Prologue — Avant l'oubli

La première chose qui disparaît, ce n’est pas la mémoire.
C’est le corps. Le poids. La douleur. La certitude d’être quelque part.
Je sais que je suis allongé, mais je ne sens plus la surface sous moi. Le froid est partout, diffus, uniforme, comme si la température avait été pensée pour ne rien provoquer. Ni confort. Ni rejet.
Je respire. Du moins, je crois.
Il y a un bruit régulier, très proche. Un souffle mécanique. Une présence qui ne m’appartient pas. J’essaie d’ouvrir les yeux, mais mes paupières refusent d’obéir. Elles sont lourdes, comme scellées.
— Ne luttez pas.
La voix arrive sans direction précise. Elle ne vient pas de devant, ni de derrière. Elle est là, simplement. Calme. Trop calme.
— Le processus est déjà engagé.
Je voudrais parler. Dire que je ne comprends pas. Que ce n’est pas ce qui était prévu. Mais ma bouche ne forme rien. Ma langue est absente. Ou inutile.
Quelque chose glisse le long de mon bras. Un picotement. Puis une chaleur sourde qui se diffuse lentement, méthodiquement, comme si elle suivait un plan précis. Je comprends alors que ce n’est pas un réveil.
C’est une préparation.
— Vous avez validé toutes les étapes, dit la voix. À plusieurs reprises.
Un écran s’allume quelque part. Je ne le vois pas, mais je le sens. Une lumière traverse mes paupières closes, rouge, pulsée.
Des images tentent de remonter. Un visage. Une pièce blanche. Un mot que je n’arrive pas à attraper.
— Ariane…
Le prénom s’échappe malgré moi, râpeux, incomplet. Il y a un silence. Un vrai. Lourd.
Quand la voix revient, elle a changé. Pas dans son timbre — dans sa tension.
— Je suis là, Lysandre.
Mon cœur accélère. Du moins, je crois que c’est mon cœur. Une panique diffuse s’installe, comme si quelque chose en moi comprenait avant moi-même.
— Ce n’est pas une erreur, dis-je enfin. Chaque mot est un effort. Je n’ai pas demandé… ça.
Je cherche le mot. Il ne vient pas.
— Vous avez demandé l’oubli, répond-elle doucement.
L’oubli. Le terme résonne étrangement. Pas comme une perte. Comme un outil. Un choix.
— Vous étiez très clair, poursuit-elle. Vous avez dit que c’était la seule solution.
Une image s’impose, brutale. Une chaise. Des sangles. Du métal contre la peau. Un rire. Le mien.
Je tente de bouger. Impossible. Mon corps ne m’appartient plus. Ou peut-être que je lui ai déjà cédé les droits.
— Pourquoi maintenant ? murmuré-je.
— Parce que vous commencez à vous souvenir.
Un autre silence. Je comprends alors que ce moment n’est pas un début. C’est une correction. Une tentative de réparation tardive.
— Il y a eu des complications, ajoute-t-elle. Des résidus. Des fragments qui refusent de se dissoudre.
— Et si… si je refuse ?
Je ne sais pas pourquoi je pose la question. Peut-être parce qu’une partie de moi espère encore que tout ça repose sur un malentendu.
La réponse ne vient pas tout de suite. Quand elle arrive, elle est plus basse. Presque humaine.
— Alors nous recommencerons.
Quelque chose s’active autour de moi. Un bourdonnement profond. Le souffle mécanique s’intensifie. Je sens une pression dans ma tête, comme si on tentait d’ouvrir une porte de l’intérieur.
Des souvenirs éclatent. Désordonnés. Violents. Une main serrée dans la mienne. Un sourire. Une promesse.
— Ariane… qu’est-ce que j’ai fait ?
Cette fois, elle ne répond pas. À la place, une voix différente surgit. Froide. Synthétique.
— Sujet prêt. Cycle en cours. Initialisation de l’effacement.
La pression devient insupportable. Une douleur blanche, pure, sans contour. Je voudrais hurler, mais même ça m’est refusé.
Dans ce chaos, une pensée s’impose, nette, intacte.
Si j’ai demandé à oublier, ce n’est pas parce que je ne supportais pas la vérité.
C’est parce que je savais que je reviendrais.
Et quand tout s’effondre enfin, quand la lumière rouge envahit tout, je comprends que l’oubli n’est pas une fin.
C’est une boucle.