Chapitre 1
CE LIVRE FAIT SUITE AU LIVRE "MARCUS"
Avertissements de contenu possibles
🔪 Violence et agressions
Violence graphique (scènes de combat, blessures, morts)
Meurtres ou assassinatsTorture ou séquestration
Violence psychologique ou harcèlement
Automutilation ou suicide .
💔 Sexualité et relations
Scènes sexuelles explicites
😨 Autres thèmes sensibles
Abus (physique, émotionnel, sexuel, )
Maladies mentales (dépression, trouble bipolaire, TOC, etc.)
Drogues/alcool (consommation excessive, overdose)
Langage vulgaire
Mort ou maladie grave (cancer, handicap, etc.)
MARCUS
Maureen dort à l’étage, paisible, bercée par l’illusion que tout va bien. Moi, je suis resté en bas, dans la pénombre de la cuisine. Parfois, je me demande si j’ai fait le bon choix. On ne se refait pas. Contrairement à Jakub, qui semble s’être fondu dans ce décor de terre et de silence, je m’ennuie à crever. Et l’ennui, pour un type comme moi, c’est le début de l’enfer.
Mes vieux démons n’étaient jamais partis, ils attendaient juste dans un coin de ma tête.
La grappa...
Guérit-on vraiment de cette merde ?
Je n’ai jamais été soigné, on m’a juste sevré de force au centre, entre quatre murs blancs, parce que je n’avais pas le choix.
Mais la soif, elle, est restée intacte.
Quand j’ai vu cette bouteille oubliée lors du déménagement, mon sang n’a fait qu’un tour.
Je n’ai pas pu m’en empêcher.
Je l’ai cachée comme un gosse, comme un lâche.
Ce soir, je me sens mal. Ma jambe fantôme me massacre ; des décharges électriques remontent jusque dans ma hanche, comme si mes nerfs cherchaient encore ce qu’ils ont perdu. Je n’ai plus de calmants, plus rien pour anesthésier ce vide sous mon moignon. Rien, à part elle : la bouteille.
Maureen me répète que c’est le temps, le froid, la neige qui s’accumule dehors, mais peu importe la cause, ça me déprime.
Je m’enfonce.
J’ai encore fait ce cauchemar ; j’ai rêvé de Léna, du sable qui s’infiltrait partout, du sang qui ne séchait jamais...
Maureen voudrait que je consulte, que j’aille déballer mes tripes à un inconnu.
Mais qui m’écoutera vraiment ?
Qui peut comprendre l’ombre d’un homme comme moi ?
Je dévisse le bouchon. Le bruit du plastique qui craque sonne comme une trahison dans le silence de la maison. Je bois à même le goulot. Ça brûle, ça râpe, ça fait du bien. Je suis en train de tout foutre en l’air et j’en redemande.
Plus d’un an que je n’avais pas bu, depuis le drame chez Dimitri. Un an de sobriété jeté aux orties en quelques minutes. Je vide la moitié de la bouteille d’un trait, cherchant l’oubli, mais je ne me sens pas mieux pour autant. Au lieu de m’assommer, l’alcool réveille mes démons et fait cogner la douleur encore plus fort. Je suis là, seul dans le noir, avec mon titane et mes remords, tandis que la tempête s’acharne contre les vitres.
C’est là que j’entends un craquement. Pas celui de la charpente sous le poids de la neige, mais un cri étouffé qui vient de l’étage.
— Marcus ?
La voix de Maureen me cloue sur place. Elle est là, sur le seuil, sa robe de nuit tendue sur son ventre de huit mois.
Elle me regarde, et je vois l’instant exact où elle comprend.
Elle voit la bouteille, elle voit mes yeux vitreux.
Elle voit le menteur.
— Tu recommences ? murmure-t-elle, la voix blanche. Ici ? Maintenant ?
— J’ai mal, Maureen ! Je n’ai plus rien pour la douleur, je n’en peux plus de ce silence de merde !
Je hurle, ma voix résonne dans la cuisine plus fort que je ne le voulais, brisant le calme fragile de la maison. Elle sursaute, mais son regard reste fixé sur l’objet du délit.
