Chapitre 1 - JANE
Il est presque 4h du matin.
L'appartement est silencieux.
Je suis allongée dans mon lit, les yeux ouverts, le téléphone à la main. La lumière éclaire mon visage pendant que les vidéos s'enchaînent sur TikTok.
Je ne les regarde même plus vraiment.
C'est devenu une habitude.
Je reste éveillée, je laisse le temps passer.
Et j'ai souvent cette impression d'être à côté de ma propre vie. Comme si tout se passait... sans moi.
J'ai grandi dans un environnement un peu instable. Ma mère n'était pas là, mon père souvent absent... et même quand il était présent, il restait assez distant. Il y a eu plusieurs femmes dans sa vie, mais rien n'a jamais vraiment duré
Alors on finit par s'adapter.
De toute façon, est-ce que j'avais le choix, mes chers lecteurs ?
Oui, je sais ce que vous vous dites... encore une fille qui va raconter son histoire, se plaindre et nous faire un "ouin ouin".
Et oui. Enfin... pas exactement comme vous l'imaginez.
Mais bon, je suis obligée de vous faire un petit topo avant que vous découvriez la suite par vous-mêmes.
C'est un peu la base, non ?
Bon... je continue, revenons à moi.
J'ai appris à ne pas faire de bruit, à ne pas déranger. À garder les choses pour moi.
Avec le temps, ça s'est ressenti dans mes relations. Rien de vraiment simple, rien de vraiment stable.
Oui, je sais ce que vous allez dire... "ça y est, elle va nous parler d'une rupture."
Évidemment. Parce que sinon, je ne peux pas raconter mon histoire sans qu'elle ait l'air un peu... bien pourrie et malheureuse, non ? Que voulez-vous, c'est presque une tradition.
Bon... j'avoue, j'abuse un peu.
Ok, c'est bon, j'arrête. Je me tais. Je continue.
Et puis il y a eu cette relation, il y a quatre ans.
Ça s'est mal terminé.
Son autre bail m'avait appelée.
Elle l'avait fait pour en savoir un peu plus... et moi, j'ai pris l'appel aussi pour ça. Mais pas seulement. C'était aussi l'occasion de lâcher ce que j'avais à dire, de l'insulter un peu au passage. Je savais très bien qu'elle allait tout lui répéter de toute façon, et je voulais qu'il le sache.
On a parlé au téléphone.
À un moment, elle m'a dit :
Tu sais ce qu'il m'a dit sur toi ?
Puis elle a enchaîné, comme ça :
Il a dit que tu étais insignifiante pour lui.
Insignifiante.
Juste ce mot.
Insignifiante... c'était tout ce que j'étais.
J'aurais presque préféré un autre mot, n'importe lequel. Même un truc nul, même une insulte... mais au moins quelque chose. Pas juste... ça.
Et le pire, c'est que cet abruti n'a même pas eu les couilles de me le dire en face. Sérieusement.
Il a fallu que ce soit son autre plan qui m'appelle pour me raconter cette merde.
Je n'ai rien dit, j'ai eu aucune réaction sur le moment. Mais ce qu'elle m'avait dit... ça m'avait fait mal. Pas parce que j'avais des sentiments pour lui, c'était déjà du passé. C'est juste que ça m'avait fait comprendre un truc : jusqu'au bout, je ne pouvais faire confiance à personne. Que même en étant sincère, même en étant gentille... tu peux finir comme la personne qu'on respecte le moins. Comme si, au final, être gentille te rendait juste naïve.
Après ça, il n'y a pas eu de grande chute. C'était plus discret. Une fatigue qui s'est installée, moins d'envie, moins d'élan. Et avec le temps, après plusieurs épreuves, j'ai commencé à me renfermer sur moi-même, sans vraiment m'en rendre compte.
Aujourd'hui, ça se voit dans des choses simples. Je dors le jour, je reste éveillée la nuit. Et je passe mon temps à scroller sur TikTok. Ça me fait rire, ça me distrait, ça me fait du bien sur le moment. Ça remplit mes journées, surtout mes pensées, surtout dans les moments où ça ne va pas.
Et les jours passent comme ça.
Parce qu'au fond, c'est devenu plus simple de rester dans cet état-là que d'essayer de revenir à quelque chose de normal. Une fille de 24 ans qui vit comme ça... c'est la honte, non ?
Enfin bref.
Ah oui, au fait... on m'appelle Jane.
Jane, c'est mon prénom.
Restez concentrés. Installez-vous bien.
Parce que si vous décrochez une seconde, vous risquez de perdre le fil... et moi, j'ai pas envie de raconter ça deux fois.
Vous allez découvrir mon histoire, petit à petit.
Et honnêtement... il y aura sûrement des moments où vous aurez envie de vous arracher les cheveux.
Enfin... j'abuse un peu. Quoique.🧐
.........🛫
Ce week-end-là, j'étais chez ma sœur, et mon grand frère était là aussi.
Lui, il essaie toujours, à sa manière, de me garder un peu ancrée dans la réalité.
Dans l'appartement, il y avait déjà du mouvement.
L'eau qui coulait dans la salle de bain, les placards qu'on ouvrait, des pas dans le couloir.
