LA FISSURE DANS LE TEMPS
I. La Maison des Secrets
Jake essuya la sueur qui brûlait ses yeux avec le revers de son gant de cuir. Le New Jersey n’était pas tendre en ce mois d’août, et la vieille demeure victorienne qu’il venait d’acquérir à prix cassé semblait déterminée à lui rendre la vie difficile. Séparé depuis cinq ans, Jake avait vu dans cette mutation pour son nouveau travail de contremaître l’occasion de tout recommencer. Un nouveau job, une nouvelle ville, et surtout, ce projet fou : restaurer une bâtisse abandonnée depuis des décennies.
Le salon était un champ de bataille de plâtre et de poussière. Jake empoigna sa masse et frappa le mur du fond, là où l’humidité avait rongé la cloison. Le bois craqua, révélant un espace vide entre deux poutres de soutien. En débarrassant les gravats, ses doigts effleurèrent un objet qui n’avait rien à faire là.
C’était une photographie, glissée dans une enveloppe de papier jauni.
Jake posa sa masse et retira ses gants. Il dépoussiéra délicatement le cliché. Une femme y figurait, assise sur ce qui semblait être le perron de cette même maison. Elle portait une robe à pois ajustée, typique des années 50, et ses cheveux étaient coiffés en boucles parfaites. Elle était d’une beauté saisissante, mais ce fut son regard qui coupa le souffle de Jake. Il y avait une étincelle de malice et de douceur dans ses yeux clairs.
Soudain, un frisson étrange lui parcourut l’échine. Il avait cette sensation persistante, presque vertigineuse, de l’avoir déjà vue. Pas dans un magazine, pas dans un film. Il connaissait la courbe de ce sourire. Il secoua la tête, chassant cette pensée absurde.
— Trop de poussière et pas assez de sommeil, Jake, murmura-t-il pour lui-même en glissant la photo dans la poche de sa chemise de travail.
II. Le Choc du Destin
Le soir même, le ciel du New Jersey vira au noir d’encre. Un orage d’une violence inouïe s’abattit sur la région, faisant trembler les vitres fragiles de la maison. Jake tentait de lire ses plans à la lueur d’une lampe de poche quand, dans un claquement sec, le courant fut coupé.
Le silence qui suivit fut total, troublé seulement par le martèlement de la pluie sur le toit. En jurant entre ses dents, Jake descendit au sous-sol, là où se trouvait le vieux panneau de disjoncteurs en fonte. L’air y était lourd, saturé d’humidité et d’ozone.
Il ouvrit la porte métallique du boîtier. À l’intérieur, les câbles semblaient vibrer d’une énergie statique inhabituelle. Alors qu’il levait la main pour réenclencher le levier principal, un éclair frappa le paratonnerre de la maison avec une puissance phénoménale.
L’arc électrique jaillit du panneau. Le choc frappa Jake en pleine poitrine, le projetant en arrière. Ce ne fut pas seulement une douleur ; ce fut une explosion de lumière blanche, une sensation de chute infinie à travers des couches de verre brisé. Son cœur s’arrêta une seconde, puis repartit sur un rythme qui n’appartenait plus au présent.
III. Le Parfum de l’Autrefois
Lorsqu’il rouvrit les yeux, Jake ne sentit plus l’odeur de moisissure du sous-sol. À la place, un parfum délicat de fleurs de pommier et de cire d’abeille lui monta aux narines.
Il se redressa péniblement, la tête lui tournant comme s’il sortait d’une nuit d’ivresse. Il n’était plus au sous-sol. Il se tenait au milieu du salon. Mais ce n’était plus le salon en ruine qu’il avait quitté. Les murs étaient recouverts d’un papier peint floral impeccable, un tapis épais recouvrait le plancher de chêne, et des meubles en merisier poli brillaient sous la lumière douce d’un lustre en cristal.
Une mélodie s’éleva alors, douce et mélancolique. Jake s’avança, le cœur battant à tout rompre. Près de la fenêtre, une femme jouait du piano, le dos tourné. Elle portait la robe à pois de la photographie.
Interrompue par le bruit de ses pas, elle se retourna en sursaut, ses mains s’écrasant sur les touches dans une cacophonie de notes discordantes.
— Ah ! mon Dieu ! Que faites-vous là ? cria-t-elle, le visage pâle.
Jake resta pétrifié. C’était elle. La femme de la photo. Mais elle n’était plus une image figée sur du papier jauni ; elle était vibrante de vie, ses yeux clairs fixés sur lui avec une terreur évidente.
— Je... je ne sais pas, balbutia Jake en regardant ses propres vêtements sales, sa chemise de flanelle tachée de plâtre qui jurait avec l’élégance de la pièce. J’étais au sous-sol... il y a eu un choc...
D’un geste vif, la femme plongea la main dans le tiroir d’un petit secrétaire et en sortit un révolver de service. Elle le pointa sur lui, ses mains tremblant légèrement.
— Partez ! Sortez de chez moi sur-le-champ ou je tire ! Je n’ai pas peur de vous, espèce de rôdeur !
IV. Un Monde Disparu
Jake recula, les mains levées en signe de paix. La confusion le submergeait. Il se précipita vers la porte d’entrée et se jeta dehors, espérant retrouver l’air frais de 2026.
Mais lorsqu’il franchit le perron, le cri se glaça dans sa gorge.
L’allée où il avait garé son pick-up Ford flambant neuf était vide. À la place, une calèche élégante, attelée à deux chevaux bais qui s’ébrouaient dans la brume matinale, attendait patiemment. La route goudronnée avait disparu, remplacée par un chemin de terre battue bordé de réverbères à gaz qui commençaient à s’éteindre sous la lumière naissante de l’aube.
Le New Jersey de 2040 s’était évaporé. Jake se tenait sur le seuil d’une époque qui n’existait plus que dans les livres d’histoire. Il était prisonnier du passé, face à la femme qui hantait ses rêves avant même qu’il ne connaisse son nom.
Il plongea la main dans sa poche. Le marque-page brodé qu’il avait trouvé dans le mur n’y était plus. À la place, il sentit le papier de la photographie. Il la sortit et regarda le cliché. La femme sur la photo souriait toujours, mais derrière elle, dans le reflet d’une fenêtre de la maison, Jake crut apercevoir une silhouette qui lui ressemblait étrangement.
La porte derrière lui se referma dans un claquement sec. Il était seul en 1950, avec pour seul bagage ses souvenirs d’un futur qui n’était pas encore né.