Vous arrivez à point nommé, Lysander.

Le ton était celui d’une politesse chirurgicale. Il fit un pas muet tandis que l’ombre du couloir s’effaçait derrière lui. Il força sa carrure, tentant d’afficher cette assurance d’acier que la Reine exigeait de son entourage, tout en sachant qu’elle lisait sans peine le frisson qui agitait son âme.

— Échec et mat, Nyx. Tu devrais songer à t’améliorer.

Elle annonça cela avec une satisfaction glaciale, celle d’avoir dompté la machine. La lumière de l’interface mourut, révélant ses traits. Elle était d’une beauté intimidante, aux lignes si pures qu’elles en devenaient inaccessibles. Ses yeux de jais se posèrent enfin sur lui.

— Votre Majesté m’a fait mander ?

Sa voix resta stable. Un exploit. Rester impassible face à cette figure à la régularité inhumaine était son défi quotidien.

Elle ne répondit pas tout de suite. Ses mains nues effleurèrent la surface froide du terminal, faisant tinter les bracelets d’or à ses poignets. Elle inclina la tête, laissant ses boucles sombres capturer l’ombre de la pièce.

— La compagnie des algorithmes finit par lasser, Lysander. J’exigeais une présence dont les réponses ne soient pas dictées par une probabilité.

Le silence qui suivit fut chargé de l’autorité qui émanait d’elle. Lysander chercha une réponse, mais la Reine ne lui en laissa pas le loisir. Un souffle lui échappa, une exhalation de lassitude qui, dans le calme absolu du sanctuaire, résonna comme le tranchant d’un couperet.

— Suis-je réellement tenue de m’y rendre ?

Lysander manqua de lâcher un « oui » machinal. Il se ravisa, sentant le piège se refermer. Son cœur tambourinait contre ses côtes, mais son visage resta figé.

— Cette décision n’appartient qu’à Votre Majesté, répondit-il d’une voix qu’il força à la fermeté. Qui serais-je pour présumer de votre conduite ?

Un imperceptible mouvement des lèvres, ni sourire ni mépris, effleura le visage de la souveraine. Elle pesait la valeur de cette neutralité prudente.

— Voilà une réponse qui a le mérite d’être… adéquate.

Elle le fixa un instant de plus, le poussant à la frontière de son propre jugement. C’était son test de survie habituel : vérifier qui oserait enfin franchir la ligne de l’impertinence. Lysander ne cilla pas.

— Assez de simulacre, trancha-t-elle en se détournant. Qu’on prévienne la Garde. Le protocole m’attend.

❆❆❆❆

Le silence ne tomba pas ; il s’abattit. Sitôt que l’ombre de la Reine toucha le seuil de l’arène, le brouhaha de la foule s’éteignit, comme aspiré par les serveurs de l’IA centrale. Sous le lustre colossal, les cristaux fracturaient la lumière en milliers d’éclats mourant sur le marbre.

Elle descendit l’allée. À chacun de ses pas, l’assemblée se levait dans un respect religieux, une vague humaine ondulant devant son sillage. Sa robe de velours noir était un abysse ambulant, un tissu si dense qu’il dévorait l’éclat électrique du saphir suspendu à son cou. L’absence de couronne accentuait la rigueur de son col blanc, encadrant des traits que l’on aurait crus sculptés dans le givre.

Le froissement du velours sur le sol marquait un décompte. Elle ne regardait personne, mais chaque témoin se sentit percé à jour par l’autorité de sa marche. Elle balaya l’arène d’un regard de jais — une prise de possession glaciale — avant de laisser ses mains nues se poser sur les accoudoirs du trône.

L’air devint irrespirable lorsqu’elle s’assit.

— Salutations à l’assemblée.

Ce mot, jeté avec une précision mécanique, eut l’effet d’une décharge. Dans ce sanctuaire de haute technologie, sa politesse était son arme la plus tranchante. Elle ne saluait pas ; elle accordait le droit d’exister.

Lysander s’avança. Sa voix, amplifiée par les micros directionnels, déchira la stase de la pièce :

— Annoncez l’accusé et la plaignante. Qu’ils entrent dans la Matrice.

La Matrice n’était qu’un tracé géométrique de chrome fendant le sol poli. Pourtant, ce dessin agissait comme un étau. La Reine ne se contentait pas d’écouter ; elle traquait la moindre dissonance, comme elle percevait son propre parfum de poivre dans l’air. Personne n’avait oublié l’homme qui, l’an dernier, s’était noyé dans ses propres délires après avoir tenté de lui mentir. On ne mentait pas à la Loi, car la Loi voyait derrière le rideau des yeux.

