Le virtuose
Gabriel
Gabriel Stefano était un séducteur. Le fringant jeune homme, la vingtaine bien entamée, un mètre quatre-vingt-sept de haut, athlétique, blond de cheveux et brun de poils, les yeux gris et la peau nouvellement bronzée sur les plages ensoleillées, était conservateur au musée d’Orsay, en plein cœur du Grand Paris.
Il arpentait souvent les couloirs de l’édifice, étudiant consciencieusement les défauts corrosifs de chaque œuvre pour que le public puisse en apprécier la majesté.
Edmond Jean-Philippe, son directeur de projet s'arrêta un matin, devant l’une de celles qu’il avait restaurée. Les œuvres de peintres du XIX siècle, exposés dans la grande salle s’offraient à eux.
Ils restèrent là, quelques secondes, stoïques, stationnés derrière deux femmes, relevant les yeux vers la toile d’un mètre soixante-cinq de haut représentant un poète endormi. Un bras tombant, tenant la plume, l’autre, le papier.
— N’est-ce pas sublime ? s’extasia l’une des femmes devant lui. Les œuvres de David me font énormément d’impression… Cette force, ce trait vigoureux et précis, c’est formidable !
Paula Madani, l’épouse du possesseur des œuvres, la quarantaine passée, l’allure stricte, fixa ses yeux d’un noir abyssal, marqués de petites ridules, sur le tableau.
Son visage allongé, se muant avec quiétude, la faisait ressembler à une jument. Puis, elle balaya sa longue crinière noire de sur sa nuque et reporta son attention sur son assistante.
La jeune novice n’ouvrit pas la bouche. Elle rectifia cependant d’un geste sûr la devanture de sa paire de lunettes rectangle, pour mieux contempler le résultat de ce travail d’orfèvre réalisé par les mains du conservateur expérimenté.
— Oui, on ne se trompe pas avec du David ! Les peintres néo-classiques sont exceptionnels et celui-ci ne fait pas partie des artistes les plus appréciés pour rien. Même si pour ma part, je regrette le manque de femmes à cette exposition.
— Oh ! Et bien ma chère, j’espère que notre siècle vous gardera tout de même en mémoire…
La Madani rit, sans pour autant tirer un seul sourire de la part de son interlocutrice.
— Ce siècle est encore plus restreint aux artistes féminines qu’il ne l’était à l’époque. Je crains de n’avoir aucune chance ! rectifia la jeune assistante.
— J’ai du mal à entendre tant de pessimiste de la part d‘une personne si juvénile, Cassandre ! s’exprima la Madani.
La jolie guide ne défroissa pas ses traits. Elle considéra l’épouse du prêteur, résignée mais pas pour autant lésée. Dans ses yeux continuaient de brûler une flamme passionnelle, celle que possède tout créateur qui se respecte. Cette rage de vaincre et d’aller au bout des choses.
Gabriel Stefano s’arrêta en entendant son observation, qui, malgré sa justesse, l’offusqua. Il crut à ses mots entendre ceux de son ex fiancée, qui l’avait planté là, devant l’autel au milieu des convives, pour fuir.
L’aplomb dont elle fit preuve le ramena des années en arrière, lorsque Viv lui prêchait son désir d’indépendance et de changement.
— Elle n’a pas froid aux yeux celle-là ! sourit le directeur du musée.
Henri Madani, le propriétaire des œuvres, apparut en compagnie du dirigeant attitré des lieux, Edgar Champollion, dans le dos d’Edmond et de Gabriel, sans que les deux hommes n’y prennent garde.
Le beau restaurateur eut un instant du mal à accepter ses paroles, qui évoquaient sans contrefaçon, le mépris de leur dirigeant pour la considération de la jeune femme et le firent frissonner.
Sa réaction n’échappa pas au directeur de projet qui, sentant l’ire de Gabriel, suscitée par les propos de leur supérieur, s'approcha.
— Il n’est pas interdit de rêver, intervint-il. Les femmes auront surement un jour la possibilité d’être plus exposées en ces lieux !
Le gérant des lieux, peu loquace, ne put s’empêcher de rire de nouveau.
— Plus de femmes ? Ici ? Au musée ? Une idée risible si ce n’est ridicule ! Même si on pourrait toujours se l’imaginer ! Nous vivons une autre époque après tout !interjeta-t-il avec amusement,avant de diriger ses pas vers la sortie.
Gabriel ne put s’empêcher de s’émouvoir. Mais, quoi dire ? Cet homme ne changerait pas d’avis sous prétexte d’avoir entendu un petit conservateur de musée lui dicter, à lui, grand homme de la culture et des arts, comment il devait penser.
Il avait toutefois conscience que ne pas intervenir du tout serait une faiblesse intolérable et reporta le regard vers les deux femmes qui arpentaient le couloir plus loin.
La cadette portait une jupe tailleur droite, gris anthracite, au-dessus d’un chemisier blanc boutonné jusqu’au col. C’était une tenue appropriée pour une nouvelle recrue et destinée à faire bonne impression.
Toutefois, le peintre devina de la fausseté dans cette rectitude générale. La fougue qu’elle voulut dissimuler sous un style trop âpre pour son âge.
