Prologue : Félicia
Mardi 15 septembre 1987
J’observe les lits vides, puis ceux que d’autres occupent. Chaque semaine, un lit se vide pour ensuite accueillir un nouveau venu, et ce, depuis que je suis ici. Je compte mentalement… quatre ans. Quatre ans à ne voir que les murs froids de l’orphelinat, à subir les cours de Monsieur Easton, dont la règle frappe plus vite que ses mots. Le bout de mes doigts me brûle encore sous les pansements. On dit qu’on s’habitue à la douleur… je n’en suis pas si sûre.
Quatre ans que je prie pour qu’un jour, ce soit moi qui abandonne ce lit dur et poussiéreux, à supporter le regard dur de Madame Jacqueline, ses yeux pâles qui me donnent envie de disparaître sous les vieux ressorts grinçants du matelas.
— Debout !
Mon souffle se coupe lorsque deux mains me tirent brutalement hors de mes draps. Mes pieds touchent le sol glacé. Je lève les yeux et croise le regard tranchant de la doyenne. Ses ongles s’enfoncent dans mes épaules tandis qu’elle me secoue, pour m’arracher ce qui reste de sommeil… ou de faiblesse.
— Aujourd’hui, tu dois être présentable.
Sa voix ne porte aucune douceur. Seulement un ordre.
Je ne réponds pas. Ses doigts lâchent brusquement mes épaules et elle attrape mon menton pour forcer mon visage vers la lumière. J’entends son souffle, lent, froid.
— Une famille vient te voir.
Le mot famille glisse en quelque chose d’interdit. Je ne bouge pas, de peur que ce soit une erreur. Une punition. Une illusion.
Elle me pousse vers la bassine d’eau. L’eau est froide, mais je ne recule pas. Je lave mes mains, mon visage, je laisse mes doigts trembler sans bruit. Elle tire mes cheveux, les attaches trop serrées. Elle lisse ma robe usée comme si cela pouvait cacher ce que je suis.
Quand elle m’emmène hors du dortoir, le couloir semble plus long que d’habitude. Mes pas résonnent, trop fort à mon goût. Mon cœur bat… vite. Trop vite, pour fuir avant moi.
Je remarque un garçon, tenant la main aux adultes qui l’accompagne. Élégants. Droits. La femme sourit. L’homme ne sourit pas, mais son regard reste posé sur moi, attentif, presque… mesurant.
Je voudrais courir. Je voudrais… qu’ils me prennent dans leurs bras et m’emmènent loin d’ici.
Très loin.
Le garçon s’avance d’un pas, pour dire quelque chose, puis s’arrête. Ses yeux restent posés sur moi, clairs, curieux, sans peur. Il ne voit pas mes vêtements usés, mes mains abîmées, les murs qui me collent encore à la peau.
Il hésite une seconde, puis avance vraiment cette fois.
— Moi, c’est Travis.
Sa voix se révèle douce, vivante, différente de toutes les autres qu’il a entendues ici. Elle ne frappe pas. Elle ne coupe pas. Elle existe simplement.
Je reste immobile. Personne ne m’a jamais demandé de me présenter. Personne ne m’a jamais parlé comme si j’étais… quelqu’un.
Mon cœur bat trop vite. Mais je force les mots à sortir.
— Felicia.
Le son de mon propre prénom me paraît étrange, fragile. Travis sourit. Puis, sans prévenir, il se penche et dépose un baiser léger sur ma joue. Je me fige. La chaleur du contact reste, douce, irréelle, tel une marque invisible.
— Tu as un joli prénom.
Quelque chose se serre dans ma poitrine. Quelque chose que je ne connais pas encore… mais qui réchauffe. Pendant une seconde, très courte, j’oublie l’orphelinat. J’oublie les murs. J’oublie la règle.
Je n’entends plus que mon cœur.
Ce jour-là, je croyais quitter l’ombre.
Je ne savais pas encore… qu’à l’âge de dix ans, je venais d’entrer dans la maison qui ne laisserait rien de moi intact.