Chapitre ⛧⃝1

— J’suis rentrée, annonce-t-elle d’une voix fatiguée en laissant tomber son sac près du mur.
Dans la cuisine, Bobby relève la tête au-dessus d’un journal ouvert dont les marges sont couvertes de notes griffonnées. Ses yeux parcourent immédiatement la silhouette de Jill, s’attardant sur la manche déchirée de son tee-shirt et la fine entaille qui barre son épaule.
— Bon sang… grommelle-t-il. On dirait que t’as traversé l’enfer.
Jill esquisse un sourire en coin, attrape une bouteille d’eau dans le frigo et en boit plusieurs longues gorgées avant de répondre.
— Pas l’enfer… juste une cave abandonnée et une goule affamée.
Bobby lève un sourcil.
— Une goule ?
Elle s’appuie contre le comptoir, croisant les bras, son regardant brillant encore de l’adrénaline qui circule dans ses veines.
— Elle se nourrissait des cadavres de la morgue locale… sauf que parfois elle préférait ses repas encore vivants.
— Et tu t’en es occupée seule ?
Jill hause les épaules avec une désinvolture presque insolente.
— Elle a essayé de m’arracher la gorge.
Un silence.
— Mauvaise idée pour elle.
Bobby secoue la tête en marmonnant quelques d’incompréhensible tandis qu’un téléphone se met soudain à sonner dans le salon, brisant le calme de la maison. Il se lève en traînant légèrement les pieds et décroche.
— Ouais ?
Jill ne prête pas vraiment attention à la conversation au début ; elle sort machinalement le couteau qu’elle garde toujours dans sa botte et commence à nettoyer la lame avec un chiffon, observant la lumière du plafonnier glisser le long de l’acier. Puis un mot attire son attention. Winchester. Le nom tombe dans la pièce comme une pierre dans l’eau. Elle relève légèrement la tête, les sourcils froncés. Bobby tourne le dos, comme s’il cherchait instinctivement à s’éloigner d’elle.
— Ouais, ça faisait un moment… dit-il dans le téléphone.
Un silence.
— J’ai entendu parler du truc dans le Nebraska…non, j’ai quelqu’un dessus.
Jill plisse les yeux.
— Ouais… on se tient au courant.
Il raccroche finalement et repose le combiné avec un soupir fatigué.
— Qui c’était ? Demande Jill en se redressant légèrement.
— Personne d’important.
Elle le fixe quelques secondes, consciente qu’il ment, mais finit par hausser les épaules.
— Si tu le dis.
L’atmosphère devient étrangement lourde, comme si quelque flottait dans l’air entre eux. Jill attrape sa veste.
— Je vais sortir un peu.
— Ou ça ?
— Prendre l’air.
Quelques kilomètres plus loin, la lumière chaude du bar perce l’obscurité de la route comme un phare au milieu de la nuit. Le bâtiment en bois grince sous le vent et l’enseigne fatiguée oscille doucement au-dessus de la porte : le repaire bien connu des chasseurs. Le Roadhouse. Un endroit tenu par Ellen et Jo Harvelle, ou l’on peut trouver autant d’informations sur le surnaturel que de whisky bon marché. Quand Jill pousse la porte, l’odeur de bière, de tabac froid et de bois humide lui emplit immédiatement les poumons, tandis que la rumeur des conversations et le claquement sec des boules de billard résonnent sous les lampes jaunies. Elle s’installe au bar.
— Un soda, demande-t-elle.
Ellen lui jette un regard amusé.
— Toujours pas d’alcool ?
— J’aime garder l’avantage sur ceux qui en boivent.
Quelques minutes plus tard, elle se retrouve près de la table de billard, une queue de billard en main, face à trois hommes qui ont accepté son défi avec un sourire moqueur. Le silence tombe autour de la table. La première boule claque contre les autres. Puis la deuxième. Puis la troisième. Les mouvements de Jill sont précis, presque élégants, son corps se déplaçant autour de la table avec une aisance qui trahit des années d’entraînement. Quand la dernière boule disparaît dans la poche, l’un des hommes jure entre ses dents.
— T’as triché.
Jill sourit.
— Mauvaise excuse.
Comme souvent, les choses dégénèrent derrière le bar. Quelques coups partent, des chaises grincent, un poing frôle sa joue — mais en moins d’une minute, les trois hommes se retrouvent à terre, grognant de douleur pendant qu’elle époussette tranquillement sa veste. Quand elle revient vers le bar, Ellen pousse un soupir dramatique.
— Jill…sérieusement, essaie de ne pas casser tous mes clients.
— J’ai été gentille.
Jo, elle, la regarde avec une admiration évidente.
— Je te jure que c’était incroyable.
Jill éclate de rire.
— Ils étaient lents.
Elles discutent quelques minutes, l’ambiance légère et chaleureuse, quand soudain Jo se redresse légèrement sur son tabouret, son regard glissant vers la porte. Un sourire illumine son visage.
— Tiens…regarde qui arrive.
Des pas résonnent sur le plancher.
— Dean !
Elle se lève pour saluer le nouvel arrivant. Quand Jill tourne légèrement la tête, elle aperçoit d’abord l’homme que Jo vient d’appeler : un sourire sûr de lui, une démarche nonchalante et un regard vert qui semble balayer la pièce avec une confiance insolente. A ses côtés se tient un autre homme, plus grand, les épaules larges, les cheveux bruns légèrement longs qui encadrent un visage sérieux, et des yeux noisette étonnamment doux malgré la fatigue qu’on peut y lire. Pendant une fraction de seconde, le regard de Jill croise le sien. Et quelque chose se serre dans sa poitrine. Une chaleur inattendue se loge au creux de son ventre, rapide et troublante. Elle détourne aussitôt les yeux, termine son verre d’une traite, puis se lève.
— Je dois y aller.
Jo fronce les sourcils.
— Déjà ?
Mais Jill enfile simplement sa veste, ignorant les battements étrangement rapides de son cœur, et quitte le Roadhouse avant même que les deux frères ne puissent vraiment la remarquer. Dehors l’air nocturne est frais et chargé de l’odeur de la forêt. Elle inspire profondément. Sans savoir pourquoi, elle a le sentiment que quelque chose vient de changer.