Magnus s’avança le premier. Un colosse dont la carrure semblait s’être tassée sous un poids invisible. À ses côtés, Corvina offrait un contraste tranchant. Mince, presque évanescente, elle paraissait fragile comme du verre. Mais dans ses yeux, une lueur fiévreuse brûlait avec une insistance dérangeante.

Elle inclina la tête, ses boucles sombres glissant sur son épaule. Elle regardait Magnus s’effondrer moralement comme on observe une pièce défectueuse.

— Expliquez-moi… Qu’avez-vous donc fait pour justifier une telle éruption de… sentiment ?

Le dernier mot tomba comme un couperet, chargé d’un mépris glacé pour cette humanité trop bruyante qu’elle ne comprenait plus.

Magnus ne répondit pas. Des larmes silencieuses traçaient des sillons sur son visage de colosse. Installée dans la courbe de son trône, la Reine paraissait presque frêle face à cette masse de muscles ; pourtant, Magnus semblait s’enfoncer sous terre, écrasé par le poids du regard de jais qui le surplombait.

Une perte de temps.

— Il a tué mon frère, Votre Majesté. Il n’avait que quatorze ans.

La voix de Corvina s’éleva, un filet mélodieux qui s’étira dans le silence de l’arène. Elle prononçait chaque mot avec une clarté limpide, malgré la tristesse qui semblait l’étouffer.

Magnus leva un visage ravagé vers elle.

— C’était un accident… Je ne voulais pas… murmura-t-il dans un souffle rauque.

— Un accident ?

Corvina se tourna vers lui. Son regard brillait d’une intensité fixe.

— Et les enfants qui travaillent dans tes usines, Magnus ? Un accident aussi ? Mon frère n’est pas mort par erreur. Il a vu ce que tu caches derrière tes murs, et tu l’as fait taire.

D’un geste brusque, elle fit face à l’assemblée. Elle chancelait, ses mains agrippant le vide comme pour ne pas sombrer. Sa voix se brisa dans un sanglot qui résonna longuement contre le marbre.

— Il a promis du travail et de l’espoir à des familles désespérées. Mon frère y a cru. Il a passé ses nuits dans la puanteur de ces machines pour découvrir l’horreur que cet homme dissimule ! Ce n’était pas un accident, Magnus. C’était un meurtre pour protéger tes secrets !

Elle pointa un doigt vers lui, la silhouette frémissante. Sa haine semblait dévorer l’air autour d’elle.

— Tu as volé l’innocence de ces enfants pour bâtir ton empire ! Le sang de mon frère crie vengeance sur tes mains, et ce cri ne s’éteindra qu’avec ta chute !

Magnus n’était plus qu’une masse de muscles recroquevillée. Il leva une main tremblante vers Corvina, comme pour désigner quelque chose d’invisible, mais sa gorge se serra. Aucun son ne franchit ses lèvres, sinon un râle étouffé.

— Non… ce n’est pas… elle…

Sur son trône de marbre et d’or, la Reine ne fit pas un geste pour les interrompre. Elle observait leurs convulsions avec une curiosité glaciale, savourant ce chaos comme une distraction bienvenue dans la routin implacable de son existence.

Ils sont si pathétiques. Mais si divertissants .

— Silence.

Le mot tomba, plat. Sa voix, dépourvue d’effort, portait une autorité qui semblait s’imprimer directement dans l’air. L’effet fut instantané. La salle se figea. On n’entendait plus que le bourdonnement des micro-drones de sécurité, leurs capteurs rouges balayant les poitrines immobiles. Chaque sujet retenait son souffle, de peur qu’un battement de cœur trop rapide ne trahisse une émotion interdite.

— Madame Corvina, qu’attendez-vous exactement de moi ?

La question flotta dans le vide. Un silence de plomb s’abattit sur l’assemblée.

— Que vous lui fassiez payer la mort de mon frère ! lança Corvina, emportée par son propre élan.

Le regard de la Reine ne cilla pas. C’était une absence totale d’expression, un vide abyssal. Sous cette fixité de pierre, Corvina se figea. Elle sentit soudain le poids de son propre ton, trop vif, trop exigeant. Ses joues s’empourprèrent. Elle venait de donner un ordre à celle qui terrfiait les machines.

Dans la foule, la haine contre Magnus, nourrie par le venin de Corvina, continuait de gonfler. La Reine laissait faire, spectatrice d’un chaos qu’elle orchestrait d’un simple regard.

