Le domaine des Ragnarov

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Summary

Ils avaient tout: l’argent, la beauté, le pouvoir. La famille Ragnarov vivait dans l’opulence. Entourée de luxure et d’apparence soigné, mais su jours au lendemain, un scandale financier étouffé dans le silence les précipite dans la ruine. Trop fière pour admettre leurs chutes, ils tentent désespérément de préserver leur apparence…quitte à sombrer dans le mensonge, la manipulation et la folie. À travers les yeux de Veronika, 6ans, artiste silencieuse à l’âme trop lucide, se dessine un portrait troublant de cette famille en déclin. Natasha, l’aînée arrogante, se pense invincible. Alexeï, ronger par ses démons, flirte avec l’autodestruction. Viktoria s’effondre sous la pression d’un deuil insupportable. Igor, patriarche fuyant, perd peu à peu pied jusqu’à commettre l’irréparable. Dans une écriture à la fois poétique et dérangeante, ce récit explore la lente descente aux enfers d’une dynastie rongée par ses secrets, où le réel et le psychologique se confondent, jusqu’à la schizophrénie collective. Et dans les dernières pages, une question obsédante demeure: peut-on échapper à la malédictions du sang?

Genre
Thriller
Author
Julia
Status
Ongoing
Chapters
1
Rating
n/a
Age Rating
16+

Chapitre 1 - La maisons aux rideaux fermés


Le vent de la plaine soufflait doucement sur les rideaux de velours épais, bleus comme les yeux des Rasgnarov. Rien ne semblait avoir changé dans la grande maison de cette famille fortunée. Le portail de fer forgé grinçait toujours à la même place, les planchers sentaient encore les produits ménagers et le vieux lustre du hall lançait ses éclats de cristal comme s’il dansait. Pourtant, tout était différent, et personne, pas même les enfants, ne devait le savoir.

Le matin où tout avait basculé, Igor était revenu à la maison plus tôt que prévu. Son uniforme encore sur le dos, ses souliers couverts de boue sèche, il n’avait salué personne. Pas même Veronika, qui avait levé les yeux de ses crayons de couleur en entendant la porte claquer. Ce jour-là, il avait allumé une cigarette, ce qu’il n’avait pas fait depuis la naissance de sa fille aînée, et s’était enfermé dans le bureau.

Viktoria n’avait rien dit. Elle non plus ne parlait plus autant qu’avant. Trop de chiffres dans la tête, trop de courriels urgents et maintenant trop de dettes.

Car ce n’était pas un renvoi. Ce n’était pas un accident. Ce fut… un investissement. Une seule entreprise, héritée dans l’est de la Russie, un contrat signé à la hâte et une promesse d’or. Une promesse qui avait disparu en même temps que les fonds. Les partenaires fantômes qui les avaient convaincus d’y mettre tout ce qu’ils possédaient, y compris la maison. La maison qu’ils tentaient maintenant de faire croire encore à eux.

— Natasha ! Baisse les rideaux du salon, on voit les meubles couverts ! avait dit Viktoria, sa mère.

— Pourquoi les couvre-t-on si on vit encore ici ?

Elle avait coupé court, cette voix froide qui ne la quittait plus depuis quelques semaines. Depuis qu’elle avait surpris une conversation entre ses parents et un huissier, ou peut-être un banquier. Elle avait entendu les mots : saisie, faillite, domaine hypothéqué.

Veronika, elle, ne posait pas de questions. Elle continuait à jouer du piano, à dessiner des créatures aux visages de poupée et à parler en chuchotant à ses jouets. Le monde des adultes lui échappait et c’était peut-être mieux ainsi. Parfois, elle dessinait une grande flamme au-dessus de la maison, où il y avait des visges qui fondaient. Viktoria trouvait sa artistique.

Alexeï, lui, ne rentrait presque plus. S’il le faisait, c’était en pleine nuit, les yeux cernés et les poings serrés. Il claquait la porte, descendait au cellier voler une bouteille d’alcool, et riait tout seul dans la cuisine.

Il avait dit à sa soeur:

- Le domaine des Ragnarov est mort Natasha. Ce qu’on vie n’est qu’un deuil collectif. Ils veulent qu’on fasse semblant.

Le matin, il disparaissait. Parfois trois jours, parfois une semaine. Il avait le regard de ceux qui ne croient plus à rien.

Igor, entre deux silences, jouait du saxophone dans la cave. Des morceaux tristes. Des morceaux russes. Viktoria répondait à ses clients avec une voix parfaite, mais elle se rongeait les doigts jusqu’au sang. Chaque appel était un mensonge de plus.

Et pendant ce temps, la façade du domaine brillait encore. On ouvrait les lumières pour donner l’illusion d’un repas. Les rideaux étaient tirés comme dans une pièce de théâtre. Les voisins, à travers la clôture, ne voyaient que l’apparence d’une famille noble, fière et encore debout. Le domaine des Ragnarov… ou ce qu’il en restait.