Elle avait ce jour-là, un chignon serré, tiré par de grosses épingles pour discipliner ses lourdes boucles noires. Des talons, trop hauts, truquaient sa posture et l’amenaient à se contorsionner afin de maintenir un semblant d’équilibre. Son maquillage acidulé, jurait avec la douceur de son teint. Car le rouge criard de ses lèvres détonnait sur le vert émeraude de ses iris.
Ces détails seraient sans doute passés inaperçus s’il n’avait pas appris à repérer ces incohérences, au fil des ans et de l’expérience. Gabriel resta pourtant à la contempler car, malgré la dissonance de son allure, elle était de ces beautés sans âge et sans défaut, magnifique illustration de ce qu’une muse pouvait être. Le genre de déesses qu’il aurait volontiers mis dans son lit, en évidence au milieu de son loft sublimement aménagé, dévoué à la drague et la parade.
Depuis le départ de Viv de toute façon, aucune des créatures nocturnes qu'ils rencontraient dans les bars ne le comblait. Il ne rêvait plus que d’aventures qui se termineraient au petit matin, sans un bruit. Ainsi, cette nouvelle maitresse serait une pièce appréciée pour cet avide collectionneur.
— Vous rêvez ? demanda le directeur artistique. Votre travail n’est pourtant pas terminé ! Il reste une bonne vingtaine de toiles à restaurer avant la grande exposition de décembre. On ne va pas chômer cette année.
"On sort d’une énorme crise sanitaire, on doit donc découvrir le moyen de se démarquer des autres attractions culturelles. Je n’aime pas nous dénommer comme cela mais, le fait est que les musées souffrent d’impopularité auprès du jeune public. Il faut trouver de quoi les attirer et cela passe aussi par du divertissement."
Gabriel sourit car il trouvait cela ironique. Culture et divertissement, deux mots qui allaient de soi ensemble mais qui, dans le monde de l’art, avait quelque chose de péjoratif.
— Vous ! …qui parlez divertissement ? Le ciel serait-il en train de nous tomber sur la tête ? remarqua le beau conservateur.
Edmond sourit et lança un dernier regard à la pièce maitresse de l’exposition. Une œuvre, un artiste qu’il avait admiré adolescent mais, que ses enfants auraient du mal à connaitre.
La culture en cela n’était-elle pas devenue obsolète ?
Était-il dépassé lui aussi ?
N’y avait-il plus que les bobos qui puissent en apprécier l’essence ?
La nouvelle génération aussi, devait pouvoir s’extasier de la maitrise d’artistes d’autres temps. D’ailleurs, la présence de Gabriel n’était-il pas la preuve, que l’art n’était pas qu’affaire de génération ?
— Les choses changent, dit-il songeur.
Le bel éphèbe le fixa de ses beaux yeux limpides, puis reporta son regard sur l’œuvre et la montre en acier noir qui étincelait ostensiblement à son poignée.
— Dix-huit heures ! affirma joyeusement le jeune homme. Je dois y aller, j’ai rendez-vous avec mon destin ce soir !
Le directeur artistique soupira. Comme tous les vendredis soir, Gabriel se rendait en boite de nuit et son supérieur le devina. C’est lui, qui lui avait présenté Vivienne Delaporte cinq ans plus tôt, lors d'un gala bienfaiteur. Et, depuis sa séparation d'avec la jeune femme, Gabriel s’investissait plus ardument au travail, en même temps qu’il multipliait les aventures évanescentes. Autant dire qu’une partie de l’âme du séduisant artiste s’était évanoui avec son ex-fiancée.
Ah ! Vivienne ! Comment oublier cette femme ?
Déjà petiote, elle avait une aura que personne ne pouvait égaler. C’était bien là une Delaporte ! La fille d’Édouard et Béatrice Delaporte, les plus grands marchands d’art qu’il connaisse. La fille avait hérité de la beauté du père et du savoir-faire de sa mère.
Cette Béatrice Delaporte était une négociatrice hors-pair. Qui pouvait surpasser l’élégance et la maturité de cette femme, qui savait tirer les rennes d’une main de maitre ? Rien d’étonnant, dans ce cas, que le restaurateur ne se soit laissé enrôler dans les filets de sa fille unique.
— Mr Jean Philippe ? Vous êtes encore ici ? s’étonna le gardien de nuit en s’approchant de lui.
Le Directeur artistique sortit de sa rêverie pour planter son regard vers le travailleur de nuit et étira ses lèvres en un rictus bienveillant.
— Hélas, comme vous le voyez Guiseppe, je fais la fermeture ! s’exclama Edmond Jean Philippe.
Le veilleur nuit sourit. Le directeur de projet faisait partie du musée depuis aussi longtemps que lui. À soixante-deux ans révolus, ce modeste employé n’attendait qu’une raisonnable retraite, promise dans trois ans, si cela ne changeait pas d’ici là.
Lorsqu’il tourna la tête, l’agent de sécurité de nuit aperçut l’arrogant protégé du superviseur, téléphone à l’oreille et riant à pleines dents. Le veilleur de nuit se reconnut dans ce dragueur du dimanche, avec un peu de regret pour celui qu’il était alors : Un homme qui n’avait jamais une seconde à lui.