La Jumelle Oubliée

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Summary

Iris a toujours su qu’il manquait quelque chose dans sa vie. Un vide. Une impression étrange. Comme une mémoire effacée. Puis un jour, elle commence à voir ce que personne d’autre ne voit. Des reflets qui ne lui ressemblent pas. Des souvenirs qui ne sont pas les siens. Un prénom qui revient sans cesse : Luna. Mais Luna n’existe pas. Officiellement Plus Iris cherche, plus la réalité se fissure. Dossiers classés. Données supprimées. Visages identiques. Et cette sensation troublante qu’on la regarde… à travers ses propres yeux. Et si son identité n’était qu’une version incomplète de la vérité ? Et si quelqu’un avait décidé qu’une des deux devait disparaître ? Dans un thriller psychologique futuriste où mémoire, manipulation et identité se confondent, Iris devra découvrir laquelle d’elles est la véritable erreur. Et surtout… qui est vraiment la jumelle oubliée.

Status
Excerpt
Chapters
12
Rating
n/a
Age Rating
16+

PROLOGUE : La nuit où tout a basculé

La ville brûle d’une manière que je ne sais pas encore nommer, parce qu’à six ans on ne connaît pas le mot guerre, on ne comprend pas les frontières ni les camps, on comprend seulement que le sol tremble sous ses pieds et que les adultes ont dans les yeux une peur qui n’existait pas la veille.

Les murs de l’appartement vibrent comme s’ils respiraient trop vite, les vitres éclatent en une pluie brillante qui retombe sur le carrelage, et l’air devient épais, chargé d’une odeur de poussière et de métal chaud qui me pique la gorge. Maman attrape ma main avec une force inhabituelle, si forte que mes doigts blanchissent, tandis que Papa ouvre la porte du couloir et reste immobile une seconde, le regard tendu vers quelque chose que je ne vois pas encore mais qui semble déjà les avoir atteints.

Les lumières clignotent, puis s’éteignent, et l’obscurité avale les murs familiers de notre salon comme si l’endroit avait cessé d’être une maison pour devenir un piège. Je demande si ça va s’arrêter, si les bruits vont cesser, si on peut attendre que ça passe, mais ma question se dissout dans le fracas d’une nouvelle explosion, et je comprends à la manière dont leurs corps se raidissent que l’attente n’est plus une option.

On descend les escaliers dans une odeur de fumée qui glisse le long des murs, je trébuche sur une marche fissurée et Papa me soulève contre lui, mon visage enfoui dans son manteau où son cœur cogne si vite que je crois qu’il va sortir de sa poitrine. Dans la rue, tout semble courir en même temps : les gens, les ombres, les sirènes, les flammes qui lèchent les façades trouées, et les cris qui appellent des prénoms comme si les noms pouvaient encore sauver quelqu’un.

Je serre la main de Maman pendant que nous traversons, et je sens sa paume trembler contre la mienne, même si sa voix reste douce lorsqu’elle me dit de rester près d’elle, de ne pas regarder autour, de ne pas avoir peur. Mais je regarde quand même, parce que l’enfance est curieuse même quand elle devrait être protégée, et je vois des silhouettes qui ne nous ressemblent pas, des hommes armés dont les visages sont durs, étrangers, découpés par la lumière des incendies.

Papa s’arrête brusquement et se place devant nous, son corps dressé comme une barrière fragile entre le danger et ce qu’il tente de préserver, et je ne comprends pas encore que cette seconde va devenir le centre de toute ma mémoire. Il me dit de ne pas lâcher Maman, et dans sa voix il y a quelque chose de définitif que je ne sais pas interpréter mais qui me donne envie de pleurer sans savoir pourquoi.

Le coup de feu éclate dans l’air saturé, plus fort que les autres, plus proche, et Papa tombe d’une manière irréelle, comme si son corps avait été débranché. Le monde vacille autour de moi, les flammes deviennent floues, le bruit se mélange à un sifflement aigu dans mes oreilles, et je vois Maman crier mon prénom en se penchant vers moi pour me pousser derrière elle, pour me cacher encore une fois, pour faire ce que les parents font quand ils croient pouvoir arrêter la mort avec leurs propres épaules.

Un second tir fend la nuit et Maman s’effondre à son tour, ses cheveux volant dans l’air comme un dernier geste inutile, et je reste debout au milieu de la rue, incapable de comprendre comment deux corps qui me protégeaient une seconde plus tôt peuvent maintenant être immobiles sous la lumière rouge des incendies.

Autour de moi, le chaos continue, les pas résonnent, les cris se superposent, les sirènes se rapprochent ou s’éloignent, et pourtant au cœur de ce vacarme il y a un instant suspendu, un détail minuscule qui ne correspond pas au reste, une présence qui ne s’accorde pas avec l’image que je garderai plus tard.

J’entends mon prénom, prononcé à voix basse, presque contre mon oreille, dans un souffle d’enfant qui ne ressemble pas à celui d’un adulte, et je me retourne avec la certitude étrange que quelqu’un se tient derrière moi. Mais il n’y a que la fumée, la rue éventrée, et les corps de mes parents étendus sur l’asphalte noirci.

C’est cette image qui s’imprime en moi avec la force d’une vérité absolue : moi au milieu des flammes, mes parents morts à mes pieds, la guerre comme explication suffisante, nette, brutale mais cohérente. Une cause, un effet. Une nuit. Deux corps. Une survivante.

Je grandirai avec cette version.

Je la répéterai aux policiers, aux médecins, aux journalistes, à moi-même. Je dirai que je n’avais ni frère ni sœur, que personne ne se tenait derrière moi, que la voix n’était qu’un écho déformé par la peur. Je finirai par y croire.

Parce qu’un souvenir répété devient une vérité.

Et pourtant…

Il y avait quelqu’un derrière moi cette nuit-là.

Mais à six ans, au milieu des flammes, j’ai appris une chose essentielle :

Pour survivre, il faut choisir ce qu’on accepte de voir.