Personne n’aurait cru que bientôt, les rideaux ne serviraient plus qu’à cacher la pauvreté, mais à cacher la folie.

À l’étage, dans une chambres aux murs couverts de posters de volleyball et de photos découpées dans des magazines de sports, Natasha fixait son reflet dans le miroir. Elle s’était récemment coupé les cheveux elle-même, devant l’évier, avec des ciseaux de cuisines. Une coupe courte, inégale, presque militaire. Elle avait dit à sa mère que c’était pour aller plus vite quand elle court, mais ce n’était pas vrai. C’était pour enlever un morceau d’elle. Se débarrasser de quelque chose de fragile.

À seize ans, Natasha était celle qu’on disait stables. L’adolescente se levait tôt, faisait son jogging dans la cours arrière et mangeait les même rotis chaque matin. Elle surveillait sa petite soeur d’un oeil discret, parfois avec tendresse, parfois avec une inquiétude difficile à nommer. Depuis que leur monde a basculé, Natasha parlait peu, mais ses gestes étaient nets, rapides et précis, comme si elle jouait un rôle. Une une sorte d’alarme muette qui sonnait en elle depuis le jour où elle avait entendu son père pleurer dans la salle de bain.

Veronika, sa petite sœur de six ans, vivait quant à elle dans un autre monde. Un monde calme, rythmé par les notes du piano à queue dans le salon et par les dessins qu’elle collait sur les murs. Elle aimait les motifs circulaires, les visages sans yeux et les mains aux doigts étirés. On disait qu’elle avait du talent.

Viktoria l’encourageait à continuer, mais elle ne voyait pas ce qui se cachait dans ses esquisses. Elle ne parlait pas beaucoup mais observait tout, intensément, comme une petite bête sage au fond d’une cage dorée.

Veronika passait des heures à aligner ses poupées sur son lit, leur jouant de longues pièces qu’elle inventait sur son nouveau clavier Casio. Des sons doux, presque religieux. Quand on lui parlait, elle répondait doucement avec cette voix qui faisait parfois frissonner Igor. Une fois, elle avait dit à Natasha devant tout le monde :

— Tu sais que le miroir dans le couloir a un autre côté ?

Ils avaient tous ri d’elle, mais depuis, Natasha avait peur du miroir.

Et puis, il y avait Alexeï. À dix-huit ans, il était censé bientôt quitter le foyer familial et entrer dans une nouvelle école. Le jeune homme, par contre, n’était bon nulle part. Il échouait à tous ses examens, fuyait les cours et traînait avec des gens plus vieux au regard vide. Il avait les yeux bleus de son père, mais sans sa clarté. Chez lui, tout était brouillé, agité. Sa coupe courte laissait paraître une cicatrice sur le côté de son crâne, héritée d’une chute en BMX à quatorze ans.

Depuis ce jour, il disait souvent qu’il pensait mal. Il en riait moins, personne ne riait avec lui.

Il revenait souvent avec l’odeur du tabac froid et de la sueur, le regard trop fixe ou trop fuyant. Une fois, il avait frappé un mur parce que son téléphone portable n’avait plus de batterie. Une autre fois, il avait pleuré en regardant un dessin de Veronika.

Igor ne parlait jamais de lui autrement qu’en soupirant. Policier respecté à l’ancienne, homme droit et silencieux, Igor avait tout misé sur son honneur. Il croyait à l’histoire, à l’ordre et aux traditions russes. Le voilà maintenant piégé dans un mensonge quotidien.

Il se levait tôt, repassait son uniforme et partait en mission dans une voiture qui n’avait plus d’essence. Igor rentrait à pied en arrivant. Il descendait directement à la cave jouer du saxophone jusqu’à épuisement.

Viktoria, leur mère, plus jeune qu’Igor de onze ans, vivait à une vitesse différente. Elle courait entre deux appels, deux procès, deux cafés. Avocate redoutée, elle avait bâti sa réputation sur sa précision, sa logique tranchante et son énergie inépuisable. Dans cette maison qui perdait ses murs, elle perdait aussi ses repères.

Viktoria cachait les lettres de la banque dans le tiroir à couverts. Elle cachait tout, sauf ce qui comptait. Son visage autrefois lumineux était devenu nerveux. Des cernes, des gestes saccadés. Une femme brillante, mais déjà vacillante.

Le domaine des Rasgnarov n’était plus qu’un décor. Une scène figée. Le lustre, les chandeliers, les portraits des ancêtres aux murs… tout restait là, intact, pour préserver l’illusion.

Par contre, sous cette façade de velours, quelque chose remuait. Quelque chose de souterrain, de lent et de renfermé. Une tension dans l’air. Des ombres dans les pièces vides. Et parfois, un rire étouffé derrière une porte verrouillée.

Veronika l’avait dit un soir, en posant ses pinceaux :

— Quelqu’un d’autre vit ici.

Et personne ne l’avait écoutée.