Chapitre 1
Le petit cotre de pêche naviguait péniblement vers la presqu’île aux Dames, tout au nord des Cornouailles. Ce n’était qu’un îlot déchiqueté, surgi des eaux, où seule trônait l’abbaye Sainte-Élisabeth. Érigée au XIIIe siècle, elle avait été reconvertie en pensionnat pour jeunes filles « difficiles » par George III, encore duc, un siècle plus tôt.
À côté de moi, le policier au crâne dégarni veillait. Il me traitait comme une enfant capricieuse, alors que j’étais à quelques mois de mes dix-huit ans. Il m’avait menottée à mon siège après ma tentative de sauter par-dessus bord. Il m’avait giflée ; je ne savais plus si le goût du sel sur mes lèvres venait de l’écume de la mer ou de mes propres larmes.
En plus du policier assis à mes côtés, trois autres personnes occupaient l’embarcation : le capitaine — enfin, le pêcheur qui se prétendait tel ; l’homme n’arrêtait pas de lui dire qu’un jour, il serait au volant d’une de ces automobiles et qu’il conduirait tambour battant dans les rues de Londres ; une sœur du monastère, drapée de noir, dont le petit chapeau semblait fixé par une punaise. « Pour vous, ce sera Sœur Ruth », avait-elle tranché lorsque je lui avais adressé un « bonjour madame ». Et enfin, « la Grosse ». Je l’appelais ainsi, faute de mieux. À un concours équestre, c’est elle qui porterait le cheval. Elle m’inspirait une pitié si profonde que j’en avais envie de hurler… comme si cela allait changer quoi que ce soit à mon sort.
Il pleuvait à verse lorsque nous atteignîmes l’île. Il pleuvait sans discontinuer depuis notre arrivée à Barnstaple, où nous avions dû attendre plusieurs jours que la mer se calme pour pouvoir enfin lever l’ancre.
Il n’y avait pas de quai. Il fallut débarquer via une passerelle en bois grinçante.
— Pas d’homme sur l’île, avait décrété Ruth. Ça porte malheur.
Le policier me libéra de mes entraves. Je débarquai, tremblante, escortée par la Grosse et la religieuse. En remontant le sentier vers le pensionnat, ce qui me frappa, plus encore que le vent glacial, fut le nombre absurde de statues. Il y en avait partout.
— Des pierres tombales avec des yeux, avais-je murmuré.
Une gifle cinglante de Ruth me coupa le souffle, accompagnée d’un ordre bref :
— Silence.
L’abbaye Sainte-Élisabeth se dressait devant moi comme un monstre de pierre. Plus je m’en approchais, plus un frisson glacé me parcourait. De loin, on distinguait le bâtiment central, surmonté d’un clocher vide — un clocher sans cloche — comme si la voix de Dieu avait déserté les lieux. C’était sûrement là que la messe se tenait.
Deux autres bâtiments, un peu plus grands et légèrement plus modernes, encadraient le centre. Ils s’élevaient sur deux niveaux, et chacun de leurs angles disparaissait dans l’ombre, promettant des recoins oubliés et des fenêtres derrière lesquelles quelqu’un pouvait m’observer. Ces ailes servaient sans doute de chambres et de salles communes, mais leur apparente tranquillité ne faisait qu’alimenter ma peur.
Ce qui me frappait le plus, pourtant, ce n’était pas leur taille ou leur architecture : c’étaient les statues. Partout, figées dans la pierre, elles semblaient scruter mes moindres gestes. Certaines, agenouillées, semblaient implorer ; d’autres, dressées, me jugeaient. Leurs yeux creux, où la lumière de la pluie venait se perdre, me donnaient l’impression qu’elles avaient attendu mon arrivée depuis des siècles, prêtes à m’engloutir dans leur silence immobile. Chaque pas sur le sentier détrempé faisait écho entre les pierres, et j’avais l’impression que les statues se rapprochaient.
Les couloirs étaient étroits, si bas de plafond que j’avais l’impression que la pierre allait finir par épouser la forme de mon crâne. L’air n’y circulait plus depuis des lustres ; il était chargé d’une odeur de cire froide, de vieux bois vermoulu et de quelque chose de plus âcre, un effluve métallique qui me brûlait les narines.
Sœur Ruth marchait devant nous avec une régularité mécanique, ses pas frappant le sol en pierre avec une sonorité sourde, dépourvue de toute humanité. Pas de rires, pas de murmures de jeunes filles. Rien. Juste le claquement sec de ses semelles et le souffle saccadé de la Grosse derrière moi.
Finalement, nous arrivâmes devant une porte. Sœur Ruth frappa deux fois.
— Entrez ! dit une voix derrière la porte.
Sœur Ruth poussa le battant avec une déférence qui tranchait avec sa froideur habituelle. La pièce dans laquelle nous pénétrâmes était en contraste total avec le reste du pensionnat : haute de plafond, baignée d’une lumière crue qui filtrait par une large fenêtre donnant sur la mer déchaînée.
Derrière un bureau en acajou massif trônait une femme dont l’âge semblait aussi indéterminé que celui de l’abbaye elle-même. Elle ne leva pas les yeux de ses registres. Une plume griffonnait nerveusement sur le papier dans un bruit sec.
— Vous avez du retard, Sœur Ruth.
La sœur tenta de s’expliquer, mais la femme leva la main. Elle posa enfin sa plume et se leva, avant de faire le tour de son bureau et de nous faire face à toutes les trois. Ses yeux, d’un gris délavé, se posèrent sur moi. Je sentais mes genoux trembler. Elle ne me regardait pas comme une élève, ni même comme une prisonnière, mais comme un objet dont on vérifie l’intégrité avant de le ranger sur une étagère.
Elle remarqua ma chaîne en argent et tira dessus d’un seul doigt, doucement, révélant mon crucifix.
— Quelle est votre confession, mon enfant ?
Alors je répondis :
— Catholique. Mon père est français.
Elle relâcha la chaîne, faisant tomber le crucifix contre ma poitrine. Elle s’éloigna en frottant son index contre son pouce, comme pour se laver.
— Ici, vous apprendrez à respecter les usages de l’Église anglicane.
La mère supérieure, qui s’appelait Félicité, de ce que j’avais cru comprendre, expliqua alors le fonctionnement de l’école : réveil tôt ; prière ; jeûne et tâches ménagères le matin ; repas de midi ; prière ; apprentissage et mœurs l’après-midi ; prière ; repas du soir si nous n’étions pas punies ; puis éducation religieuse ; prière de nouveau ; puis le coucher.
Je n’écoutais plus ; mon esprit cherchait déjà un moyen de fuir. Mais une phrase me fit revenir à la conversation :
— Vous répondrez à votre titre ainsi qu’à votre nouveau nom de baptême.
Sur le moment, je ne compris pas. La mère se tourna vers la Grosse.
— Vous, mon enfant, répondrez au nom de : novice Margaret.
La Grosse, Margaret, hoqueta en acquiesçant.
Puis la mère se retourna vers moi.
— Quant à vous… il nous faut tout reprendre de zéro. Une sang-mêlé… latine de surcroît.
Cela me frappa comme un coup de poing. Mes mains se crispèrent, mes genoux tremblaient. Je voulais hurler, mais aucun son ne sortit.
Sœur Ruth dit alors :
— Il va falloir repartir d’une page blanche avec elle.
La mère supérieure observa Ruth avec un regard qui montrait qu’elle ne goûtait guère à la plaisanterie, mais finit par annoncer :
— Blanche.