Le Cri des Sommets
Bienvenue dans cet univers de contrastes, où la lumière du ciel est parfois plus froide que l’ombre de la terre.
L’histoire d’Azriel Belacqua est née d’une réflexion simple : et si la liberté n’était pas un don, mais une conquête de chaque instant ? Ce roman est dédié à tous ceux qui portent des cicatrices, visibles ou invisibles, et qui refusent pourtant de rester neutres face à l’injustice.
À travers ce voyage entre le Monde d’en Haut et celui d’en Bas, j’ai voulu explorer la puissance de l’unité. Accrochez-vous, car le cri d’Azriel sur la montagne n’est que le début d’une révolution qui, je l’espère, résonnera en vous bien après la dernière page.
Bonne lecture.
Stéphane Fortin
Le vent n’était plus un simple courant d’air ; c’était une bête hurlante, une entité invisible qui s’acharnait sur Azriel Belacqua à mesure qu’il s’enfonçait dans les hauteurs interdites du Mont Khéops. Chaque pas était une victoire contre la pesanteur et contre son propre corps qui le suppliait de renoncer. Sous ses bottes de cuir usées, le schiste se dérobait, s’effritant en une pluie de gravillons qui disparaissait dans l’abîme, un rappel constant que la mort n’était qu’à un faux pas de distance.
Autour de lui, le paysage n’était plus que désolation. Une fumée sombre, épaisse comme de l’encre versée dans de l’eau claire, montait des vallées lointaines. Ce n’était pas la fumée d’un simple feu de bois, mais le souffle fétide des cités d’en bas, un mélange de pollution, de haine et de rêves calcinés. Ce voile noir semblait vouloir étouffer la montagne elle-même, grimpant le long des parois rocheuses comme une lèpre rampante.
À ses côtés, marchant avec une aisance qui frisait l’insulte pour l’effort humain, se trouvait le Tigre. L’animal était une montagne de muscles et de fourrure rayée, une force de la nature baptisée “Sakhmet” dans les langues anciennes. Ses pattes larges s’écrasaient silencieusement sur la neige gelée, ne laissant que des empreintes légères. Ses yeux, deux orbes de soufre brûlant, restaient fixés sur la crête. Entre l’homme et l’animal, aucun mot n’était nécessaire. Un lien invisible, une corde d’argent tressée par des années de survie commune, vibrait à chaque battement de cœur.
— Encore un effort, mon vieil ami, murmura Azriel, sa voix brisée par le froid et l’altitude.
Le tigre tourna brièvement la tête, montrant des crocs d’ivoire dans ce qui ressemblait à un sourire féroce, puis il reprit sa marche.
Enfin, le sol se nivela. Ils débouchèrent sur un promontoire naturel, une langue de pierre jetée au-dessus d’un vide insondable. Ici, le vent se calma soudainement, comme s’il respectait la solennité du lieu. Azriel s’avança jusqu’au bord extrême. Devant lui, le monde s’étendait à l’infini, caché par ce brouillard de ténèbres. Il leva les yeux vers le zénith, là où les étoiles auraient dû briller, mais où ne régnait qu’une clarté laiteuse et distante : le Domaine d’en Haut.
La colère, une vieille amie logée dans le creux de son estomac, se réveilla. Il se souvint des siècles de silence, des prières ignorées, des larmes qui n’avaient jamais fait bouger un seul nuage dans le camp des puissants. Il sentit le poids de l’histoire sur ses épaules, les cicatrices de millions d’âmes qui appelaient à la justice.
Il écarta les bras, déchirant sa tunique pour offrir sa poitrine nue et sa cicatrice luminescente au ciel indifférent. Sa peau se couvrit instantanément de givre, mais il ne tremblait pas. Il puisa au plus profond de son âme, là où résidait cette étincelle qu’il n’arrivait toujours pas à nommer.
— Rallions-nous ! hurla-t-il, et sa voix fut portée par un écho surnaturel qui sembla faire vibrer la montagne jusqu’à ses racines. Unissons-nous dans le cœur, dans l’âme et dans les actes !
Le son de ses paroles déchira le brouillard de fumée, créant un sillage de clarté éphémère.
— Ensemble, nous pourrons bâtir une République dans les cieux ! cria-t-il, les veines de son cou saillantes sous l’effort. Une République dans le monde d’en haut et dans celui d’en bas ! Une République des Idées où les cicatrices de l’Histoire pourront enfin être soignées !
Il fit un pas de plus, ses orteils dépassant presque du rebord. Le vertige ne l’atteignait plus. Seul comptait le message.
— Des mondes meilleurs où le privilège de la liberté reviendra à nouveau ! C’est un droit fondamental pour tout le monde sur cette Terre ! Mais sachez-le dès maintenant...
Il marqua une pause, laissant le silence retomber un instant, plus lourd que le ciel lui-même. Ses yeux devinrent noirs, profonds comme des puits.
— Il n’y a pas de camp neutre ! Vous êtes avec moi ou contre moi ! De quel côté êtes-vous ?
Le silence qui répondit était terrifiant. C’était le silence de Dieu, le silence de l’univers devant la fourmi qui ose se rebeller. Azriel sentit une goutte de sueur glacée couler le long de sa colonne vertébrale. Avait-il échoué ? Était-il vraiment seul dans cette folie ?
— Je sais que vous m’entendez ! rugit-il à nouveau, sa voix se muant en un cri de bête blessée. Répondez-moi ! Je le sens... vous êtes là ! Répondez-moi ! RÉPONDEZ-MOI !
Le tigre se figea, les muscles bandés, un grognement électrique vibrant dans sa gorge. Soudain, la température chuta de vingt degrés en une seconde. La fumée noire devant eux fut balayée par un souffle de lumière pure, une onde de choc qui manqua de projeter Azriel dans le vide.
Deux colonnes de feu blanc descendirent du zénith. Elles n’avaient pas de forme précise au départ, puis, lentement, des ailes de plumes de diamant se déployèrent. Deux anges, hauts de trois mètres, apparurent en lévitation au-dessus de l’abîme. Leurs visages étaient des masques de perfection et de terreur, des traits qui n’avaient jamais connu la fatigue ou la peur.
Azriel haletait, la vapeur de son souffle s’échappant en nuages rapides. Il ne baissa pas les yeux. Il les défiait du regard.
C’est alors que Sakhmet, le tigre, s’assit royalement sur ses hanches. Sa voix ne sortit pas de sa gueule, mais elle résonna directement dans l’air, vibrante et ancienne.
— Azriel, écoute-nous...
L’homme tourna la tête vers son compagnon, les yeux écarquillés. C’était la première fois que le tigre utilisait cette fréquence, celle qui lie les mondes.
— Nous sommes de ton côté, termina l’animal, traduisant le chant muet des deux entités célestes.
Azriel ferma les yeux un instant, laissant la tension quitter ses muscles. Il se redressa, réajusta sa cape sur ses épaules, et son regard devint une lame d’acier froid.
— Excellent alors... Azriel Belacqua est prêt. Préparons cette guerre.