Chapitre 1 : New Hope
Will se réveilla avec la certitude qu’une porte allait s’ouvrir.
Pas la sienne — celle-là, il la voyait, immobile dans son cadre métallique, battant coulissant entrouvert comme toujours, laissant passer l’air glacé du matin. Non. L’autre. Celle qui n’existait pas encore. Celle qui pouvait apparaître n’importe où, n’importe quand, dans le mur en face, dans le plancher pourri, dans l’espace vide entre le lit et la fenêtre condamnée.
Il se redressa brutalement, le souffle court, les mains agrippées au drap élimé. Le miroir fêlé lui renvoya l’image d’un homme que même le temps semblait avoir oublié : maigre, les cheveux blonds repoussés en arrière, des yeux d’un bleu perçant enfoncés dans leurs orbites, une dentition marquée par les années sans soins. Il détourna le regard — non par vanité, mais parce que se voir, c’était se rappeler qu’il appartenait encore au monde des vivants.
Sa main plongea dans sa poche avant même qu’il en ait conscience. Le tube de cachets. Une drogue légale, oui — mais honteuse, précieuse, presque indécente dans un monde où certains auraient tué pour une seule capsule. Il en avala une sans eau, comme on avale un mensonge nécessaire, et attendit que le battement de panique sous sa poitrine perde un peu de sa violence.
Pas de porte. Pas cette nuit. Pas encore.
Mais c’était toujours ainsi que cela commençait.
Les portes ne surgissaient pas comme la foudre, ni comme un accident absurde de la matière. Avec le temps, Will avait cessé de croire au hasard. Elles apparaissaient comme un piège posé par une intelligence de prédateur — avec cette patience froide qu’ont les chasseurs lorsqu’ils connaissent déjà les habitudes de leur proie. Parfois au milieu de nulle part, debout dans un pan de mur où il n’y avait jamais eu que du plâtre ou de la brique. Parfois, plus perfides encore, à la place exacte d’une ancienne porte, avec les mêmes gonds, le même bois, la même poignée, la même couleur écaillée, comme si le monde lui-même avait été recopié avec une fidélité démoniaque. On croyait rentrer dans une chambre, dans une cave, dans une cuisine, dans la remise du fond — et l’on ouvrait sur autre chose. Un plan. Une profondeur étrangère. Une bouche déguisée en passage.
C’est ainsi que les gens avaient été pris au début. Pas dans les grandes batailles, pas sous les bombardements, mais au cœur de leur vie la plus ordinaire. Une porte apparue dans un immeuble. Une autre au fond d’une impasse. Une dans la cloison d’une école, une dans le couloir d’un hôpital, une dans la cave d’un pavillon banal où une mère descendait chercher des conserves. Les anomalies étaient encore inconnues. On parlait de défauts d’architecture, d’hallucinations collectives, de plaisanteries, de rumeurs. On ouvrait. On regardait. On appelait un voisin. Puis quelqu’un disparaissait.
Ensuite vinrent les autres. Ceux que la peur ne suffisait pas à arrêter. Les curieux. Les orgueilleux. Les savants improvisés, les pillards, les prophètes, les soldats, tous ceux qui avaient cru qu’on pouvait aller plus loin, qu’on pouvait comprendre, contrôler, cartographier, exploiter. Certains étaient revenus fous. D’autres pas du tout. Beaucoup avaient fini d’une manière si atroce que même les survivants avaient cessé d’en parler avec précision. Ils étaient devenus autre chose qu’une perte : la matière première de nouveaux seuils. Des repas. Des offrandes involontaires. Les creepers se nourrissaient de chair, oui, mais pas seulement. Ils mangeaient plus profond. Quelque chose dans l’être. Le mana, disaient certains. L’âme spirituelle. La réserve invisible qui faisait tenir un homme debout malgré la misère. Et plus ils dévoraient, plus ils avaient la force d’étendre leurs plans, de consolider leurs mondes, d’ancrer de nouvelles ouvertures dans la réalité. Ainsi naissaient d’autres portes, comme des racines de faim traversant les murs du monde.
