Le retour au silence brisé
Emmanuel poussa la porte de son appartement un peu après vingt-deux heures, la valise à roulettes laissant une trace humide sur le parquet. Un mois entier loin de chez lui : Bordeaux, Lyon, réunions interminables sur la transition énergétique, hôtels impersonnels et dîners d’affaires tardifs. Il était épuisé, les épaules nouées, l’esprit encore saturé de chiffres et de négociations.
Il posa sa valise dans l’entrée, retira sa veste et desserra sa cravate d’un geste las. L’appartement était exactement comme il l’avait laissé : silencieux, ordonné, paisible. L’odeur familière de bois ciré et de vieux parquet l’accueillit. Enfin.
Il alluma seulement la lampe du salon, se servit un verre de vin rouge qu’il posa sur la table basse, puis alla directement dans la salle de bain. Une longue douche chaude, presque brûlante, pour faire partir la fatigue des trains et des aéroports. Il resta longtemps sous le jet, les yeux fermés, laissant l’eau ruisseler sur sa nuque et ses épaules. Quand il en sortit, il enfila un simple pantalon de jogging gris et un vieux pull en cachemire bleu marine, pieds nus sur le parquet.
Il s’installa enfin dans son fauteuil préféré, près de la fenêtre qui donnait sur la cour intérieure. Le verre de vin à la main, il prit une profonde inspiration. Plus de réunions. Plus de clients exigeants. Plus de chambre d’hôtel. Juste le calme de son refuge.
Il ferma les yeux un instant, savourant le silence.
Et c’est là que ça arriva.
Un bruit sourd. Comme si on déplaçait un meuble lourd. Puis un rire clair, féminin, qui traversa la cloison trop fine comme si elle n’existait pas.
Emmanuel rouvrit les yeux brutalement.
Un autre bruit : des pas rapides sur le parquet, suivis d’une musique qui démarra soudain, pas trop forte mais bien présente. Une voix jeune chantait par-dessus, un peu faux, avec une joie évidente.
Il se redressa dans son fauteuil, le cœur battant plus vite qu’il ne l’aurait voulu.
— Non… murmura-t-il.
Il posa son verre et s’approcha du mur mitoyen. Il y colla presque l’oreille. Des cartons qu’on ouvrait, du scotch qu’on déchirait, un juron suivi d’un éclat de rire. Puis le grincement caractéristique d’un lit qu’on pousse contre un mur.
Quelqu’un avait emménagé pendant son absence d’un mois.
Emmanuel resta immobile, la main posée à plat sur la cloison. La voix était jeune. Très jeune. Une fille. Vingt ans, peut-être vingt-deux. Elle parlait toute seule, commentait ses propres actions avec une spontanéité désarmante.
— Merde, c’est trop lourd ce truc… Ah, voilà !
Un nouveau rire, cristallin, suivi du bruit d’un objet qui tombe et d’un « oups » théâtral.
Emmanuel ferma les yeux. La fatigue qu’il ressentait quelques minutes plus tôt se transforma en une irritation sourde, presque douloureuse. Il avait attendu ce retour avec impatience. Un mois de travail intense. Il voulait juste retrouver son calme, son rituel, son havre. Et voilà qu’une inconnue bruyante venait tout saccager.
Il tenta de se raisonner. Ce n’était probablement que temporaire. Peut-être une étudiante qui ne resterait que quelques mois. Il pourrait aller voir l’agence demain…
Un autre bruit le fit sursauter : elle venait d’allumer sa chaîne, et cette fois la musique monta un peu plus. Pas assourdissante, mais suffisamment présente pour traverser le mur sans effort. Il entendit distinctement le refrain, puis sa voix qui chantait à tue-tête dans ce qui devait être la chambre.
Emmanuel retourna s’asseoir, mais il ne toucha plus à son verre. Il resta là, tendu, à écouter malgré lui cette présence féminine si proche, si vivante, si… envahissante.
De l’autre côté du mur, Garance, épuisée mais heureuse, venait de finir de pousser son lit contre le mur opposé. Elle s’y laissa tomber tout habillée, les bras en croix, un grand sourire aux lèvres.
— Enfin chez moi, souffla-t-elle au plafond.
Elle ne savait pas qu’à quelques mètres seulement, un homme de quarante-huit ans venait de voir son précieux calme voler en éclats.
Emmanuel resta longtemps assis dans le noir, le regard fixé sur le mur.
Il aurait dû se sentir simplement agacé.
Mais ce n’était déjà plus tout à fait le cas.
Le silence qu’il avait tant aimé était terminé.