PARTIE I - 1. Premières fascinations
Vincent engagea sa voiture sur l’autoroute du littoral, en direction des quartiers Nord de Marseille.
Derrière lui, le 8ème arrondissement et sa perfection de papier glacé s’effaçaient. Devant lui, le béton des tours commençait à se découper sur le bleu violent du ciel. Ici, l’urbanisme ne servait plus à flatter l’œil, mais à parquer des vies. La berline allemande de Vincent semblait une anomalie chromatique, un éclat de métal trop brillant au milieu du bitume grisâtre et des façades délavées des Flamants.
Il se gara avec une prudence instinctive, vérifiant deux fois ses rétroviseurs, au pied d’une barre d’immeuble dont la peinture s’écaillait comme une peau brûlée.
Il était là pour une expertise préalable à une réhabilitation de façade, un dossier technique parmi tant d’autres.
Il vérifia une dernière fois son apparence dans le rétroviseur, une habitude de bourgeois qui veut rester digne en terrain hostile : dans ce désordre, dans cette poussière, dans cette différence radicale qu’il avait passé sa vie à ignorer et à mépriser.
En sortant de son véhicule, il fut immédiatement frappé par la différence d’atmosphère.
L’air de la cité était plus dense, saturé de bruits de moteurs, de cris de gamins jouant au football entre deux blocs, et de cette odeur caractéristique de poussière chaude, de béton fatigué et de friture. Des cris d’enfants s’élévaient partout, la musique s’échappait des fenêtres ouvertes.
Vincent ajusta sa veste de costume, se sentant soudainement très — trop — visible. Il représentait l’autorité, l’argent, l’extérieur. Il prit une grande inspiration. Le malaise était toujours là, accompagné d’une pointe d’adrénaline due au sentiment de dépaysement. Il referma sa voiture, verrouilla les portes machinalement, et s’avança vers le chantier.
Le point de rendez-vous était un hall d’immeuble où l’attendaient un architecte et un chef de chantier.
Alors qu’il approchait du groupe de techniciens, il vit le “comité d’accueil”, comme il les appelait avec une morgue un peu méprisante pour masquer son inconfort : un groupe de cinq ou six jeunes en survêts de sport, assis sur des murets de béton ou adossés aux piliers du hall. Des visages fermés, des regards qui pesaient chaque nouveau venu avec une intensité de douaniers.
Vincent, par réflexe de classe, adopta son air le plus professionnel, celui qui ignore les présences pour ne se concentrer que sur les structures.
Il salua ses collègues, sortit ses plans, et commença à pointer du doigt les fissures du bâti. Tandis qu’il parlait de “porosité du béton” et de “ravalement thermique”, son regard s’égarait de temps en temps vers le groupe de jeunes garçons, où une silhouette particulière finit par forçer son attention.
Vincent le remarqua d’abord à cause de son immobilité. Alors que les autres s’agitaient, fumaient ou consultaient leurs téléphones avec nervosité, lui restait d’un calme souverain, les bras croisés sur sa poitrine. Il devait avoir 16 ans, peut-être 17, mais il dégageait une assurance qui ne correspondait pas à son âge.
Vincent détailla ce qu’il voyait, comme il l’aurait fait pour un élément architectural remarquable. Le garçon portait un ensemble de survêtement vert foncé de marque Adidas, d’une propreté qui contrastait avec la poussière environnante. Le tissu synthétique épousait une carrure svelte et athlétique, des épaules musclées et une taille fine. Mais c’est surtout le visage qui facsina Vincent.
La peau était d’un mat profond, une nuance d’ambre sombre qui semblait défier la lumière crue de midi. Vincent, habitué à la pâleur des amphis et des bureaux climatisés, nota la netteté des traits. Un nez droit, des lèvres pleines, dessinées avec une précision presque insolente, et surtout, ce regard. Des yeux en amande, bordés de cils si noirs et si denses qu’ils semblaient soulignés au khôl.
C’était une beauté brute, une harmonie de formes que Vincent n’avait jamais associée à ce milieu. Certes, il avait commencé recemment à développer une sorte d’attirance vague pour ces profils qu’il qualifiait dans son for intérieur de “beautés exotiques” mais, de manière globale, les jeunes de cité n’étaient pour lui qu’une masse indistincte, un bruit de fond social, souvent associé à une forme de danger ou de dégoût.