Lui, il était déjà debout, en train de se préparer pour partir travailler.
Et moi... j'étais encore là, à traîner, à moitié endormie
Dans la cuisine, j'étais plantée là, encore à moitié endormie, comme si mon corps était réveillé mais pas le reste.
Mon grand frère m'a regardée en passant.
« Jane... t'as dormi un minimum cette nuit ? »
Je me suis frotté les yeux.
« Pas vraiment... »
Mon frère a soufflé en riant légèrement.
« T'es vraiment en mode vampire toi, c'est abusé. »
J'ai rigolé à mon tour.
Il a pris ses affaires.
« Je finis vers 18h comme d'habitude. Et si tu peux me garder à manger, ça serait bien. »
Monsieur a hésité une seconde puis a ajouté plus doucement : « Et mange un peu aujourd'hui Jane. S'il te plaît. »
« Ouais... j'vais essayer. »
Il a hoché la tête.
« Ok. »
La porte s'est refermée. Et le silence est revenu.
D'habitude, faut dire ce qui est, je suis une vraie bombe. Depuis le berceau on me l'a toujours dit. Je dis pas ça pour me vanter... c'est juste la réalité. Bon, y a eu quelques intrusions non autorisées coucou l'acné qui débarque sans prévenir mais dans l'ensemble, j'étais fraîche. Propre. Validée.
Mais dernièrement... comment dire...
Je ressemble un peu à un zombie.
Et ça se voit. Mon visage n'a plus la même lumière qu'avant. C'est pas forcément catastrophique, mais c'est plus... éteint. Les imperfections sont toujours là, mais le reste suit plus vraiment. Mes tempes ont perdu un peu en densité, comme si même mes cheveux avaient décidé de lâcher l'affaire.
Et puis j'ai traversé une période où j'ai beaucoup perdu de poids. Trop. Au point où, à un moment, je me regardais et je me reconnaissais à peine. Comme si j'étais devenue une version un peu effacée de moi-même. Même si j'ai repris un peu de poids, il y a encore des jours où manger, c'est compliqué.
Genre vraiment. La nourriture est là... mais mon envie, elle, a pris des vacances sans prévenir.
Du coup, je compense comme toute personne saine d'esprit : je vis sur mon téléphone.
Surtout sur TikTok.
Je scrolle. Encore. Encore. Comme si, à un moment, ça allait remplir un truc. (Spoiler : non.)
Et entre deux vidéos débiles qui me font rire pour rien, je me suis mise aux webtoons. Les romances, les histoires... tout ce qui me fait sortir un peu de ma tête.
Et là... je suis tombée sur Cry, Even Better If You Beg.
Grave erreur.
Ce truc m'a aspirée. Mais vraiment. Pas juste l'histoire — tout. L'ambiance, les décors, les regards chelous, cette tension bizarre entre "c'est magnifique" et "y a un truc qui cloche là". Mais surtout... Matthias.
Matthias, c'est un malade.
Clairement. Un taré.
Mais... un taré diablement sexy. Et heureusement pour lui, parce que sinon personne ne tolérerait son comportement deux secondes.
Son obsession pour Layla ?
Mais c'est pas de l'amour normal. C'est intense, dérangeant, presque malsain... et pourtant, impossible de détourner les yeux.
Et le pire ?
Je me suis surprise à aimer ça.
Pas parce que c'est bien. Pas parce que c'est sain.
Mais parce que c'est... puissant.
Mais Layla...
Non mais elle est belle, hein. Vraiment.
Mais qu'est-ce qu'elle est conne.
Elle se laisse trop faire, trop manipuler... non mais flemme d'elle, vraiment. Moi, pendant toute l'histoire, j'étais là à me dire : mais fais ça, réponds comme ça, pars, réagis. Je me refaisais les scènes dans ma tête, à ma manière. Après bon... c'est toujours plus facile de parler quand on n'est pas à sa place.
Mais quand même.
Être regardée comme ça. Être au centre de quelqu'un au point de devenir une obsession. Compter à ce point-là pour quelqu'un...
Franchement ? Au fond... j'enviais Layla.
Mais plus j'avançais, plus ça me frustrait.
Layla, on la comprend jamais vraiment. Elle est là, mais elle reste floue. Et lui pareil. Matthias, il est intense, mais on sait jamais vraiment d'où ça vient. Son passé, ce qu'il pense vraiment, ce qu'il est en dehors d'elle...
Tout est là... mais jamais complètement.
C'est beau.
Mais c'est frustrant.
Et puis j'ai enfin fini le dernier chapitre. Youpy !!! 🥳
Cette nuit-là, les yeux rivés sur mon écran...
J'ai craqué.
« NON... c'est déjà fini ?! »
« Putain... je m'attendais à plus. »
« Plus de détails... plus de réponses... c'est pas possible de finir comme ça. »
Ma voix a cassé le silence.
Une fatigue étrange est montée. Un vertige.
Je me suis levée pour aller boire de l'eau.
Un pas. Puis un autre.
Et tout a commencé à se brouiller.
Le sol s'est rapproché.
Et je me suis écroulée.
Badaboummmm.....