Réalisant son faux pas, Corvina se courba. Son arrogance s’évapora, remplacée par une soumission de façade. Elle baissa le front, sa voix n’étant plus qu’un murmure :

— Je ne demande que justice, Votre Majesté…

— Voilà qui est plus décent, répondit la Reine. Le respect est une vertu si rare. Mais…

Elle enroula distraitement une mèche de cheveux autour de son doigt, un sourire esquissé sur les lèvres.

— Vous savez, je manque cruellement d’inspiration aujourd’hui. Peut-être devrais-je simplement… clore l’incident ? Après tout, notre cher Magnus a l’air pénitent. Il promet de ne plus recommencer, n’est-ce pas ?

Une lueur fragile éclaira le visage ravagé de Magnus. Il n’osait plus respirer. Un rire ténu, presque inaudible, s’échappa alors de la Reine.

— Ne soyez pas d’une naïveté indécente, reprit-elle, toute trace de sourire évanouie. L’existence n’est pas une fable où une promesse efface l’abject. Chaque acte engendre sa propre fatalité. Vous auriez dû y songer avant de briser ces enfants.

Cultiver l’espoir pour le retirer si brutalement… Une cruauté si… exquise.

Elle se leva. Le mouvement était d’une fluidité de reptile. Elle ne quitta pas Magnus des yeux alors qu’elle amorçait sa descente. Seul le son de ses pas sur les marches de marbre était clairement audible, mais chaque degré franchi semblait peser une tonne sur les épaules du colosse.

Elle ne marchait pas vers lui ; elle fondait sur lui.

Arrivée au niveau du sol, elle ne s’arrêta pas. Elle commença à décrire un cercle lent, méthodique, autour de Magnus. Elle était si proche qu’il aurait pu toucher le velours de sa robe, s’il n’avait pas été paralysé par la terreur. Elle l’examinait sous tous les angles, comme on inspecte une marchandise avariée.

Dans le silence de mort de l’arène, on n’entendait que le froissement soyeux de son habit sur le chrome de la Matrice. Elle s’arrêta juste derrière sa nuque. Elle ne dit rien. Elle laissa simplement son ombre le recouvrir entièrement.

— Hmmm…

Elle laissa ce soupir s’évanouir dans l’immensité de la salle, une note d’ennui distrait. D’un pas lent, presque aérien, elle regagna son siège souverain, laissant le silence se refermer derrière elle comme un linceul de marbre.

Elle reprit place sur son trône, le menton niché au creux d’une main d’albâtre. Son regard, d’une acuité insoutenable, ne lâcha pas Magnus. Le géant n’était plus qu’une masse brisée, de nouveau affalé sur le marbre, ses mains tremblantes trahissant une agonie qui ne faisait que commencer.

— Pendez-le. Ici même, au centre de la salle.

Elle avait jeté l’ordre d’un ton monocorde, avec la même indifférence que s’il s’agissait de faire balayer le sol. Pour elle, la vie de ce géant n’était déjà plus qu’un détail logistique à régler avant de passer à une distraction plus digne d’intérêt.

Un frisson de stupeur parcourut l’assistance, pétrissant jusqu’à la garde d’élite. Jamais la sentence n’avait été si radicale, si définitive. Mais au fond, chacun pressentait cette rupture ; chaque châtiment de la Reine était une œuvre unique, une improvisation cruelle à son image.

L’écho de sa voix glaça le sang des présents, figeant les cœurs dans une terreur immobile.

Magnus s’effondra, les membres disloqués, son corps immense secoué par des spasmes de bête à l’agonie. La bave souillait ses lèvres alors qu’il rampait vers le trône, laissant derrière lui la dignité des hommes.

— Par pitié, Lumière des Cieux ! S’époumona-t-il dans un râle déchirant. Je vous en conjure . Laissez-moi vivre !

Lysander l’observait, pétrifié. Il connaissait la cruauté de la souveraine, mais cette indifférence dépassait l’entendement. Elle ne regardait déjà plus Magnus ; pour elle, il n’était qu’un dossier classé.

Les gardes s’avancèrent. Leurs visages étaient de craie sous leurs armures de jais et leurs fusils dorés. Dans l’urgence, ils improvisèrent. Le château, temple de la haute technologie, se retrouvait souillé par une mise à mort médiévale : une corde de chanvre rugueuse et une chaise instable récupérée dans un coin.

Le silence clinique de la salle n’était plus haché que par les gémissements de Magnus et le froissement sec des uniformes. Lorsqu’ils le firent monter sur son piédestal de fortune, la corde enserrant déjà son cou, la Reine demeura immuable, telle une idole de pierre indifférente au sacrifice.