Voilà comment la guerre avait commencé, pensa Will. Non par une déclaration. Par une série de pièges. Par la stupeur. Par l’intrusion de l’impossible dans le quotidien des simples mortels. Puis par l’arrogance humaine, qui avait cru pouvoir regarder l’abîme sans lui offrir de prise.
Voilà comment sont les portes, elles apparaissent et tuent.
Dehors, New Hope s’éveillait.
Le froid piquait encore ce matin-là, un froid sec et obstiné, qui ne se contentait pas de rester dehors mais s’insinuait partout, avec une application presque intelligente : dans les fissures des parois en plastique des caravanes, dans les interstices des mobil-homes cabossés, sous les couvertures trop fines et jusque dans les os des gens qui vivaient ici. Comme si New Hope avait été construite non pas sur un sol, mais sur une morsure.
Will sortit en frissonnant, enfonçant sur son crâne sa casquette porte-bonheur — blanche, visière bleue, ornée d’un logo : de hauts buildings azurés dans un cercle, surmontés des lettres YT. Young Town. Une ville jeune, née à peine cinquante ans avant le Grand Effondrement. C’était là qu’il se trouvait quand tout avait basculé — avec ses parents, sa sœur Lydia... et cette image d’un monde “normal” qu’il ne parvenait jamais tout à fait à ranger.
Lydia avait sept ans quand la porte était apparue dans l’impasse, alors qu’ils essayaient de fuir.
Il chassa la pensée avant qu’elle ne le paralyse.
Sous l’enseigne rouillée du motel — vestige d’un autre siècle, avec ses lettres manquantes et ses néons brisés qui ne clignotaient plus que par habitude — les habitants émergeaient un à un de leurs chambres humides. L’air y circulait en permanence, officiellement pour combattre la moisissure, officieusement pour une raison plus sourde : ne pas laisser les lieux “se refermer”, ne pas offrir au monde la moindre sensation d’espace clos où une porte pourrait se sentir invitée à apparaître.
Ils sortaient en toussant, le teint blême, l’âme encore chiffonnée par le sommeil, enveloppés dans des plaids râpés, des écharpes effilochées, des gants troués qui laissaient passer le vent comme une lame. Il y avait dans leurs gestes une lenteur particulière, celle des survivants qui se lèvent non pas parce qu’ils ont des rêves, mais parce qu’ils ont des tâches. Et les tâches sont tout ce qui empêche la peur de gagner.
Au sommet de la tour de la réserve d’eau, le veilleur de nuit descendait l’échelle grinçante, les doigts engourdis, la peau rouge et tendue comme si le froid avait essayé d’y inscrire son nom. Son remplaçant l’attendait en bas, recroquevillé, soufflant dans ses paumes.
— Rien de particulier... pas de creepers, pas de nouvelles portes, souffla le veilleur d’une voix lasse, comme s’il commentait la météo. Comme si cela n’avait été qu’un détail, et non l’information qui séparait chaque matin de l’anéantissement.
Puis, après une pause : — Juste quelques lutins... ou des gnomes malveillants, va savoir. Sortis tout droit de la nuit. Ils ont tenté de s’approcher des réserves. J’ai tiré avec le silencieux pour les faire déguerpir.
Will passa devant eux, salua d’un signe de tête. Les cachets faisaient leur œuvre : ils rabotaient les angles coupants de la mémoire, polissaient les douleurs jusqu’à ne laisser qu’un grand vide moins aigu, moins mortel. Mais jamais assez.
Il donna sa demi-ration à Clems, le vieil homme qui vivait dehors — trop fier pour demander, trop usé pour se battre. Ce genre de bonté n’avait rien d’héroïque : c’était une manière de tenir, de se prouver que tout n’était pas devenu calcul et survie.
New Hope s’étendait devant lui dans toute sa misère organisée. Jadis simple halte avec son église, son bar, quelques maisons, un motel et un camping, le village s’était transformé en camp de survie. Chaque jour, les habitants reprenaient leur routine dans des bâtiments sans portes, surveillés par les gardes de nuit, comme si l’architecture elle-même faisait partie de la défense.
