Chapitre1 Qui suis-je ?
L’odeur des plats de Doriane, je la connais encore par cœur.
Les épices qui brûlaient doucement dans la marmite. La chaleur collante de la cuisine. Les rires de mes frères et sœurs qui débordaient dans la cour. À sept ans, je ne savais pas que tout ça avait une date de fin. Je croyais que c’était ma vie. Que c’était moi.
Je m’appelle Maria. J’ai 32 ans aujourd’hui. Et si je vous raconte cette histoire, c’est parce qu’elle a failli me tuer — plusieurs fois, de plusieurs façons différentes.
Mais commençons par le début. Par la Côte d’Ivoire. Par Doriane.
Doriane n’était pas ma mère biologique. Elle était mieux que ça. Depuis mes premiers souvenirs, elle m’avait élevée comme sa propre fille, entourée de ses quatre enfants — deux filles, deux garçons — qui étaient devenus mes frères et sœurs sans que personne n’ait eu besoin de le décider. On jouait ensemble sous le soleil africain, on mangeait ensemble, on dormait sous le même toit. C’était simple. C’était entier.
Ma mère biologique, elle, vivait en Belgique. Loin. Assez loin pour que je finisse par oublier son visage.
Puis un matin, elle est apparue.
Grande. Les yeux sérieux. Une valise à la main et un billet d’avion dans la poche — pour moi. Elle me regardait comme si elle me reconnaissait. Moi, je la regardais comme une étrangère.
— C’est l’heure, elle a dit.
Je ne savais pas encore que ce mot allait régir toute ma vie. L’heure de partir. L’heure d’obéir. L’heure de survivre.
J’ai pleuré. J’ai supplié. Ça n’a rien changé. On m’a arrachée à Doriane, à mes frères et sœurs, à cette chaleur qui était la mienne. Et on m’a mise dans un avion pour un pays froid, avec une femme que je n’aimais pas encore — et que je n’apprendrais jamais vraiment à aimer.
La Belgique m’a accueillie comme elle accueille les enfants qui n’ont pas demandé à venir : avec indifférence.
À l’école, j’étais la « bledarde ». Celle qui parlait avec un accent, qui ne connaissait pas les codes, qui portait les mauvaises chaussures. Mon frère avait honte de moi. Il détournait les yeux quand on se croisait dans les couloirs, comme si mon existence était une erreur qu’il préférait ignorer.
À la maison, ce n’était pas mieux.
Je refusais de m’attacher à cette famille qui n’en était pas une. Je restais dans ma chambre, muette, construisant des murs entre moi et eux. Ma mère ne comprenait pas cette distance — ou peut-être qu’elle ne voulait pas la comprendre. Alors elle a choisi les mots comme armes.
« Je préférerais te savoir morte que vivante. »
« Tu es tellement laide que même un mort serait mieux maquillé que toi. »
Ces phrases, je les ai portées longtemps. Elles s’installent en vous, ce genre de mots. Elles creusent. Et la nuit, quand elle me jetait dehors à trois heures du matin parce que je n’avais pas fait la vaisselle, je marchais dans le froid en les entendant encore résonner.
Le lendemain, j’allais en cours. Sourire aux lèvres. Masque en place.
À l’intérieur, quelque chose changeait. Je devenais dure. Agressive. Comme si mon corps avait décidé de se défendre à la place de ma tête. Mes camarades ne voyaient plus la petite fille venue d’ailleurs — ils voyaient quelqu’un d’autre. Quelqu’un d’incompris, que personne ne cherchait vraiment à comprendre.
Personne ne savait ce que je vivais derrière cette porte.
Personne ne savait à quel point j’étais seule.
Puis ma mère s’est remariée. Et là, tout a vraiment basculé.