À ses côtés, Corvina offrait un spectacle monstrueux : ses traits étaient distordus par un sourire trop vaste, dévoilant des dents inégales dans une jubilation macabre.

Magnus ne pleurait plus. Ses yeux, noyés d’une tristesse infinie, fixaient un point invisible au-delà de la foule, cherchant dans le vide une ultime issue, un dernier fragment de lumière, un dernier regard sur la vie qu’il allait perdre.

— Prêt ?

La voix du garde n’était qu’un souffle rauque. Il n’avait jamais été formé pour ôter la vie. Mais la logique du trône était d’une simplicité brutale : soit il renversait cette chaise, soit il y montait à son tour. Vu sous cet angle, sa mission devenait presque… tolérable.

Cette question, absurde, ne servait qu’à briser le silence étouffant qui saturait l’air. Magnus, lui, fixait le vide, l’esprit haché par une pensée parasite : « Qui diable se prépare à mourir ? On n’apprend pas ça à l’école… »

Il n’était plus qu’un amas de tremblements, une architecture de chair prête à s’effondrer. Le garde plaça ses mains sur le dossier de bois, ses muscles bandés.

La tension atteignit son paroxysme, une vibration presque électrique. Un souffle. Puis un autre. Le monde sembla suspendu, accroché aux doigts hésitants d’un homme qui n’avait jamais voulu être un bourreau.

— Arrêtez.

La Reine se leva. Sa voix plus tranchante que d’ordinaire, résonnant dans le silence oppressant.

— Quelle idée grotesque ! Pourquoi le pendez-vous de la sorte ? Par quelle aberration espérez-vous que je le châtie… s’il n’est déjà plus qu’un cadavre ?

L’assemblée demeura abasourdie, pétrifiée par ce revirement. Une femme s’effondra, fauchée par l’intensité de la scène, mais la Reine ne daigna même pas lui accorder l’aumône d’un regard. D’un geste sec de sa main d’albâtre, elle ordonna à ses assistants d’écarter l’importune.

Aussitôt, un drone de stabilisation médicale descendit du plafond dans un sifflement pneumatique. Ses pinces magnétiques se refermèrent sur les épaules de l’inconsciente, la soulevant comme un simple colis défectueux pour l’évacuer vers les zones d’ombre de la salle.

Le silence sépulcral qui régnait jusqu’alors se fissura. Des murmures fiévreux, des soupirs d’horreur et de confusion montèrent vers les voûtes de la salle. L’exécuteur, dont le soulagement se lisait dans l’éclat humide de ses yeux, s’empressa de dénouer la corde.

Magnus, lui, demeurait une statue de chair. Il ne comprenait pas. Son corps, trahi par ses propres nerfs, continuait de tressauter violemment, mais au fond de ses pupilles dilatées, une infime lueur d’espoir commençait à vaciller… une étincelle fragile dans l’abîme.

La terreur est à son comble… un degré de plus et je risque l’aveuglement collectif. Gardons-en un peu pour la suite.

Suis-je allée trop loin, cette fois ?

Un rictus s’étira lentement sur ses lèvres, une lueur de pur divertissement dans son regard d’ébène.

Non…

Le mot s’étira, porté par un souffle de satisfaction presque impudique. Elle semblait se bercer de sa propre audace, comme si elle tombait amoureuse de sa propre cruauté.

Lysander détourna les yeux, le sang glacé par une certitude nouvelle : ce n’était pas de la colère qu’il lisait sur le visage de sa souveraine, mais une curiosité insatiable. Elle n’exécutait pasun homme ; elle observait la rupture d’une âme.

— Ma Reine… murmura l’exécuteur, la gorge si nouée que ses mots semblaient s’effriter avant d’atteindre le trône. Permettez-moi… de solliciter vos instructions. Comment… comment faut-il le pendre ?

Elle pencha légèrement la tête, comme si elle admirait la courbure d’une œuvre d’art inachevée. Un silence de plomb retomba sur la salle, seulement troublé par le souffle court de Magnus.

— Par les pieds, finit-elle par lâcher d’un ton presque rêveur.

Elle marqua une pause, ses doigts de marbre tambourinant sur l’accoudoir.

— Le sang saturera son cerveau, l’empêchant de sombrer trop vite. Je veux que chaque seconde de son agonie soit d’une clarté… absolue. On ne savoure pas un spectacle dans le noir, n’est-ce pas ?


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