Des carcasses de voitures bordaient la route, calfeutrées de draps ou transformées en refuges. Cela faisait longtemps que plus personne ne venait à New Hope. Les véhicules avaient été décimés pendant la Guerre des Serrures, pulvérisés dans les bombardements incendiaires, laissés à l’état de carcasses calcinées. Posséder une voiture en état de marche était devenu un luxe presque mythologique.
Il y avait l’équipe des stockages, le relais radio qui captait des bribes venues d’autres villes éventrées, l’armurier, les botanistes, les chasseurs. Et puis il y avait le chaman — une silhouette étrange, cloîtrée dans une caravane qui sentait la fumée froide et les herbes brûlées, répondant aux grandes questions existentielles qu’on n’osait plus formuler à voix haute.
Will prit le chemin principal vers le New Hope Tavern. Un verre avant le travail — ou plutôt avant sa quête.
Il franchit l’ouverture sans porte, seulement deux battants coulissants, comme dans les vieux saloons des westerns. Un souffle passa entre ses dents.
— Voilà un truc que les creepers ne pourront jamais imiter...
À l’intérieur, la taverne baignait dans une lumière tremblotante. Des néons multicolores clignotaient le long des murs, mêlés à des guirlandes de Noël recyclées ; une boule disco tournoyait au plafond, projetant des éclats fugitifs sur les visages creusés des clients. Le vieux juke-box grinçait encore, crachant un air poussiéreux qu’on n’éteignait jamais. Il battait le tempo d’un autre monde — d’un monde qui croyait encore à l’avenir.
La tavernière, Tina — coupe afro, visage fatigué mais obstinément souriant — hocha la tête sans un mot et remplit déjà un verre d’un liquide brunâtre. Pas vraiment de l’alcool, mais assez proche pour tromper la bouche.
Will s’installa près de la fenêtre condamnée, là où il pouvait voir la rue. Et surtout s’assurer que rien ne s’ouvrait sans prévenir.
— Je parie qu’il existe une porte creeper qui mène à un plan où l’on trouve un océan de bière ! lança le médecin de New Hope, déjà rouge, emporté par sa propre folie douce. Un océan de houblon à perte de vue, avec au milieu une île solitaire... et une source magique qui efface la gueule de bois.
Will leva son verre, le regard vide.
— Jusqu’à ce que le creeper du plan vienne réclamer son dû... et dévore celui qui a osé ouvrir la porte.
Un silence s’installa. Court mais lourd.
— Y’a toujours un prix à payer, reprit Will, plus grave, comme s’il dictait une règle du monde. Derrière chaque plan, y’a une créature. Pour maintenir son monde en vie, elle doit se nourrir. C’est comme ça. C’est l’appétit des creepers qui a déclenché cette chasse... ce raz-de-marée... et qui nous a presque tous exterminés.
Dans sa tête, Will vit défiler les images : les cris dans les couloirs des maisons évacuées, les mitrailleuses crachant contre les murs, les familles entassées derrière les soldats, les portes s’ouvrant dans le vide comme des blessures, recrachant des légions. Des mains griffues happant des enfants au milieu des fuites.
Lydia criait son nom. Puis elle n’a plus crié du tout.
— C’est pas drôle, coupa Tina, sèche.
Le médecin se racla la gorge, conscient d’avoir mordu trop fort. Il changea de sujet :
— Alors, sinon... le coursier. Tu es prêt pour ta prochaine expédition ?
Will acquiesça. En plus de trimballer sa névrose des portes comme une compagne invisible, il était coursier pour New Hope : il traversait à pied les terres dévastées jusqu’à Lakiopolis pour y chercher nourriture, médicaments, outils. Trois jours aller-retour, accompagné de deux volontaires. Jusqu’ici, cela avait presque toujours tenu — sauf un coursier disparu sans trace, et un autre abattu par des raiders.
Will évitait les portes. Il n’entrait que dans des bâtiments éventrés, dépouillés de battants par les bombardements. La nuit, à Lakiopolis, il s’enfermait dans un vieux bunker anti-aérien, sous des mètres de béton fissuré. Là, au moins, il pouvait fermer l’œil.