— Où as-tu trouvé cette bouteille ? demande-t-elle d’une voix qui tremble de colère.
— Mais qu’est-ce que ça peut te foutre, Maureen ? Va te coucher et m’emmerde pas !
Je sens le venin monter en moi. Je redeviens mauvais ; l’alcool m’a toujours rendu mauvais. C’est ma protection, mon vieux réflexe de survie qui refait surface dès que je me sens acculé. Je la fixe, espérant qu’elle va fuir, qu’elle va me laisser seul avec mon moignon qui brûle et ma honte.
Elle s’approche, furieuse, prête à me l’arracher, mais je m’écartes.
— Oh, putain de bordel de merde...mais tu vas me foutre la paix !
— Tu avais promis... murmure-t-elle, et je vois l’éclat des larmes que le reflet de la bouteille fait briller dans ses yeux.
Je la fixe, le regard dur, le goulot encore serré dans ma main comme une arme.
— Et bien, je suis un menteur, Maureen. Qu’est-ce que tu espérais ? Que j’allais devenir un saint parce qu’on a déménagé à la campagne ?
Ma voix est tranchante, pleine de ce mépris que je n’utilise d’habitude que pour mes ennemis. Je redeviens ce type imbuvable, celui qui préfère blesser avant d’être blessé.
Je fais un pas vers elle, menaçant. Elle ne recule pas, et ça me rend encore plus dingue.
Je lève la main et je la pousse violemment par l’épaule. Elle vacille, ses hanches généreuses heurtent le bord de la table avec un bruit sourd.
— Dégage ! je hurle, le venin au bord des lèvres. Retourne te coucher et ferme ta gueule ! T’es juste une gamine qui n’y connaît rien. Tu m’emmerdes avec tes airs de victime !
Je l’insulte, je crache ma haine pour ne pas avoir à affronter ma propre honte.
Elle me regarde avec cet air de ne pas comprendre ce qui lui arrive, ce regard de biche perdue qui m’agace plus que tout. Sa présence me renvoie ma propre image dans la gueule, et je ne peux pas le supporter. J’attrape ma canne, les doigts crispés sur le pommeau, prêt à m’en aller. Je vais m’enfermer dans le petit salon, au moins là-bas, j’aurai la paix.
Mais elle ne recule pas. Au contraire, elle se dresse devant moi, son ventre arrondi entre nous deux comme un bouclier.
— Si tu n’es pas capable de nous préférer à cette bouteille, alors fais tes valises et va-t’en, Marcus !
Sa voix est un fouet. Elle ne tremble plus. Elle me lance cet ultimatum au milieu de la cuisine, alors que la neige cogne contre les vitres. Elle me demande de choisir entre mon venin et elle. Le silence qui suit est lourd, chargé de toute la violence que je retiens.
Je la dévisage, un sourire méprisant aux lèvres. Ses menaces ne me font rien, elles ne font qu’alimenter le brasier dans ma poitrine. Je m’appuie lourdement sur ma canne et je crache mes mots comme du venin :
— Je suis chez moi ici, Maureen ! C’est moi qui ai tout payé, chaque putain de brique de cette baraque. Toi, tu profites et c’est tout. T’étais quoi avant que je te sorte de ton trou ? Rien. Alors ne viens pas me dire ce que je dois faire dans ma propre maison.
Je vois l’impact de mes paroles sur son visage. C’est comme si je l’avais frappée. Le silence qui suit est tranchant, chargé de tout le mépris que je viens de lui jeter à la figure. Je veux qu’elle se sente petite, je veux qu’elle se souvienne de sa dette.
Mais Maureen ne répond pas. Elle ne crie pas. Elle reste figée, une main crispée sur le bord de la table, son visage devenant d’une pâleur cadavérique. Elle baisse les yeux vers ses pieds, et je suis le regard.
L’eau coule. Elle s’étale sur le carrelage que j’ai “payé“, se mélangeant à la poussière du soir.
— Marcus... murmure-t-elle, et cette fois, ce n’est plus de la colère. C’est une détresse absolue. Je crois que le bébé arrive, mais ... je vais partir , tu n’auras plus a versé un centime pour moi.