Il observa le soin apporté à sa coiffure : un dégradé à blanc, exécuté avec une précision chirurgicale, les cheveux du dessus, d’un noir d’encre, formant une masse texturée.
Il y avait dans cette mise en beauté masculine quelque chose de fascinant, une forme de dandysme de rue que Vincent commençait à trouver... pittoresque ! Le garçon portait une petite chaîne en or discrète qui brillait contre son cou, et une sacoche en bandoulière qui semblait faire partie intégrante de son anatomie.
Leurs regards se croisèrent une fraction de seconde.
Mehdi ne baissa pas les yeux. Il n’y avait pas d’hostilité immédiate, juste une observation froide, une évaluation de l’intrus.
Vincent ressentit un léger malaise, un picotement à la base de la nuque. Il se força à détourner les yeux vers ses plans, mais la vision du jeune homme restait imprimée sur sa rétine comme une tâche solaire.
- Monsieur l’expert ? Vous m’écoutez ? demanda le chef de chantier.
Vincent sursauta.
- Oui, bien sûr. La corniche du quatrième étage, je vois.
Il essaya de se reconcentrer, mais ses yeux, traîtres, revenaient sans cesse vers le muret.
Il ne comprenait pas pourquoi il détaillait ainsi ce gamin. C’était sans doute la nouveauté, se dit-il. L’exotisme de la situation. On remarque toujours ce qui contraste avec le décor habituel. Mehdi était comme un objet d’art placé dans une décharge : il forçait la contemplation par pur contraste.
Il nota la façon dont le garçon bougeait. Il y avait une certaine élégance dans ses moindres gestes. Quand il décroisa les bras pour prendre une bouteille d’eau, Vincent remarqua ses mains : des doigts longs, une peau dorée une force tranquille. Tout chez lui semblait plus vibrant, plus “vrai”.
Pourtant, le discours intérieur de Vincent restait le même. C’est juste un gamin de quartier, se répétait-il. Un futur petit délinquant, un caïd en devenir. Il n’a rien à faire dans ton monde, et tu n’as rien à faire dans le sien. Il ressentait encore ce dégoût poli, cette supériorité intellectuelle qui lui servait de boussole depuis toujours.
Ce garçon représentait tout ce que Vincent avait appris à craindre ou à juger : l’échec scolaire probable, la violence potentielle, l’absence de codes “civilisés”.
L’expertise dura deux heures.
Deux heures durant lesquelles Vincent fut plus distrait qu’il ne l’avait jamais été de sa carrière.
À chaque fois qu’il levait les yeux vers la façade, il voyait Mehdi en périphérie de son champ de vision. Le garçon n’avait pas bougé, il était le pivot central du groupe, celui que les autres semblaient consulter du regard avant de rire ou de parler. Une autorité naturelle, silencieuse.
Au moment de repartir, Vincent dut passer à quelques mètres du groupe pour rejoindre sa voiture. Son cœur s’accéléra légèrement, une réaction qu’il attribua à l’insécurité du lieu.
En passant devant Mehdi, il sentit une odeur de parfum bon marché mais puissant, une note sucrée et épicée qui flottait dans le sillage du garçon. Ce n’était pas une odeur de savon neutre. C’était quelque chose de plus entêtant, de plus envahissant.
Vincent ne dit rien. Il ne sourit pas. Il monta dans sa voiture, verrouilla les portières et démarra.
En s’éloignant, il jeta un dernier coup d’œil dans le rétroviseur. Le garçon était toujours là, silhouette noire contre le mur gris, le regard perdu vers l’horizon de béton.
Sur le chemin du retour, Vincent ralluma la radio. Une émission sur la musique blues. Il essaya de s’y plonger, de retrouver son monde de nuances et de subtilités. Mais l’image de Mehdi — la netteté de son profil, la profondeur de son regard et cette peau ambrée — revenait sans cesse, comme une interférence sur une fréquence radio.
Je vais certainement l’oublier assez vite, se dit-il. Ce n’était qu’une distraction visuelle due au changement de décor, juste la surprise d’avoir trouvé une forme de beauté là où il n’attendait que de la laideur.