— Je vous ramènerai quelques cachets, si vous voulez, dit-il au médecin. Et peut-être de l’alcool un peu plus buvable pour toi, Tina.
Tina lui adressa un doigt d’honneur sans se retourner, sourire en coin. Une forme d’affection.
— Vous y allez encore à pied ? demanda le médecin. Alors que l’équipe de coursiers de Squirrels Repairs roule en voitures et fourgons... et sont bien mieux armés que nous.
— Ouais, je sais, répéta Will. Ils raflent de plus en plus les magasins qu’on visait.
Tina, occupée à faire fonctionner une machine à café branlante, lâcha :
— Faudrait pas que ça tourne à la guerre... Des colonies se sont mis sur la tronche pour moins que ça.
Will resta silencieux. Squirrels Repairs. Une colonie installée sur une colline, dans un ancien lotissement de luxe épargné, avec même une station-service intacte. Ils étaient prêts à tout pour garder leur confort, leur essence, leur paradis barricadé.
Il se leva, ajusta sa veste élimée.
— Bon. Je dois vous laisser. Faut que je passe à l’armurerie, chez le cartographe, et aux communications. J’ai besoin des dernières infos avant de partir.
Au moment où il s’éloignait, il entendit Tina hausser la voix :
— De toute façon, faudrait que le Conseil accepte. Ces espèces de taupes dans leurs abris...
Puis : — Tiens, en parlant d’eux... Le boss est passé. Il t’attend dans son bureau avant ton départ.
Will hocha la tête, rabattit un peu plus sa casquette sur son front, et sortit dans l’air froid.
Il remonta la route principale en s’éloignant du cœur de New Hope. De l’autre côté, au-delà des carcasses rouillées et des maisons éventrées, un champ en friche s’étendait, puis l’orée d’un bois sombre. C’est là qu’il allait.
Vers une entrée discrète, dissimulée sous des branches basses : un vieux bunker, vestige d’avant la Grande Guerre, construit jadis pour résister aux pires cauchemars de la nuit. Le bunker n’était pas qu’un abri. Il était un ventre de béton : plusieurs chambres, cuisines, coin bar, salle de jeux, vieux cinéma, même quelques magasins. Abandonné un temps, il avait été récupéré par un groupe de notables — anciens bourgeois de Lakiopolis — qui l’avaient remis en état, embelli, comme si le monde devait finir pour tout le monde... sauf pour eux.
Aujourd’hui, ces “souterrains” formaient un petit royaume à part. Ils décidaient d’une partie des affaires de New Hope comme de celles de Squirrels Repairs, tout en maintenant l’illusion de l’indépendance des deux colonies. Ils se voyaient encore comme des bienfaiteurs, des politiciens éclairés aidant les “gueux” à survivre — arrogance intacte, paternalisme intact.
Le boss, chef incontesté de cette caste, avait ses habitudes avec Will. Avant chaque départ, il lui glissait une liste d’achats personnels : vieux films, disques, cigares, bouteilles haut de gamme. En échange, il payait Will en liquide — monnaie qui gardait un pouvoir certain sous terre.
Perdu dans ses pensées, Will arriva plus vite qu’il ne l’aurait cru.
Devant lui se dressait la grande porte blindée du bunker — lourde, massive, presque indécente dans un monde où on avait appris à craindre les portes.
Il s’arrêta net.
Son cœur s’emballa. Sa main chercha machinalement le tube de cachets dans sa poche, mais ne le sortit pas. Pas devant les gardes. Pas maintenant.
Trois hommes armés montaient la garde, silhouettes sévères, casquées, immobiles. Ils ressemblaient à Cerbère, le gardien des profondeurs, prêt à interdire l’accès aux vivants.
Ce n’est qu’une porte. Une vraie porte. Avec des gardes. Des humains. Pas un creeper. Pas un seuil vers ailleurs.
Will inspira profondément, sentit la sueur froide dans son dos malgré le gel de l’air.
Il ajusta sa casquette.
Et s’approcha sans hâte, chaque pas une petite victoire contre la terreur qui lui nouait les entrailles.