Elle se crispe soudain, une contraction violente la pliant en deux. Je le vois à son ventre qui se durcit sous le tissu fin de sa chemise de nuit, une onde de douleur pure qui la traverse de part en part. Malgré la souffrance, elle lève le poignet, regarde sa montre pour compter les secondes, et tout en pleurant, elle se dirige vers l’escalier d’un pas chancelant.
— Je pars, Marcus... lâche-t-elle dans un souffle brisé.
Elle ne me regarde même plus. Elle préfère affronter la tempête et l’inconnu plutôt que de rester une seconde de plus face au monstre que je suis devenu ce soir.
Le blizzard hurle de plus belle dehors, secouant les volets comme pour se moquer de moi. Je suis là, ivre, odieux, avec ma canne et ma haine, alors que la vie a décidé de s’inviter sans demander la permission. Je la regarde s’éloigner, sa main agrippée à la rampe, chaque marche semblant être une montagne pour elle. Elle veut partir ? Dans cet état ? Sous la neige ?
La réalité me percute comme un coup de poing en plein plexus. Si elle franchit cette porte, elle meurt. Elle et le gosse. Et ce ne sera pas la faute de Dimitri, ni celle de la fatalité. Ce sera la mienne.
— Maureen ! attends ! je gueule en boitant vers elle, ma canne frappant violemment le carrelage.
Je réalise ma connerie. Les routes sont bloquées, le téléphone ne capte rien et la première ville est à des kilomètres. Je lui crie que c’est de la folie, que les routes sont impraticables, qu’elle ne fera pas cent mètres dans le blizzard.
Elle s’arrête, assise sur une marche, le souffle court. Elle sait que j’ai raison sur la météo, mais elle ne peut plus me voir en peinture.
— Les routes sont mortes, Maureen. On est coincés.
Le silence retombe, seulement brisé par le sifflement du vent contre les vitres. La première contraction violente est passée, mais je sais que ce n’est que le début. Un accouchement, ce n’est pas comme dans les films ; ça va prendre des heures, peut-être toute la nuit. Des heures où elle va souffrir et où je vais devoir rester sobre pour surveiller que rien ne tourne mal.
Je monte les marches lentement, ma jambe de carbone grinçant à chaque effort. Je m’approche d’elle, mais elle se recule, le regard dur.
— Ne m’approche pas, Marcus. Va boire ta bouteille.
— Le bébé ne va pas sortir tout de suite, je murmure, ma voix redevenue basse, presque honteuse. La poche est percée, mais le travail commence à peine. On doit s’installer, préparer de l’eau, des linges... Je vais appeler Jakub par la radio, voir si Cali peut venir t’aider. Elle aide bien ses chèvres, elle saura quoi faire...
Maureen me foudroie du regard, malgré la douleur qui lui tord les entrailles.
— Je ne suis pas une chèvre, Marcus ! crache-t-elle entre deux respirations saccadées.
Elle a raison. C’est ma femme, et je la traite comme du bétail pour masquer ma propre peur. Je vois l’angoisse traverser son regard. Elle réalise qu’elle va devoir passer les prochaines heures enfermée avec l’homme qu’elle déteste en ce moment, alors que son corps s’apprête à livrer la plus grande bataille de sa vie. Et elle n’a que moi, un type à moitié ivre avec une jambe en carbone.
Je redescends en boitant, chaque pas sur le carrelage sonnant comme un reproche. Je saisis la bouteille maudite et je balance le reste de la grappa dans l’évier. Le bruit du liquide qui s’écoule est le seul pardon que je peux lui offrir pour l’instant. Je regarde le goulot vide. J’ai envie de frapper dans le mur, de hurler, mais je n’en ai pas le droit.
Je me dirige vers mon portable mais il semble n’y avoir aucun signaux, je tente un sms
— Jakub ! C’est Marcus. On est coincés par la neige... Maureen a perdu les eaux. Rappelle moi, bordel !
Rien. Juste le souffle du blizzard qui semble s’engouffrer dans les ondes. La nuit va être longue. Très longue. Et je sens que la douleur dans ma jambe n’était rien à côté de ce qui nous attend.