::::Prologue::::
L’enfant face à l’abîme
Le fleuve se dressa contre le monde.Ses eaux quittèrent leur lit dans un fracas sacrilège, s’arrachant à la terre pour s’élancer vers les cieux, comme si la Création elle-même venait d’être reniée.
Sous cette poussée surnaturelle, la plage se fendit, la forêt plia, courbée par une force invisible qui broyait tout sur son passage.
Au-dessus d’eux, le ciel se déchira. Il n’y avait aucune pluie dans ces nuages, seulement des éclairs noirs, lourds d’une sentence finale.
Ce jour-là, la nature ne protégeait plus rien.
Elle jugeait.Elle frappait.Au centre du chaos se tenait un enfant.
Il n’aurait jamais dû être là.
Son corps était celui d’un adolescent, mais ce qui brûlait sous sa peau n’appartenait à aucun âge.
Ses cheveux, autrefois sombres, étaient devenus a moitié gris cendre, striés de braises vivantes comme si un foyer ancestral s’éteignait lentement en lui.
À chaque inspiration, l’air vibrait.
L’eau du fleuve ruisselait sous ses pores tandis que les génies de la forêt habitaient chacun de ses membres.Devant lui, l’Abîme s’ouvrit.
L’entité surgie des profondeurs n’avait pas de forme stable.
Un instant, elle était une femme immense, droite et souveraine ; l’instant d’après, elle redevenait marée, monstre, une masse vivante hérissée de crocs liquides et de courants assassins.
Alors, le monde céda.L’eau s’abattit comme une montagne en chute libre.
Le sable explosa sous l’impact, les arbres furent arrachés comme de simples herbes. L’enfant bondissait, frappait, déployant une force capable d’engloutir des royaumes.
La Reine des profondeurs hurla.
Ce n’était pas de la rage, c’était de la reconnaissance.
Elle comprit ce qu’il était... mais il était trop tard.
La bataille dura jusqu’à ce que le temps s’arrête.
Le fleuve hurlait, la forêt saignait, et le ciel reculait, refusant d’être témoin d’un tel massacre.
Dans un dernier élan, l’enfant se projeta en avant.
Il saisit les bras tentaculaires de la déesse.
La brûlure traversa sa chair, son esprit vacilla sous le poids des millénaires, mais son cri fendit le réel.
L’incantation jaillit de sa gorge comme un torrent de feu.
Une lumière éclata.Blanche et dorée, violente comme une étoile arrachée au firmament.
Elle transperça la Reine des eaux, lui arrachant quelque chose de plus ancien que la mémoire.
La déesse poussa un cri de perte absolue.
Son essence fut extraite, scellée, projetée vers une chèvre blanche amenée là pour le sacrifice.
L’animal trembla, se figea, réceptacle terrifié d’une puissance qui le dépassait.
Le fleuve s’effondra enfin dans son lit. La tempête parut mourir.
Une femme leva sa dague pour porter le coup de grâce à l’animal et verrouiller le sort à jamais.
Le monde retint son souffle. Un sourire lent, terrible, étira ses lèvres. Le lien était forgé.
Puis... le silence. Le murmure paisible d’un fleuve redevenu docile.
Jusqu’à ce que l’illusion se brise.Un hurlement déchira l’air, suivi d’un cri de douleur horriblement humain.
Derrière l’enfant, la femme à la dague s’effondra sur le sable noirci.
Le contrecoup de la magie— ou l’ultime assaut du monstre— venait de lui arracher le bras net.
Le sang et la terre se mêlaient à ses genoux, mais elle refusait de sombrer.
D’une main tremblante, elle maintenait la barrière fragile autour du réceptacle.— Termine ! hurla-t-elle vers le garçon.L’enfant comprit.
Les yeux brûlants, il s’interposa entre la femme mutilée et l’Abîme.
Un rempart de chair et de cendres. Il ouvrit la bouche.
Sa gorge brûlait, sa langue se déchirait, mais sa voix devint torrent.
Les syllabes anciennes s’enroulèrent autour de lui comme des chaînes de fer et d’ombre.Le ciel répondit.
Des esprits ailés fendirent les airs.
Deux silhouettes descendirent du monde invisible : deux grands esprits-oiseaux. L’un noir comme une nuit sans lune, l’autre blanc comme l’os poli par le temps.
Leurs ailes balayaient l’air astral. Ils savaient.
L’enfant traça un signe final dans le sable.
Un revenant jaillit du monde des morts.
Trois entités se placèrent aux côtés de l’enfant aux cheveux de cendre, prêtes à livrer l’ultime assaut contre la Reine des profondeurs.
Devant le ciel et la terre, la forêt et le fleuve, les forces du monde prirent acte.La guerre des éléments venait de recommencer.
fin